Les lamaneurs du port du Havre

UN EXEMPLE DE COOPÉRATIVE OUVRIÈRE

Les lamaneurs du port du Havre

Six heures du matin. Le petit jour qui s’annonce révèle un ciel aussi noir et aussi tourmenté que la veille. Le vent n’a pas « calmi » une seconde de toute la nuit. Il continue à s’acharner sur la petite cabane des lamaneurs dont la présence, en cet endroit mal abrité du quai d’Honfleur, semble l’irriter. Il pleut et bien que nous ne soyons qu’aux premiers jours de l’automne, il fait froid. Dans la baraque obscure et enfumée, dont un marchand de frites se contenterait difficilement, pour y installer son commerce, une douzaine d’hommes s’agitent. Bottés de hauts cuissards qui font leur démarche lourde et hésitante, le suroît soigneusement  noué sous le menton, le ciré à portée de la main ils attendent les ordres de passer une nuit de veille, coupée de brefs repos pris dans les hamacs tendus au milieu de la pièce qui leur sert de corps de garde, de vestiaire et même de bureau. Plusieurs fois ils ont dû embarquer sur leurs minuscules vedettes et aller tirer les lourdes amarres, froides et dégoutantes d’une  eau  mazouteuse, de quelque cargo qui les appelait. Maintenant ils attendent la relève de sept heures du matin. L’oreille aux aguets, ils surveillent du coin de l’œil le téléphone dont un appel in extremis peut les envoyer encore larguer les amarres d’un pétrolier pressé de quitter Orcher ou bien encore amarrer un paquebot venu avec le jour dans le port pour une escale hâtive, voire imprévue.

Ainsi 24 heures sur 24, les 48 lamaneurs du port du Havre se relaient sans trêve pour assurer, quoi qu’il arrive, quels que soient l’heure et le temps, un service modeste, mais indispensable à tous les navires fréquentant le port.

Mais qu’est-ce donc un lamaneur ? Si l’on en croit l’étymologie et le Petit Larousse, c’est le Lotman des Flamands : l’homme du plomb, et de la sonde, le pilote commissionné pour diriger les navires à l’entrée et à la sortie des rades et des baies. Aujourd’hui le lamaneur s’est définitivement séparé de son frère aîné le pilote dont il conduisait autrefois le bateau, au temps de la marine à voile et de la course. Il se borne maintenant à accompagner tous les navires entrant ou sortant du port depuis ou jusqu’au sémaphore, prêt à leur rendre tout service qu’ils pourraient requérir et surtout à tirer ou à larguer les amarres. « Plaisant métier en été », nous disait l’un d’eux, « mais bien rude en hiver ». Ce jugement  laconique et objectif résume à merveille la question. Et qui donc n’y souscrirait pas lorsqu’on sait que les lamaneurs n’ont pas d’heure et travaillent 24 heures s’il le faut, lorsque le trafic l’exige.

Déjà ce matin-là, un matin d’automne comme tant d’autres, ni meilleur ni pire, malgré le temps sale, la mer houleuse et le vent, la vedette qui m’emporte pour assister à l’amarrage du pétrolier Esso Springfield roule bord sur bord. Le vent s’insinue à travers le boutonnage trop lâche de ma canadienne et me glace le cou. Je dois me cramponner ferme pour ne pas m’exposer à un bain matinal des plus intempestifs. Le pétrolier, escorté par ses remorqueurs, s’annonce à l’entrée du bassin de marée par un coup de sirène au moment  où nous le rejoignons.  Il manœuvre lentement et nous avons le temps d’aller déposer à leur poste les lamaneurs qui fixeront les amarres à terre. Lorsque le navire s’est approché à une cinquantaine de mètres  de son point d’accostage, la vedette va se placer, sans crainte, sous son étrave qui l’écrase de sa masse et la domine de plus de cinq mètres de haut. Elle passe au-dessous des lourdes ancres et prend livraison de la première aussière lancée par les hommes d’équipage. C’est la « garde montante » qui servira le cas échéant de frein et immobilisera le navire à poste. Evoluant avec dextérité autour du pétrolier qui avance encore lentement, la vedette, évitant soigneusement le remorqueur dont les embardées pourraient être fatales pour elle, prend à son bord les autres amarres. Elle les tire l’une après l’autre jusqu’au rivage et bientôt une sorte de toile d’araignée gigantesque, aux fils gros comme le bras est tissée entre l’Esso Springfield et le quai. Tout s’est bien passé. La douane, la santé, le consignataire sont montés à bord. La vedette des lamaneurs attend encore que le capitaine ait trouvé une dernière amarre pour assujettir son bateau, en toute sécurité, de façon à braver le suroît et les remous causés par les déplacements du Liberté  et des autres paquebots dans le bassin de marée. L’ultime bout trouvé et mis en place, la vedette reprend la direction de son port d’attache, proche de l’écluse des transatlantiques, tandis que les matelots du bord, tous gantés et en tenue de joueurs de base ball, nous saluent de la main.

Et voilà comment avec 12 vedettes à moteur, 48 hommes, beaucoup d’endurance et de courage les lamaneurs du port du Havre effectuent leur travail. Je dis bien leur travail, car les lamaneurs ont ce privilège rare de ne pas avoir de patron. En 1937 ils ont su briser les liens qui les rattachaient au pilotage et se sont organisés en coopérative ouvrière de production. Ils travaillent donc à leur compte et, les amortissements normaux du matériel déduits, ils répartissent également entre eux les produits de leur activité. Chez eux pas de hiérarchie dans les salaires. Les deux mécaniciens affectés à l’entretien des moteurs, le directeur et le chef de service chargés de l’administration générale du lamanage et des rapports avec ses clients, reçoivent exactement la même part des bénéfices que leurs camarades qui travaillent dehors. Les lamaneurs ont de grosses mains calleuses et un langage parfois dépourvu de raffinement. Pourtant ils nous montrent la voie et ils ont su malgré l’hostilité de certains, l’envie des autres, mettre sur pied une forme d’entreprise strictement démocratique et égalitaire fonctionnant parfaitement. Si les compagnies de navigation et le Port Autonome du Havre voulaient prendre en main le lamanage et faire effectuer ce travail par des salariés, justement attachés aux 40 heures, au repos hebdomadaire et aux congés payés, il leur faudrait près de 200 hommes à leur disposition. C’est dire le haut rendement individuel qu’atteignent les coopérateurs du lamanage. Ils savent également gérer avec  prudence leur capital : douze vedettes valant une dizaine de millions, qu’il faut entretenir et remplacer à tour de rôle. Ils économisent également pour pouvoir reconstruire un jour avec l’aide des dommages de guerre qui leur sont dus la maison qui prendra, la place de leur cabane par trop exiguë. Ils savent donc tirer dur sur les filins avec  leurs bras, mais aussi utiliser leur tête et préparer l’avenir. Leur exemple est un encouragement pour  tous ceux qui espèrent voir l’avènement de la société sans classes et l’abolition du salariat. Chez les lamaneurs du Port du Havre la révolution est faite, et ça tourne rond.

Pierre AUBERY.