Détruire les conditions qui rendent possible l’existence des classes dominantes et dominées

Nos parcours de vie nous amènent à des rapports ou des façons d’être au monde qui peuvent être différents selon notre origine sociale. Camus n’avait pas appris la misère dans Marx mais l’avait vécue dans sa chair. En naissant dans une famille ouvrière, la lutte des classes n’est pas pour les enfants un choix, une préoccupation intellectuelle ou une catégorie théorique héritée, susceptible d’être remplacée par une autre au gré des modes idéologiques ou culturelles. C’est une réalité vécue, une manière de comprendre la société et de connaître la place que chacun d’entre nous y occupe. La lutte des classes et l’émancipation des travailleurs par les travailleurs eux-mêmes. Non pas une émancipation octroyée par l’État, imposée par un parti ou administrée par une bureaucratie, mais l’auto-émancipation consciente du prolétariat par sa propre lutte et sa propre organisation.

Il ne s’agit pas d’ouvriérisme ni d’idéalisation de l’ouvrier parce que naître dans une famille ouvrière ne confère aucune supériorité morale, politique ou révolutionnaire. Je n’identifie pas non plus le prolétariat à une culture ouvrière spécifique, à l’usine traditionnelle, ni à une identité héritée. La place centrale que j’accorde au prolétariat ne découle ni de la nostalgie du vieux monde ouvrier, ni de la défense d’une identité sociologique. Elle découle de la reconnaissance d’une réalité sociale fondamentale : nous vivons dans une société de classes, et tant qu’il y aura ceux qui possèdent les moyens de production et ceux qui, pour vivre, doivent vendre leur force de travail, l’antagonisme de classes persistera.

Ma façon d’être au monde est façonnée par cette conscience. Non pas parce que les travailleurs sont meilleurs que les autres, ni parce qu’ils possèdent une supériorité morale ou une vertu révolutionnaire innée, mais parce que leur position dans la société capitaliste les place dans une relation spécifique avec le capital. Ce sont eux qui, par leur activité, reproduisent quotidiennement la société existante et, précisément pour cette raison, ce sont eux qui ont la possibilité de cesser de la reproduire et de la réorganiser sur d’autres fondements.

La lutte des classes n’est donc pas, pour moi, une préférence théorique parmi d’autres possibilités, ni une catégorie que l’on puisse abandonner face à l’émergence de nouvelles formes de domination ou de nouvelles sensibilités politiques. Le capitalisme a profondément transformé la composition du prolétariat, dispersé ses lieux de travail, fragmenté ses expériences et multiplié les formes d’exploitation et de précarité. Mais il n’a pas aboli la séparation fondamentale entre ceux qui possèdent les conditions matérielles d’existence et ceux qui doivent vendre leur force de travail pour vivre.

Certains comme Miqel Amorós  dont la pensée, issue du situationnisme et de ses développements intellectuels ultérieurs, tend à rechercher les possibilités d’émancipation dans l’autonomie des modes de vie, dans la communauté, dans le territoire et dans la résistance aux multiples manifestations de la domination, je continue de croire que le cœur de toute possibilité révolutionnaire réside dans la lutte des classes et dans l’émancipation des travailleurs par les travailleurs eux-mêmes.

L’autonomie, la communauté et les expériences concrètes de libération sont indispensables. Mais elles ne sauraient remplacer la nécessité pour celles et ceux qui vivent de leur travail de se reconnaître comme une force sociale capable de transformer l’ensemble des rapports existants. Défendre cette centralité ne signifie pas vénérer le travailleur ou la travailleuse, mais plutôt rejeter toute émancipation octroyée d’en haut et affirmer que la libération des exploités ne peut être que l’œuvre consciente des exploités eux-mêmes. Il ne s’agit donc pas d’une question d’identité, de nostalgie ou d’identité ouvrière. Il s’agit d’une manière d’être et d’exister au monde : comprendre que la liberté ne peut être ni octroyée, ni représentée, ni administrée par autrui, et que l’émancipation des travailleurs sera l’œuvre des travailleurs eux-mêmes, ou elle n’aura pas lieu.

Le prolétariat n’est pas simplement l’ouvrier industriel de la grande usine, ni une culture ouvrière particulière, ni une identité politique héritée du mouvement ouvrier des XIXe et XXe siècles. Il s’agit d’une classe définie par un rapport social : celui de ceux qui, privés des moyens nécessaires à leur subsistance, doivent vendre leur force de travail au capital pour vivre.

Cette définition est cruciale car elle nous permet de comprendre pourquoi le prolétariat occupe une place qu’aucune autre catégorie sociale ne peut remplacer. Le travailleur ne se trouve pas simplement face au capital en victime d’un pouvoir extérieur. Sa propre force de travail constitue l’une des conditions de la reproduction du capital. Le capital achète cette force de travail car il a besoin de l’utiliser dans le processus de production et d’en obtenir une valeur supérieure à son investissement. Sans travail salarié, il n’y a pas de valorisation du capital ; et sans valorisation, il n’y a pas de reproduction du capital en tant que rapport social.

Le rapport entre le capital et le prolétariat recèle donc une contradiction que ni les réformes ni la simple création d’espaces alternatifs ne sauraient résoudre. Le capital a besoin du prolétariat pour se reproduire, tandis que le prolétariat ne peut s’émanciper qu’en cessant de reproduire le capital. Cette contradiction explique la centralité révolutionnaire du prolétariat d’une manière bien plus convaincante que toute considération morale, historique ou identitaire.

Le prolétariat n’est pas le protagoniste de la révolution parce qu’il est « le plus pauvre », ni parce qu’il posséderait une prétendue supériorité morale, ni parce qu’une tradition politique aurait décidé de lui assigner ce rôle. Il est le protagoniste parce qu’il occupe une position matérielle unique au sein de la structure capitaliste : il produit ce qui permet au capital de se valoriser et, précisément pour cette raison, il peut interrompre le processus de valorisation et commencer à détruire le rapport qui le soutient.

Le prolétariat ne peut se libérer en devenant collectivement propriétaire des entreprises, car cela perpétuerait des formes fondamentales de séparation entre les producteurs et les conditions sociales de production. Il ne peut pas non plus se limiter à l’amélioration des conditions du travail salarié, car le salaire lui-même présuppose la séparation qui constitue le travailleur comme prolétaire.

Le but révolutionnaire n’est donc pas que le prolétariat trouve une meilleure place au sein de la société capitaliste. Son but est qu’il cesse d’exister en tant que prolétariat par l’abolition des rapports sociaux qui le constituent comme tel.

C’est pourquoi le protagonisme prolétarien ne conduit pas à une nouvelle société de classes, mais plutôt à la possibilité d’abolir les classes tout entières. La classe ouvrière ne s’émancipe pas pour devenir la classe dominante. Elle s’émancipe en détruisant les conditions qui rendent possible l’existence des classes dominantes et dominées. C’est là que réside le caractère universel de sa lutte.

  1. G.