Reterritorialisation et absolutisme

Les oligarques technologiques exigent un pouvoir absolu et leur propre territoire – libre de toute limitation légale et législative –, ce qui leur permet d’exercer une souveraineté sur tous et sur tout.

Mais la souveraineté revendiquée par les géants de la technologie ne s’accorde pas avec les politiques institutionnalisées de simulation normative qui régissent traditionnellement les démocraties libérales. Elle ne s’accorde pas non plus avec la théâtralité promue par les observatoires critiques et autres plateformes de « régulation et de transparence » émanant de la soi-disant « société civile », qui prétendent protéger les utilisateurs du « collier électronique ». Elle s’accorde encore moins avec la déterritorialisation imposée par le capitalisme mondial intégré (CMI). Le progrès souverain des technologies exige des États forts qui, au nom du protectionnisme, promeuvent la suppression des limitations constitutionnelles et la subjugation de toutes les institutions, y compris les tribunaux, les parlements et les organismes de réglementation. En d’autres termes : reterritorialisation et absolutisme.

Dans ce contexte, il est opportun de rappeler les arguments en faveur de la souveraineté de l’IA récemment avancés par Peter Thiel et son associé Alex Karp. À travers un manifeste concis en neuf points intitulé « Notre vision de l’importance de la souveraineté dans l’intelligence artificielle », ces techno-oligarques ont réintroduit le discours schmittien dans le débat public. Dans ce texte publié sur le réseau social X le 1er juillet dernier, ils ont exposé l’idéologie de leur entreprise (Palantir) et leur rejet catégorique de ce qu’ils appellent la « technopolitisation », écartant d’emblée tout débat politique autour des nouvelles technologies – débats qui, selon Thiel et Karp, ne font que limiter « la capacité d’agir, notamment sur le champ de bataille, en Occident ».

Avec l’accélération technologique et l’incertitude grandissante de l’ère post-pandémique, la déterritorialisation capitaliste imposée par le Forum économique mondial durant les trois dernières décennies du XXe siècle a pris fin. La « mondialisation » serait immédiatement supplantée par un capitalisme de puissance se reterritorialisant en recourant au nationalisme économique adopté par la grande majorité des dirigeants de l’ère populiste dans leur quête de « souveraineté ».

Dans les démocraties libérales, si les lois et les règlements ne sont pas immuables, leur évolution naturelle accompagnant la révolution technologique en cours, une certaine inertie persiste, fondée sur l’« État régulateur », qui ralentit et, d’une certaine manière, entrave la frénésie technoscientifique et l’exercice absolu du pouvoir. Avec leur logique institutionnelle, aussi éloignée que possible de la « souveraineté populaire » et de la « tentation totalitaire des masses », les « démocraties restreintes » ont freiné le développement sans entrave des nouvelles technologies en renforçant la séparation des pouvoirs. À l’inverse, avec les régressions politiques et sociales engendrées par la montée des régimes populistes, ces obstacles mineurs disparaissent et le pouvoir absolu se consolide comme l’instrument idéal de la barbarie technofasciste du XXIe siècle.

Les technologies servent leurs propres intérêts. D’où la déréglementation technologique croissante et le renforcement du pouvoir du duo techno-seigneurs-autocrates. Ce besoin est réciproque. Sans dirigeants autocratiques prêts à défier l’ordre constitutionnel, à enfreindre toutes les règles et à imposer leur volonté sans hésitation, l’expansion infinie des géants de la tech est impossible. Ces derniers exigent non seulement un territoire sans obstacles, comme le prône le technonationalisme, mais aussi un financement public généreux pour leurs investissements de plusieurs milliards de dollars dans les infrastructures énergétiques. Et inversement, sans le soutien des techno-seigneurs – qui alimentent le complexe militaro-industriel et assurent la surveillance psychopolitique, l’analyse des données et la prévision comportementale – l’autocratie à laquelle aspirent les populistes pour exercer pleinement un absolutisme géopolitique ne peut se réaliser.

Ceci explique la montée en puissance des monarques populistes ces vingt dernières années, sur fond de régressions politiques et d’innovations technologiques disruptives visant à accélérer l’instauration d’un nouveau régime totalitaire grâce aux logiciels et à l’intelligence artificielle. De fait, il est indéniable que les dirigeants populistes – les monarques du XXIe siècle – ont (sans exception) exploité ces technologies. Sans conteste, leur pratique la plus connue est la mainmise sur l’espace numérique, où ils concentrent toute la force de leur pouvoir, dictant les sujets de conversation grâce à des fermes de bots. Par le biais de mèmes viraux et de deepfakes, ils diffusent des slogans à une vitesse et avec un impact fulgurants, s’emparant ainsi du contrôle (absolu) du discours public.

La fusion du pouvoir étatique et des infrastructures hypertechnologiques a rendu possible – au nom de la « souveraineté » – le contrôle social par la transformation des « données brutes » en cibles de surveillance et de répression. L’alliance entre les grands États et les géants de la tech, telle que décrite par Asma Mhalla, a donné naissance à un nouveau Léviathan – différent de celui de Hobbes – à deux têtes. L’une est incarnée par la souveraineté de l’État impérial, qui tire une grande partie de son pouvoir des géants de la technologie, et l’autre par une forme de « souveraineté privée » résidant dans l’aristocratie technologique et son agenda idéologique totalisant. Ce monstre du XXIe siècle, le Léviathan à deux têtes, comme le nomme l’essayiste franco-tunisienne, a engendré la nouvelle grammaire d’un pouvoir hybride, un pouvoir technopolitique, dirigé par une élite technologique qui maîtrise des hypertechnologies captivantes et une poignée de dirigeants politiques.

Bien qu’il soit souvent affirmé que le terme « populiste » sert de fourre-tout à englober une grande variété de dirigeants, de partis et de mouvements divers, hétérogènes et contradictoires, de nombreuses preuves démontrent le contraire. En réalité, elles corroborent leur homogénéité et l’existence de réseaux interconnectés au sein d’une sorte d’Internationale populiste.  Il suffit de consulter le vaste corpus de connaissances spécialisées accumulées ces dernières décennies – dans une perspective libérale et marxiste – en sciences sociales et en sciences politiques pour identifier le dénominateur commun de cette tendance autoritaire. Ceci déconstruit d’emblée les distinctions artificielles entre populismes de « gauche » et de « droite » et révèle son essence fourre-tout, démontrant sa capacité à s’adapter à tout engagement politique.

Nous régressons du « pacte démocratique » à la restauration du « pacte absolutiste ». L’ancienne « classe ouvrière », séduite par la nouvelle utopie technologique, a donné son consentement a priori par le biais du vote populaire, sous l’influence psychopolitique de l’IA.

En réalité, l’IA a placé la domination « en position d’influencer notre comportement en deçà du seuil de la conscience »

Gustavo Rodríguez