
Un lecteur nous a demandé de préciser et réactualiser « la synthèse anarchiste » et nous dire en quoi elle est encore utile aujourd’hui. Il nous indique que « La synthèse anarchiste » de Voline puis celle de Sébastien Faure sont des textes longs à lire…Dont acte.
Au niveau du Groupe Libertaire Jules Durand, nous pensons que l’individualisme, l’anarcho-syndicalisme et le communisme libertaire ne sont pas antinomiques mais complémentaires.
L’individualisme a mauvaise presse aujourd’hui car il est devenu synonyme d’égoïsme. Ce n’est pourtant absolument pas le cas et tout anarchiste est individualiste. Et l’individualiste participe aux luttes sociales, lutte pour l’émancipation au travail comme dans sa vie personnelle. On constate que dès les débuts de l’anarchisme, leurs luttes sont intemporelles et valent encore pour aujourd’hui. D’ailleurs, étant donné le repli de l’anarcho-syndicalisme, l’anarchisme individualiste permet de rester cohérent entre pratique et théorie. D’après Anne Steiner, que nous rejoignons dans ses propos : « Pour ce mouvement, la transformation de la société passe par la transformation personnelle. Chaque individu doit tendre vers le développement de toutes ses potentialités, dans tous les domaines (intellectuel, affectif, sexuel, physique, sensoriel, artistique). Il y a la conviction qu’il n’y aura pas de changement social s’il n’y a pas au préalable de rupture dans les comportements. Alors que les tenants de la révolution remettent tout effort à plus tard – peuvent être autoritaires avec leurs enfants, vivre des rapports inégalitaires, travailler dans n’importe quelle entreprise à n’importe quelle tâche, et consommer à tout va – en attendant la révolution qui réglera tout, l’anarchiste individualiste s’efforce, lui, d’agir dans tous les actes de sa vie, même les plus infimes, en accord avec son éthique, sans compromis aucun.
Il me semble que leur précepte « vivre en anarchiste ici et maintenant » garde sa haute valeur subversive aujourd’hui encore, dans les conditions qui sont les nôtres. »
Bien sûr, on a tous en tête des anarchistes individualistes qui se replient sur eux-mêmes en prenant tous les autres pour des cons et préfèrent leur tour d’ivoire. Mais ce n’est pas l’essence de l’anarchisme individualiste.
Pour l’anarcho-syndicalisme, nous le disons et redisons, il est souvent utile de se syndiquer, notamment dans les grandes entreprises et les corporations à fort taux de syndicalisation : Ports et docks, livre…De surcroît, l’anarcho-syndicalisme bénéficie sur le plan historique d’une certaine aura. Le syndicalisme révolutionnaire en France avant 1914, la CNT espagnole dès 1910…Ce syndicalisme était porteur d’espoir et d’alternative avec un grand nombre de participants. Mais depuis, l’idée de grève générale a pris du plomb dans l’aile car l’économie a évolué. La situation des travailleurs aussi. Nous vivons dans l’ère des multinationales, du numérique, de l’I.A. Nous subissons le dérèglement climatique et le thème de l’écologie sociale et libertaire devient central pour les anarchistes car il y va de l’avenir de la planète. Le réchauffement climatique touche tout le monde. Les échanges commerciaux nous rendent interdépendants : nous ne vivons pas dans un monde clos. Envisager alors la grève générale dans un seul pays relève de la méthode Coué car la production industrielle est internationalisée. A défaut de relocaliser toutes les productions, toute tentative de grève générale se heurterait aux autres Etats, complexes militaro-industriels etc. La production des grève-généralistes serait rapidement bloquée par manque de pièces, de ressources, de matières premières… Il suffit de constater ce que le blocage du détroit d’Ormuz provoque au niveau de l’économie mondiale. De plus la plupart des biens de consommation sont produits hors d’Europe. Beaucoup viennent de pays asiatiques, notamment de Chine, pays qui de par son fonctionnement ne verrait pas d’un bon œil un système social et politique concurrentiel. Et rêver d’une grève générale sur le plan international semble peu réaliste aujourd’hui même. Cela relève d’un vœu pieux. C’est dommage mais c’est ainsi. Aux militants anarcho-syndicalistes de revisiter le thème de la grève générale, voir en quoi elle reste valide aujourd’hui et en quoi elle est obsolète.
