Dérèglement climatique : réaction à chaud

En France, il n’y a pas que les caisses de l’État qui sont vides. Depuis la deuxième vague de chaleur qui percute de plein fouet notre modèle de société, les débats autour de l’absence d’anticipation et des solutions à mettre en œuvre en urgence sonnent creux. Que l’on zappe d’une chaîne à l’autre, d’un plateau à l’autre, que l’on passe d’une journaliste à un politique, on perçoit, dans les discours, le peu de maîtrise du récit et la mauvaise foi qui l’accompagne. Il suffit, pour s’en convaincre, d’entendre l’intervention d’Emmanuel Macron sur le sujet, affirmant que des choses ont été faites, quel canular ! Quel farceur, ce Manu !

Iels sont démunis et, lorsqu’on leur pose la question : « Que doit-on faire ? », iels finissent par répondre, puisqu’il faut bien justifier leur présence. Alors, ça patine, ça tergiverse. À tel point que le peu qu’ils ont à proposer consiste à s’équiper de ventilateurs, partout, et à installer des climatiseurs dans les espaces publics, partout. Premier mirage. Réduire la question du dérèglement climatique à cette seule réponse technique est particulièrement affligeant et n’est certainement pas à la hauteur des enjeux.

Les commentaires qu’on essaie de nous faire accepter, et donc d’avaler, reviennent toujours au même refrain : malgré la faiblesse systémique des pouvoirs publics face aux profondes transformations de notre planète, « des choses ont été faites. Peu, c’est vrai, mais on fait avec ce que l’on a. » C’est en substance le discours tenu par Zyad Limam, directeur du mensuel Afrique Magazine, sur France 24.

« Nous avons quand même une énergie décarbonée.» Second mirage. Il n’est pas le seul à affirmer que la cloche nucléaire française contribue à réduire les rejets de CO₂ dans l’atmosphère. Cette affirmation est toutefois orientée. D’abord, elle est en partie fausse si l’on tient compte de l’externalisation des émissions liées à l’extraction, au traitement et à l’acheminement de l’uranium. On pourrait ajouter à cela que certaines centrales nucléaires sont à l’arrêt ou voient leur production limitée, la température de l’eau de certaines rivières ayant atteint ou dépassé le seuil réglementaire de 28 °C, au-delà duquel les rejets d’eau chaude peuvent avoir un impact significatif sur la faune aquatique. (1)

Rien que sur une semaine de hausse des températures en juin (2), les dysfonctionnements, les restrictions, les annulations, ainsi que les impacts sur la santé physique et mentale, font déjà des ravages et entraînent une hausse de la mortalité. Pour ciels qui s’en inquiétent, on voit des arbres se décharger de leurs feuilles les plus hautes.

Une seule semaine. Si l’on s’en tient aux modèles élaborés par les scientifiques, à court terme, ce ne sera pas seulement une question de durée, mais aussi d’intensité encore accrue. Entendre ces commentateurs prétendre que ces phénomènes sont exceptionnels, c’est se raconter une autre réalité. Cela n’a rien d’exceptionnel dès lors que, depuis cinquante ans, des visionnaires comme Haroun Tazieff (volcanologue) alertaient déjà, en 1979, sur les conséquences des émissions de CO₂.

Tout récemment, Cécile Duflot, directrice générale d’Oxfam France, déclarait : « C’est insupportable d’avoir raison. » C’est insupportable pour cette raison, mais également parce que des personnes comme moi et mes proches, dont ma petite-fille, doivent subir les conséquences du capitalisme, l’égoïsme des classes moyennes et l’apathie de la classe populaire, en supportant soi-même ce que l’on refusait pour l’ensemble de la population mondiale. Cette évidence ne fera l’objet d’aucun commentaire: les écologistes, les Druides et Druidesses, les enfants, les personnes vulnérables et isolées sont les premières victimes collatérales du dérèglement climatique, sans oublier la faune et la flore. Pire : pas grand-chose n’est fait pour les protéger. L’État est défaillant, ce qui fait de lui un complice.

