Jules Durand n’était pas militant à la L.D.H

Jules Durand n’était pas militant à la L.D.H

Depuis quelques années, nous voyons différents articles indiquant que Jules Durand militait à la LDH, en était adhérent…Pour d’autres, il fréquentait la L.D.H.

Le problème, c’est que tous les historiens qui ont travaillé sur le sujet n’ont jamais trouvé trace d’une quelconque adhésion à la L.D.H de l’ouvrier charbonnier. Pas plus dans la presse locale, régionale ou nationale. Aucune allusion d’un militantisme de Jules Durand à la LDH dans les travaux de Chantal Ollivier, ni dans ceux d’Hélène Rannou, historienne de la Bourse du Travail du Havre. Aucune indication non plus dans les archives d’Armand Salacrou, ni dans les témoignages de militants communistes dans les années soixante (Cf Scoff : Un nommé Durand). Les militants libertaires qui se sont penchés sur l’Affaire Durand n’ont jamais relevé d’adhésion de Jules Durand à la LDH, ni dans les archives municipales, départementales, nationales ou dans celles du Pré Saint-Gervais.

Donc pour nous, il n’était pas membre de la LDH, sauf preuve du contraire.

Qu’on s’entende bien, il n’est nullement infamant d’être adhérent à la LDH. Plusieurs camarades anarchistes ou sympathisants sont membres de cette association. De même, loin de nous la volonté de minorer l’action de la LDH dans la libération de Durand tout comme dans l’affaire Aernoult-Rousset. La Ligue Française pour la Défense des Droits de l’Homme et du Citoyen a tenu un rôle de premier plan dans la reconnaissance de l’innocence de Durand ainsi que dans celle de Rousset.

Mais si Jules Durand n’était pas militant à la LDH, il n’y a aucune raison de dire qu’il l’était. A moins que la LDH qui est une organisation sérieuse et bien structurée ne nous donne la preuve que Durand était bien l’un de ses membres. Pas par ouïe dire mais dans une liste d’adhérents avant 1911. On ne se contentera pas d’un vague témoignage de Barthélémy non étayé et non sourcé. Si la LDH apportait cette preuve, nous ferions amende honorable mais si tel n’est pas le cas, nous continuerons à affirmer que Durand n’était pas adhérent à la LDH. Encore moins militant.

Pourquoi, nous pensons que Jules Durand n’était pas militant à la LDH ?

À cette époque, la section locale de la LDH était  composée en grande partie de la bourgeoisie républicaine, de professions libérales et d’intellectuels. C’est un peu la sociologie « petite bourgeoise » de la LDH sur le plan national transposée sur le plan local. On ne voit pas très bien ce qu’un ouvrier anarcho-syndicaliste viendrait faire dans cette association. D’autant que les dirigeants anarchistes de l’Union des syndicats du Havre, Briollet puis Géeroms n’étaient pas militants à la LDH et qu’ils n’encourageaient donc pas à militer dans cette association. Par contre Géeroms militait à la ligue antialcoolique de la CGT (cf le livre de Référence « Dossier Jules Durand » de Patrice Rannou). On constate de même que les anarcho-syndicalistes comme Yvetot par exemple préférait les mobilisations populaires (manifestations de rue, meetings, collages d’affiches, action directe…) au strict respect du droit de la LDH. Cette dernière ne reconnaît que le principe du droit : « Au-dessus des partis, au-dessus des classes, au-dessus des haines, au-dessus de nos propres sympathies, nous voulons relever le principe du Droit, seul fondement des démocraties ». (cf. Aernoult, Durand et Rousset – Trois affaires Dreyfus du Pauvre à la Belle Epoque » P. 72). Les syndicalistes libertaires luttent pour la liberté, contre l’oppression institutionnelle et pour l’émancipation des travailleurs qui sera l’œuvre des travailleurs eux-mêmes.

Durand était un ouvrier charbonnier, syndicaliste libertaire, profondément ancré dans la lutte des classes et le syndicalisme d’action directe de la CGT. Lui attribuer une étiquette LDH qu’il n’avait pas, c’est gommer sa véritable identité politique et la radicalité de son combat ouvrier.

Il existait donc un fossé idéologique entre les dirigeants de l’Union des Syndicats du Havre (U.S.H.), les syndicalistes révolutionnaires du port dont Durand, qui percevaient globalement la LDH comme une structure « petite-bourgeoise » ou « radicale-socialiste », trop légaliste et éloignée des réalités du monde du travail et de la lutte des classes. Le syndicalisme havrais de 1910 prônait l’action directe et se méfiait des Ligueurs plus proches des radicaux-socialistes et autres socialistes politiciens que des anarcho-syndicalistes. Même si le concours de la LDH était sollicité afin de populariser et accroître l’audience dans des affaires comme celle de Durand. Après la Première Guerre mondiale, la LDH se mobilisera de même pour Sacco et Vanzetti et publiera une brochure sur cette affaire.

Si Jules Durand avait été militant à la LDH, on ne voit pas pourquoi cette dernière l’aurait renié sans indiquer son appartenance à la vénérable association.

