Voter ou ne pas voter en 2027

Voter ou ne pas voter ?

La montée de l’extrême droite dans les élections de nombreux pays dont la France et l’Allemagne avec la récente victoire de l’Afd en Saxe-Anhalt qui réjouit la sphère Maga aux Etats-Unis, amène de nombreux anarchistes à se poser la question de savoir s’il faut aller voter du bout des doigts ou maintenir la position abstentionniste classique défendue, comme nous le savons, au début du siècle dernier par Errico Malatesta dans sa polémique avec Saverio Merlino, et qui est depuis devenue un principe largement accepté dans les rangs anarchistes. De nombreux penseurs libertaires ont alors  rallié l’argumentaire de Malatesta. Ce dernier soulignait l’incongruité, dans la sphère anarchiste, de participer à des élections organisées et contrôlées par les responsables politiques de la société établie. D’autres anarchistes insisteront sur la délégation de pouvoir et le fait de légitimer et renforcer l’un des principaux mécanismes qui assurent le maintien du système même que nous combattons.

Aujourd’hui, quelques anarchistes pensent qu’il faut voter pour Mélenchon car il serait le plus à même de faire obtenir aux travailleurs des avancées sociales et économiques. Il ne faudrait pas être sectaire et jouer la division du camp de gauche. Simplement, après la volonté du Parti communiste et son leader Fabien Roussel de présenter un candidat à la présidentielle ; après les socialistes et Glucksman …qui vont participer à une primaire pour envoyer de même un candidat ; avec les écologistes qui tergiversent et se scindent ; avec des candidatures trotskystes : L.O., Révolution permanente…Nous sommes certains de ne pas être des fauteurs de division. Les politiciens le font très bien eux-mêmes en privilégiant leurs intérêts d’appareil et des chapeaux à plumes.

Dans ce cadre où chacun joue sa partition, l’abstention – l’abstention active – représente la position anarchiste la plus cohérente. Nous avons déjà dit tout le mal que nous pensions des politiciens qui ne pensent qu’à leur écurie et leurs chefs.

Ne nous leurrons pas, le poids des anarchistes n’est pas suffisant pour faire pencher la balance électorale d’un côté ou de l’autre. Notre audience relève de la marge.

Pour la prochaine présidentielle de 2027, la conduite la plus appropriée est donc de pratiquer et de défendre une abstention stricte.

Quand l’extrême-droite menace de gagner, nous savons que dénoncer les dérives fascistes ne suffisent pas et qu’appeler pour la énième fois à faire barrage, à se rendre en masse aux urnes pour éviter le pire, ne change pas grand-chose d’autant que les politiciens depuis une trentaine d’années portent une lourde responsabilité dans cette dérive à l’extrême-droite.

Par conséquent, face à la menace de l’extrême-droite, ce que nous arrêterions si nous allions voter, ce n’est pas leur parti lui-même, mais seulement l’une de ses manifestations. L’extrême-droite progresse électoralement mais surtout par d’autres moyens, essentiellement le racisme, la peur du déclassement, la sécurité et autres ressorts qui ont déjà été tant étudiés.

La victoire aux urnes de la gauche aux dernières législatives a créé le faux sentiment d’avoir vaincu l’extrême-droite, au moins momentanément, et cela encourage certains à persévérer dans la lutte électorale pour continuer à récolter des victoires illusoires, tandis que le monstre poursuit son chemin main dans la main avec ceux qui ont remporté les élections. Les Insoumis disent à qui veut bien les entendre qu’on peut ensemble rejouer l’unité pour vaincre à nouveau lors de la prochaine présidentielle. Parallèlement, l’extrême-droite continue son ascension. Et on a même vu les derniers sondages minorer le score de l’Afd. Ce qui pourrait vouloir dire que l’extrême-droite en France en a encore sous le coude parmi les abstentionnistes.

Il faut également tenir compte du fait que, très habilement, l’extrême-droite a choisi de se parer des atours de la démocratie et cherche à gagner en légitimité en acceptant des règles qui consistent à jouer la carte électorale sans complexe et à accéder au pouvoir par le biais des urnes de la démocratie parlementaire. L’extrême-droite est banalisée, décomplexée, grâce aux politiciens de gauche comme de droite qui vont sur son terrain et légitiment ainsi leurs propos et thématiques : immigration, remigration, citoyens de seconde zone etc.

C’est précisément la légitimité conférée par les urnes qui lui permet de gagner l’adhésion de la population et, comme Donald Trump l’a si justement compris, c’est ce qui lui donne le pouvoir d’exercer un pouvoir totalement excessif, en le présentant comme le fruit de la volonté populaire. Cela lui permet de prendre des mesures qui seraient finalement désapprouvées même par ses propres électeurs et qui pourraient provoquer des soulèvements populaires si elles étaient prises en dehors du cadre de la légitimité conférée par les urnes.

C’est la croyance, profondément ancrée dans la population et inlassablement répétée par les institutions, que les élections constituent la procédure légitime d’accès démocratique aux postes de pouvoir, qui permet à l’extrême-droite de les utiliser pour s’emparer du pouvoir politique.

Le phénomène va s’amplifier avec les réseaux sociaux, les plateformes numériques et le type de communication qu’elles permettent, et perturbent l’équilibre entre les options concurrentes, introduisant un biais systémique en faveur de l’extrême-droite. Par la suite, les dernières technologies numériques et l’Intelligence Artificielle confèrent des pouvoirs exorbitants aux dirigeants une fois qu’ils ont accédé au pouvoir par les élections.

Par conséquent, désormais vidée de toute justification, cette croyance dans le pouvoir légitimateur des urnes se transforme en un simple artifice qui permet à l’extrême-droite de prendre le pouvoir.

Pour que l’extrême-droite puisse accéder au pouvoir et l’utiliser à sa guise, sans provoquer un rejet qui mette en péril l’ordre social, il est essentiel que les élections soient perçues comme conférant une légitimité incontestable aux vainqueurs pour gouverner.

C’est donc ce dispositif de légitimation de l’exercice du pouvoir qu’il faut démanteler, ou affaiblir, en désertant les urnes et en refusant de participer aux élections qui, qu’on le veuille ou non, seront utilisées par l’extrême-droite pour légitimer son exercice du pouvoir.

Nous devons tenter de désamorcer l’un des plus grands dangers politiques qui nous menacent, nous devons immédiatement sensibiliser notamment les travailleurs à l’imminence et à la nature de ce nouveau totalitarisme engendré par l’informatisation généralisée du monde et de la vie, tout en déconstruisant l’illusion selon laquelle l’extrême-droite pourrait être vaincue par les urnes.

Voter lorsqu’elle apparaît comme un vainqueur potentiel revient en réalité à légitimer sa manière d’accéder au pouvoir et, de ce fait, à lui donner carte blanche pour agir ensuite à sa guise.

Bien entendu, toute action que nous pouvons envisager pour lutter contre l’extrême-droite, y compris l’abstention active, ne peut être véritablement efficace que si elle est élaborée et menée collectivement. Cela signifie que la résistance à l’extrême-droite exige la création et le développement d’espaces libertaires de convergence et d’actions communes.