
Qu’est-ce que l’histoire ? Jules Durand
L’histoire n’est ni un récit neutre ni un recueil de dates figées : c’est un champ de bataille. De ce fait, elle est minée par les intérêts, les silences et les distorsions. Quiconque cherche à l’aborder avec honnêteté ne peut le faire depuis la distance confortable du chercheur qui classe les documents, mais plutôt avec la conscience critique que chaque archive est aussi une tranchée.
Ces dernières années, un processus de réécriture de l’histoire s’est intensifié, notamment en ce qui concerne les expériences révolutionnaires du XXe siècle. Ces expériences sont vidées de leur substance, réduites à de désuètes anecdotes, ou pire, intégrées au récit officiel comme de simples épisodes inévitables d’un progrès qui aboutit toujours à l’État et au marché. Ce processus n’est pas innocent : il répond à la nécessité de faire taire toute mémoire susceptible de remettre en cause l’ordre établi.
Prenons l’exemple de l’Affaire Durand. Non pas comme un concept abstrait, mais comme la pratique concrète de l’anarcho-syndicalisme, vécu dans la rue, dans les syndicats, dans la Bourse du Travail, sur le port, au sein de collectifs de sociabilité… Là où les travailleurs ont cessé d’obéir pour se mettre en grève, là où la propriété privée a été de facto dénoncée et remise en cause, et là où la vie quotidienne s’est réorganisée sur de nouveaux fondements : solidarité entre salariés, solidarité interprofessionnelle… De tout cela peut émerger quelque chose qui transcende les catégories habituelles de la politique institutionnelle. C’est précisément ce que l’historiographie dominante juge intolérable : la preuve qu’une société peut s’organiser sans hiérarchies imposées, que le syndicalisme entend devenir au-delà d’un groupement de résistance, le groupement de production et de répartition et la base de la réorganisation sociale (Charte d’Amiens). Pour les politiciens de tous bords, il vaut mieux parler d’une erreur judiciaire plutôt que d’une machination et défendre un Jules Durand pris dans les rets de la justice plutôt que de défendre un Durand partisan de la grève perlée, du sabotage, du boycottage…voire de la chasse aux renards (aux jaunes).
Pourtant, le souvenir du martyr ouvrier persiste, fragmentaire mais tenace. Il ressurgit dans des témoignages oubliés, dans des journaux, dans des romans, avec une stèle en sa mémoire… C’est un souvenir dérangeant, car il n’offre ni solutions faciles pour changer la société d’aujourd’hui ni héros immaculé. Il est empreint de contradictions, de défaites et d’erreurs. Mais c’est précisément pour cette raison qu’il est profondément humain.
Le problème n’est pas tant la complexité de l’histoire que sa simplification excessive, souvent excessive, la rendant méconnaissable. Face à cette tendance, la tâche du militant ou de l’historien critique n’est ni d’embellir ni de condamner, mais de comprendre. Comprendre implique de rétablir les conflits, de donner la parole aux vaincus et de résister à la tentation de clore le livre du passé par des interprétations définitives. Ou encore jouer aux faussaires en donnant des informations sachant qu’elles sont fausses ou en édulcorant le passé d’un militant anarcho-syndicaliste.
Au final, l’enjeu n’est pas seulement l’interprétation des événements, mais la possibilité même d’imaginer des alternatives. Accepter une histoire édulcorée, c’est accepter un présent sans aspérités et un avenir figé. À l’inverse, se réapproprier la dimension conflictuelle du passé, c’est ouvrir la voie à l’imagination – et peut-être à la construction – d’une alternative.
Car l’histoire, lorsqu’elle est arrachée aux mains du pouvoir, cesse d’être un musée et devient un outil. Et tout outil, entre de bonnes mains, peut servir à bien plus qu’à la simple contemplation : il peut servir à transformer.
Supprimer l’anarcho-syndicalisme de Durand parce qu’il ne correspond pas au modèle idéal de tel ou tel parti revient à substituer la théologie politique à l’histoire.
Certains textes écrits depuis une quinzaine d’années constituent un exemple paradigmatique de la manière dont une doctrine politique pétrifiée peut remplacer l’analyse historique concrète par la répétition rituelle de schémas idéologiques préalablement établis.
Il ne s’agit ni d’une recherche historique originale, ni d’une contribution documentaire pertinente, ni même d’une réinterprétation critique des œuvres classiques de la littérature ou des témoignages de militants, c’est une lecture catéchiste d’une nouvelle affaire Durand, entièrement subordonnée aux besoins d’auto-affirmation doctrinale d’un stalino-trotskysme contemporain local.
La fonction du matérialisme historique n’est pas de déformer la réalité pour la contraindre à des catégories abstraites, mais plutôt de comprendre le mouvement contradictoire des classes sociales dans des situations historiques concrètes. Hormis les anarchistes, peu parlent du contenu du syndicalisme révolutionnaire de l’époque : ses méthodes d’action, son positionnement théorique…
Nier, minimiser ou faire l’impasse sur cela, c’est ignorer l’expérience historique réelle du prolétariat havrais d’avant 1914 et de l’entre-deux guerres.
Les commémorations actuelles passent presque totalement sous silence ce problème bien réel. Les politiciens parlent constamment du « prolétariat », mais étudient à peine les formes concrètes d’organisation prolétarienne en place en 1910.
L’histoire vivante disparaît sous le poids d’une certaine abstraction doctrinale.
Il existe aussi un autre problème fondamental : l’incapacité totale à distinguer l’anarchisme de militants chevronnés, « doctrinaires » et l’anarchisme révolutionnaire de simples militants attirés par l’humanisme libertaire.
Cette procédure n’est pas une analyse historique : c’est une simplification idéologique.
Jules Durand a été condamné à mort pour un crime dont il n’était nullement l’auteur et dont il n’était aucunement responsable. Victime du choc de l’annonce de sa condamnation à mort puis de mauvais traitements en prison, Jules Durand a perdu la raison. Ce martyr du syndicalisme havrais ne sera pas vaincu une deuxième fois en laissant supprimer son appartenance au courant anarcho-syndicaliste havrais.
Goulago (GLJD)