(1) Les installations de prélèvement d’eau peuvent entraîner un phénomène d’entraînement ou d’impaction d’organismes aquatiques

(2) Le 26 mai 2026 a été la journée la plus chaude jamais enregistrée en mai, avec une température moyenne nationale de 24,8 °C

David Derrien

https://dderrien.blogspot.com/2026/06/dereglement-climatique-reaction-chaud.html

Utopie réalisable

On dit que les libertaires vivent dans un monde de rêves d’avenir et qu’ils ne voient pas les choses telles qu’elles sont au présent. Peut-être les voyons-nous trop clairement, sous leur vrai jour, et c’est pourquoi nous brandissons la hache au milieu de cette forêt de préjugés autoritaires qui nous aveuglent.

— Pierre Kropotkine

Le rêve d’une société harmonieuse

L’utopie est une manière spécifique d’imaginer l’activité sociale qui s’oppose à la réalité dominante et se veut, de ce fait, radicalement critique. Elle ne se réduit pas à une vision idyllique d’une vie parfaite présentée comme un idéal. « Tout ce que le pouvoir des sociétés dominantes empêche de voir le jour est utopique », disait Herbert Marcuse. Karl Mannheim, dans son ouvrage influent *Idéologie et Utopie*, considérait comme utopique toute pensée remettant en question l’ordre établi et incitant à la révolte. Ainsi, seules les orientations qui transcendent la réalité lorsqu’elles se concrétisent en détruisant, partiellement ou totalement, l’ordre établi d’une époque donnée peuvent être qualifiées d’« utopies ». Les utopies manifestent les aspirations, les idéaux et les systèmes de valeurs des grands mouvements sociaux ; elles constituent donc des visions globales, cohérentes et structurées du monde, reflétant les besoins profonds d’une époque. À partir de 1750, avec la publication de *L’An 2440 : Un rêve pas comme les autres* par le polémiste des Lumières Louis Sébastien Mercier, les utopies cessèrent d’être des non-lieux, des imaginaires impossibles, puisqu’elles se réalisèrent, certes, mais dans les siècles à venir. En ce sens, nous préférons parler d’idéal, ou simplement d’« idée », comme le faisaient les anarchistes espagnols. Ajoutons que lorsque les conditions subjectives et objectives de la réalisation d’une société libre ne sont pas favorables, lorsque les forces matérielles et intellectuelles capables d’opérer un changement social profond ne sont pas présentes en quantité suffisante, lorsqu’aucun projet révolutionnaire crédible n’est immédiatement réalisable, la négation radicale de l’ordre établi acquiert des connotations utopiques. La dimension utopique ou romantique de la pensée critique – l’idéal susmentionné, l’anarchie – préserve les rebelles du défaitisme, transférant le désir d’une vie sans contraintes dans le domaine de l’imagination et des rêves, en attendant le moment propice à sa réalisation. Le climat utopique libère de la démotivation, car il entretient l’aspiration à une société parfaite et impulse la volonté de changement. Dans le cas libertaire, plus que dans tout autre, l’utopie n’est rien de plus qu’un outil de propagande visant à mettre en scène les espoirs d’émancipation future afin de mobiliser les masses souffrantes. Loin d’être une fuite de l’histoire vers un monde imaginaire, « c’est la vérité de demain », selon les mots de Victor Hugo, quelque chose d’accessible, une pure anticipation. L’utopie libertaire, dans son empressement à démontrer la capacité des hommes et des femmes d’aujourd’hui à vivre rationnellement en communauté, sans lois ni règlements, sans patrons ni propriété, participe à la lutte sociale : elle reflète les aspirations égalitaires et fraternelles des factions les plus radicales des classes opprimées. En tant qu’idéal réalisable, elle constitue un programme.