Cependant, le syndicat demeure un organe de résistance et est capable encore de mobiliser massivement lors d’enjeux comme la défense des retraites etc. Il peut de même obtenir des accords de branche plus favorables, une meilleure sécurité au travail, des salaires corrects…bref améliorer les conditions et de sécurité au travail. L’anarcho-syndicalisme défend encore l’indépendance syndicale vis-à-vis de tout parti politique et certaines méthodes d’action : action directe, sabotage, grève perlée, boycottage…qui demeurent pertinentes et efficaces.
Finalement les anarchistes individualistes et syndicalistes se rejoignent plus qu’on ne le croit quand il s’agit par exemple de luttes pour diminuer le temps de travail. Travailler moins, c’est vivre plus et mieux. Le travail aliène, de fait, et nous enlève du temps libre qui pourrait être utilisé pour lire, s’instruire, jardiner et développer ses potentialités. La diminution du temps de travail a toujours été un enjeu pour tous les anarchistes, bien avant même le Premier Mai 1906.
Jean Grave, théoricien de l’anarchisme, pensait qu’agir sur la consommation était un levier pas suffisamment utilisé par les travailleurs et qu’il pourrait donner de bons résultats dans les luttes. De nos jours, un boycottage bien organisé pourrait mettre à mal certains patrons voire l’économie mondiale. S’en prendre à la consommation de manière simultanée et concertée mettrait à mal le capitalisme. Produire des produits sains, bio, au plus près est dans l’air du temps. C’est à généraliser. On constate les dégâts sur la santé (cancers…) de l’utilisation des pesticides, engrais phosphatés etc. Produire aussi des biens nécessaires et utiles à notre bien-être relève du bon sens. De même créer des alternatives aux circuits marchands.
Les anarchistes individualistes sont, selon la terminologie de Gaetano Manfredonia, des “éducationnistes-réalisateurs” : ils croient en l’éducation, en particulier sous la forme de l’auto-éducation. Car seul un homme éduqué, libéré des préjugés de son temps, soumis à la seule autorité « de l’expérience et du libre examen », sera capable d’œuvrer pour l’émancipation.
Les anarcho-syndicalistes ouvriers sont souvent des militants qui cherchent à parfaire leur instruction. Ils lisent beaucoup et s’intéressent aux problèmes économiques mais aussi sociaux. Ce sont souvent des autodidactes, c’est encore un point commun avec les anarchistes individualiste.
Les communistes libertaires sont souvent assimilés aux anarcho-syndicalistes et inversement. En mai 1936 , lors de son congrès de Saragosse, la CNT fait la synthèse entre ses deux principales tendances autour d’un projet de communisme libertaire qui fait de la commune la pièce maîtresse de la société post-révolutionnaire.
Mais quelques décennies plus tôt, au Congrès National Socialiste Ouvrier de 1880 du Havre, il est fait allusion au communisme libertaire : « Le Congrès national ouvrier socialiste du Havre déclare nécessaire l’appropriation collective, le plus vite possible et par tous les moyens, du sol, sous-sol, instruments de travail, cette période étant considérée comme une phase transitoire vers le communisme libertaire. »
En 1887-1888, les anarchistes havrais qui éditent l’hebdomadaire « L’Idée Ouvrière », se réclament du communisme anarchiste : « Le communisme-anarchiste est la qualité ou forme constitutive d’une société égalitaire et libertaire (pouvant ne s’étendre qu’à une partie quelconque de l’humanité, comme pouvant embrasser l’humanité toute entière) où la portion du globe occupée par cette société, ainsi que les instruments de travail et tous les moyens de production qu’elle possède, sont la propriété indivise de la collectivité, et sont exploités par celle-ci, d’après un mode unissant l’utilité commune à l’autonomie complète, absolue de l’individu. » Et souvent à l’époque, au-delà de l’aspect économique, s’ajoute la morale anarchiste. Là encore, les frontières entre communistes anarchistes et individualistes sont poreuses.
Micka (Groupe Libertaire Jules Durand)