
L’anarchisme classique du XIXe siècle était éminemment rationaliste et moderne. À l’époque de la lutte contre les rois, les papes, contre le patronat, contre les réactionnaires qu’ils soient libéraux ou républicains, contre l’Église et l’État encore sous leur forme médiévale, les anarchistes adoptèrent les idées les plus novatrices et incisives pour combattre ces abominations. Leur alliance avec les libéraux et les « socialistes » pour renverser l’aristocratie était compréhensible à l’époque. Mais après un XXe siècle où le capitalisme s’est imposé du côté libéral et où le socialisme autoritaire a émergé du côté socialiste, et après que le XXIe siècle a révélé comment les rêves de la raison engendrent des monstres, l’anarchisme contemporain embrasse le rationnel et la totalité de l’expérience humaine, comme fondement de la lutte contre toutes les formes de domination.
De même, il est clair aujourd’hui que l’anarchisme et l’anarchie ne sont plus l’apanage du prolétariat, une classe sociale dont la définition est brouillée par la croyance qu’une grande partie des populations des pays dits les plus développés seraient considérées comme appartenant à la « classe moyenne », même si elles restent salariées et constituent la main-d’œuvre. Ainsi, le terme « prolétariat » ne désigne plus clairement le groupe social auquel il se réfère, et s’il désigne ceux qui travaillent de leurs mains dans les champs et l’industrie, il n’inclut plus aujourd’hui les millions de travailleurs du secteur tertiaire, quasi inexistants à l’époque de Bakounine, les employés de bureau, les techniciens, les travailleurs en ligne et des millions d’autres qui font également partie de la main-d’œuvre. Mais comme les anarchistes s’intéressent toujours à la question sociale et à la Révolution, il nous semble opportun d’affirmer que tous les travailleurs et travailleuses du secteur tertiaire dont bon nombre sont parmi les plus exploités : aide à domicile, personnel hospitalier (aide-soignante…), femmes de ménage du secteur du nettoyage, personnel de la restauration…font bien parti du nouveau prolétariat qui englobe tous les exploités. On ne peut plus se cantonner aux définitions classiques des XIXème et XXème siècles.
L’anarchisme contemporain ne méprise rien, absorbe tout ce qui peut se manifester comme anarchique et emploie tout ce qui peut renforcer la liberté, l’égalité et la fraternité dans leur forme moderne authentique, à la manière postmoderne dont la pensée contemporaine opère sur la réalité actuelle et promeut la disparition de toutes les formes de domination. Cependant la nouvelle pensée anarchiste se distingue par la concision de sa vision du présent. Aujourd’hui, le pouvoir ne se manifeste plus comme une domination visible et verticale, mais s’exerce plutôt par des mécanismes techniques et sociaux invisibles, par exemple sous la forme de contrôle numérique ou de manipulation algorithmique des processus de formation de l’opinion. Précisément parce que le pouvoir est devenu si difficile à combattre, de nombreux libertaires ne prônent pas une grande révolution dans l’immédiat qui tarde de plus en plus à venir, mais une multitude de petites interventions : des actions quotidiennes et des pratiques concrètes qui perturbent, contournent ou suspendent temporairement les structures de pouvoir et de domination. En tant qu’individus, on s’y retrouve un peu plus en attendant le Grand Soir.
L’anarchisme devient ainsi une attitude de vigilance et de mouvement constants. Il s’apparente davantage à un processus continu qu’à un état clos : quelque chose de fragile, en perpétuelle évolution, qui tire précisément sa force de cette mobilité. C’est en ce sens que l’anarchisme est encore moderne car s’il tient toujours compte de ses invariants et fondamentaux, il n’est pas statique et évolue continuellement pour faire face aux nouvelles façons de l’Etat et du patronat de nous exploiter et nous maintenir sous leur coupe.