Le mérite de la LDH n’est pas donc d’avoir défendu « l’un des siens », ce qu’il n’était pas, mais d’avoir défendu un ouvrier avec qui elle n’avait pas d’affinités de classe, au nom de la justice pure et des droits humains.

Mais reprenons quelques exemples significatifs du fossé existant entre les partisans de la lutte des classes et les « petits bourgeois » défenseurs du système en place.

Affaire Durand – La protestation de la section rouennaise de la LDH

Monsieur Louis Muller, président de la L des D-H : […] « J’entends encore les mots prophétiques de Me Coty, qui présenta avec force et une logique singulières la défense de Durand. Il disait au jury : «  On vous demande de frapper fort. Prenez garde en frappant fort de frapper à côté, d’atteindre un innocent et, au lieu de contenir les passions, de faire des révoltés ! » Mais le jury était sourd à ces sentiments-là ! Il n’écoutait que la pire des conseillères, la peur. Il s’est figuré qu’en assénant à un syndicaliste vaguement compromis dans une rixe un coup retentissant, il terrifierait les agitateurs révolutionnaires. Il n’a réussi qu’à les surexciter, tout en révoltant la conscience des gens de cœur et de sens.

Dans l’intérêt de l’ordre social, dans celui même du régime républicain, il importe que le mal soit réparé, dans la mesure où il peut l’être ».[…] Journal Les Droits de l’Homme du 25/12/1910

C’est une réaction qui indique que la LDH est pour l’ordre social, pour la sauvegarde du régime républicain. Bien loin des préoccupations des syndicalistes libertaires pour qui la République est une fausse république qui est toujours du côté des exploiteurs et qui leur garantit leur domination sur la classe ouvrière ainsi que leurs privilèges.

Nous reprenons des extraits du journal L’Humanité du 13 janvier 1911 relatif à l’article, l’innocent Durand :

Meeting de la « Bellevilloise »

[…]Le citoyen Combes, de la section du Havre, de la Ligue, expose longuement, en témoins renseigné et minutieux, les circonstances du drame. Son exposé, d’une clarté parfaite et d’une méthode sûre, fut un précieux renseignement. […]

C’est l’organisation des charbonniers, c’est l’homme qui venait d’amener 600 travailleurs au syndicat, que la bourgeoisie a voulu frapper, explique le citoyen Alcide Delmont. Si le mauvais coup monté par le patronat du Havre avait réussi, c’était les syndicats détruits et la propagande antialcoolique annihilée. […]

En effet exposa le camarade Gerooms, c’est l’action syndicale des travailleurs havrais qu’on a voulu réduire. Poussés par la vie chère, nos 10 000 syndiqués par 91 000 journées de grève, et malgré les 1251 journées de prison dont ils furent gratifiés, venaient de conquérir, dans toutes les corporations, des relèvements de salaire. Le patronat a voulu reprendre l’offensive en frappant un grand coup comme entrée de lutte. Les travailleurs de Paris, inconscients que notre cause est la leur nous laisseront-ils écraser ? Sont-ils prêts à marcher avec nous jusqu’au bout ? Sont-ils prêts à suivre le mot d’ordre de la CGT ? Toute la question, maintenant est celle-là. […]

Pierre Combes ne fait aucunement allusion à l’appartenance de Jules Durand à la LDH. Alcide Delmont fait référence à l’antialcoolisme de Durand et Géeroms démontre chiffres à l’appui que le syndicalisme au Havre est de masse, qu’il a obtenu des avantages salariaux et que c’est pour cela que le patronat a frappé un grand coup pour stopper la force syndicale. Les démarches sont différentes.

Pierre Combes, socialiste et secrétaire de la section havraise de la Ligue des Droits de l’Homme, est d’autre part un précurseur de la cancel culture puisqu’il réussit à faire annuler la pièce de théâtre « L’Affaire Durand » écrite par Ernest Genet et l’anarchiste Adrien Briollet (Secrétaire général de l’Union des Syndicats du Havre élu en novembre 1909). Le cas de cette pièce et de sa programmation est intéressant puisque pour l’unique et première fois dans toute l’histoire de la Maison du Peuple, une représentation engendre débats houleux et protestations. Et la pièce est retirée de l’affiche le 13 juin 1911 face aux protestations répétées à son égard. Par exemple, un vif incident a lieu lors de la seconde représentation. Au début du deuxième acte, un spectateur assis aux fauteuils d’orchestre se lève et se tourne vers le public pour mieux protester contre la représentation. L’individu qui porte une fausse barbe noire, est chassé de la salle. Son expulsion n’est pas chose aisée puisque le protestataire s’agrippe à tous les sièges de la salle pour gagner du temps et continuer à perturber le spectacle. Le directeur du théâtre, lui-même, vient aider le service d’ordre du théâtre à le mettre à la porte et reconnaît à ce moment le secrétaire de la Ligue des Droits de l’Homme, Pierre Combes.

Les lecteurs intéressés par cet incident peuvent se reporter à l’article d’Hélène Rannou, historienne : Le Théâtre du Peuple du Havre : « un théâtre d’art social » ou comment instruire en distrayant. Ce texte a paru aux Presses universitaires de Bordeaux : Horizons/théâtres en mars/septembre 2012 (Revue d’études théâtrales).

Adrien pour le Groupe libertaire Jules Durand