Embourgeoisement des politiciens écologistes

La tentation de l’embourgeoisement des élu.es écologistes

« Je tiens à souligner que si les Verts (allemands) s’allient aux sociaux-démocrates, ils suivront une logique tragique : ils perdront leur identité. » Cette phrase, tirée du long entretien accordé par Murray Bookchin au magazine Kick it Over (1), trouve, quarante ans plus tard, un écho surréaliste en France, avec le ralliement du parlementaire écologiste Yannick Jadot à la candidature à la présidentielle du social-démocrate Raphaël Glucksmann. Elle est surréaliste à plus d’un titre, mais s’inscrit dans une tendance de fond déjà observée par le passé, notamment avec la transformation radicale de porte-parole des écologistes, à l’image de Daniel Cohn-Bendit, vers une forme d’embourgeoisement social et parlementariste.

On ne retracera pas ici les parcours de ces deux militants autrefois radicaux, car il ne faudrait pas limiter à ces deux seules personnalités, largement médiatisées, la tentation — ou plutôt la dérive — d’une partie des écologistes vers un conformisme de bon aloi, sans prise de risque ni tentative de bouleversement profond, ou à tout le moins de créativité démocratique.

Ces deux personnalités politiques ont néanmoins en commun d’avoir goûté à la gamelle parlementariste, avec les avantages qui l’accompagnent, et ainsi éviter une aller simple vers l’anonymat dépressif ou la simplicité d’une vie. Car comment expliquer autrement la présence au Sénat de Yannick Jadot ? Le fait d’avoir été candidat à l’élection présidentielle lui confère-t-il un droit intangible à un parcours parlementaire compensateur ? On ne peut décidément pas s’en remettre au hasard, dans ce cas précis, si l’on se souvient du précédent de Dominique Voynet, devenue sénatrice en 2004 et restée au Sénat jusqu’en 2011.

Cet embourgeoisement d’une partie des écologistes se retrouve à tous les étages de la société et se diffuse discrètement au niveau local, retranchés qu’ils sont dans leurs maisons de paille et de torchis. Leur point commun ? Le renoncement à des engagements intrinsèquement liés au combat écologique sur un certain nombre de points stratégiques, comme le nucléaire. La dénonciation du capitalisme n’étant plus à l’ordre du jour, il devient difficile de critiquer la fabrication à l’échelle industrielle des voitures électriques, avec un impact non négligeable sur l’environnement.

Le cas Jadot est flagrant. Dans son interview sur France Inter, le 24 août, le journaliste politique Benjamin Duhamel l’a interrogé sur son soutien à la candidature de Raphaël Glucksmann. Pour promouvoir sa démarche auprès des électeurs et électrices de l’écologie politique, le sénateur a diffusé sur sa page Facebook quelques extraits sélectionnés de son passage à La Grande Matinale. Dans l’un d’eux, il espère que ces électeurs et électrices « vont rester fidèles à leurs valeurs ». Ou faut-il préciser : aux valeurs modulables des parlementaires, au gré des vents qui tournent ? Et puisque le monde politique a lui aussi ses archives, il est bon de rappeler que la parlementaire Dominique Voynet n’avait pas hésité, elle non plus, à s’écarter de ses valeurs en renonçant au principe du non-cumul des mandats (2).

Un dernier extrait de l’intervention de Yannick Jadot est éclairant sur les perspectives d’avenir en matière énergétique. « Je le regrette, mais il faut regarder la réalité en face : l’écologie politique n’est pas en capacité de rassembler et de jouer la gagne en 2027. Raphaël Glucksmann l’est. Et son engagement écologique est clair : sortir des énergies fossiles et adapter notre société au dérèglement climatique. »

Comment ne pas adhérer au principe d’une indépendance à l’égard des énergies fossiles ? Sauf que Benjamin Duhamel a pointé une contradiction flagrante entre les deux hommes politiques : leur positionnement sur la filière nucléaire française. À l’entendre s’entortiller dans les mots au sujet de la position du candidat de Place publique sur le maintien et le déploiement de réacteurs de nouvelle génération, on comprend que le sénateur n’ait pas retenu cet extrait pour le lancement de sa campagne de soutien (3).

L’embourgeoisement ne se limite pas à une apparence physique, une posture sociale ou une attitude ostentatoire. Il se glisse dans les commentaires politiques, dans les prises de position publique, dans un opportunisme fait de délégations par les suffrages indirects,  à plusieurs milliers d’euros, sans plus se soucier de la rigueur des propos ni de la probité des formules. Qu’il est plus confortable de s’associer à des revirements de circonstance et court-termistes que de relier son acte politique à une vision plus vitale, nourrie des révolutions sociales.

Murray Bookchin avait raison sur la perte d’identité des écologistes. Mais je nuancerais quelque peu son appréciation : il est peut-être davantage question de changement que de perte d’identité. Le discours de Yannick Jadot sur le nucléaire a changé en à peine cinq ans. Opposant hier, il dit aujourd’hui : « débattons. » Avec qui ? Avec les bourgeois sociaux-démocrates. Qui peut encore croire, aujourd’hui, à leur fiabilité ? À part les opportunistes.

(1) Bookchin, Murray. “Democratizing the Republic and Radicalizing the Democracy: An Interview with Murray Bookchin.” Partie 2. Kick It Over, no. 14, Winter 1985–86, p. 9

(2) Cumul : Dominique Voynet se donne le temps de la réflexion https://www.nouvelobs.com/politique/municipales-2008/20080319.OBS5785/cumul-dominique-voynet-se-donne-le-temps-de-la-reflexion.html

(3) Présidentielles 2027 : l’écologiste Yannick Jadot choisit de soutenir raphaël Glusckmann https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/l-invite-de-7h50/l-invite-de-7h50-du-lundi-24-aout-2026-2695433  à partir de 6’52

Blog : David DERRIEN

https://dderrien.blogspot.com/2026/08/la-tentation-de-lembourgeoisement-des.html