
Voici un troisième Hors-série du Libertaire édité dans le cadre du centenaire de la mort de Jules Durand, syndicaliste libertaire condamné à mort en novembre 1910…
En donnant naissance à un modèle syndical fondé sur une tactique : l’action directe, une stratégie : la grève générale, et un projet de société visant l’émancipation des travailleurs, les militants syndicalistes havrais tentent de donner une cohérence, dès la fin du XIXe siècle, à l’organisation ouvrière en prônant un syndicalisme révolutionnaire et en s’appuyant sur une structure : la Bourse du Travail du Havre. Cette dernière joue un rôle central et marque profondément la nature même du syndicalisme de la ville, au-delà de la première guerre mondiale.
Se pencher sur la question de la Bourse du Travail du Havre, c’est étudier un modèle d’organisation original, indépendant de toute tutelle politique, loin de toute tentative d’intégration républicaine. C’est également appréhender les réactions patronales et gouvernementales face à ces élans libérateurs et s’intéresser aux formes de répression qui leur furent associées.
Avec la création d’une telle institution, les ouvriers havrais entreprennent de construire sans attendre « Le Grand Soir », une contre société qui s’oppose au patronat et à l’État. La Bourse du Travail du Havre ne se contente pas alors d’être un lieu qui permet aux travailleurs de lutter, c’est aussi un endroit où de nombreux services sont proposés : placement des travailleurs sans emploi, conseils juridiques, enseignements, bibliothèque, dispensaire, coopératives… C’est encore l’espace où l’on discute, où il faut apprendre la science de son malheur comme le répétait si souvent Fernand Pelloutier (1), où l’on dénonce la « jaunisse », le militarisme, les familles nombreuses… De même, les travailleurs s’y rendent pour éprouver la puissance du nombre, pour exprimer leurs idées révolutionnaires, pour apporter leur solidarité lors d’une grève et promouvoir l’action directe ainsi que la grève générale. Définie par Victor Griffuelhes telle l’action des ouvriers par eux-mêmes, c’est-à-dire sans intermédiaire, l’action directe est à mettre au cœur du syndicalisme révolutionnaire (2). Boycott, sabotage et grèves sont les moyens d’action privilégiés de ce syndicalisme recrutant ses militants sur une base de classe. Empruntant souvent les voies de l’illégalité, l’action directe a pour vertu de réveiller les consciences ouvrières. La grève générale, quant à elle, offre une nouvelle perspective à la classe ouvrière de la fin du XIXe siècle. Principalement théorisée par Pelloutier mais propagée antérieurement par l’anarchiste français Tortelier à la fin des années 1880, elle rompt avec la violence « classique » des révolutions armées. Pelloutier met en lumière la réalité suivante : pour chaque révolte, chaque levée de barricades, telle la Commune par exemple, les conflits sont réglés dans le sang, celui des ouvriers. Cette tradition doit être bannie et supplantée par la grève générale, la grève des bras croisés. La grève générale se joue de l’État, et refuse toute médiation. Elle prône le jusqu’auboutisme, justifiant ainsi l’emploi de la violence en cas de charge policière, afin de tendre vers l’émancipation, la liberté ouvrière (3). La violence est envisagée comme une contrainte imposée aux insoumis par l’État.