La guerre devient un simple catalyseur de crise,

La multiplication des zones de conflit à travers le monde ces dernières années s’inscrit dans une tendance du capitalisme à la mondialisation de la guerre sous ses diverses formes. Or, cette tendance est paradoxale. Dans l’histoire du capitalisme, la guerre répond à son besoin de garantir les conditions minimales de sa reproduction par la destruction, la discipline et l’extermination. Cela permet au capitalisme de dépasser ses limites immédiates en provoquant la dévaluation de l’immense masse de capital existant, puis sa régénération. On peut donc comprendre que le développement du capitalisme est lié au perfectionnement et à l’expansion de la guerre. Cependant, dans la mesure où la puissance technique de la guerre a atteint une échelle planétaire (grâce à l’énergie nucléaire), une guerre mobilisant les grandes puissances mondiales ne permettra pas de régénérer les conditions de la reproduction du capital, mais pourrait paradoxalement entraîner la destruction du capital et de la vie. C’est là que réside la contradiction flagrante de la dichotomie capital-guerre. Comme le souligne à juste titre Robert Kurz, « la guerre devient un simple catalyseur de crise, accélérant la crise progressive du capital, tant au niveau régional que mondial ».

Afin d’éviter un point de non-retour, la mondialisation de la guerre prend initialement une forme différente de celle des guerres mondiales du siècle dernier. Si l’affrontement direct entre les grandes puissances impérialistes est évité, leur différend indirect se manifeste par la multiplication de conflits simultanés, chacun cherchant à contrôler sa sphère d’influence. Parallèlement, les innovations techniques et stratégiques des guerres mondiales sont généralisées et intégrées aux méthodes communes de gestion, de discipline et d’extermination employées par les États sur leurs territoires, indépendamment de leur forme de gouvernement.

En ce sens, on peut considérer la mondialisation de la guerre comme une tendance intrinsèque du capitalisme, dont l’expression a toutefois été partiellement contrainte par les circonstances historiques et la maturité du mode de production capitaliste. Ce phénomène s’est donc manifesté progressivement, tandis que se mettaient en place les conditions nécessaires à son déploiement à grande échelle. Il s’agit du processus de domination réelle de la technologie et de destruction de l’infrastructure sociale du mouvement ouvrier, permettant l’assimilation des valeurs bourgeoises et leur exploitation sans résistance. Cela ne signifie pas l’absence de guerre jusqu’à présent, mais plutôt que la guerre a été menée de manière dispersée et diffuse, au point de pouvoir être formellement niée. Parallèlement, l’idéologie libérale-progressiste a protégé et justifié la guerre, du moins jusqu’à présent, alors que le capitalisme n’en a plus besoin et que la guerre peut être ouvertement dénoncée pour ce qu’elle est.

Ainsi, chaque acte de barbarie qui marque notre époque trouve son antécédent direct dans les camps d’extermination juifs, l’apartheid racial, le bombardement d’Hiroshima ou les massacres d’ouvriers. Penser aux nazis face aux condamnés à mort en Palestine ou à la détention de migrants aux États-Unis n’est pas une association fortuite ; c’est une prise de conscience soudaine de la manière dont les formes caractéristiques de la guerre et de l’extermination du passé persistent dans le présent.