
« Lecornu t’es foutu, la jeunesse est dans la rue », voilà ce que scandaient très tôt ce matin les lycéens mobilisés devant leurs établissements. C’est dire qu’à la veille des vacances, de nombreux jeunes restent mobilisés, notamment à Paris. Même si quelques proviseurs zélés font pression sur les élèves de terminale afin que ces derniers récupèrent leur confirmation d’inscription au baccalauréat (remise du document et émargement).
D’une révolte spontanée, imprévisible et soudaine, comme la plupart des révoltes, les lycéen.nes semblent se mobiliser dans la durée et les références à Mai 68 fleurissent sur les pancartes (coucou Jean Pancarte). À l’image de l’émergence du mouvement des Gilets jaunes en 2018, et de tant d’autres soulèvements sociaux avant lui, les jeunes font leur apprentissage de la lutte et de la répression étatique. Les A cerclés, marque de fabrique de la génération de 1968, connaissent un regain de popularité. À l’automne 2026, toute l’attention politique semblait vouée à se concentrer, inévitablement, sur les élections présidentielles à venir, réduisant une fois de plus les aspirations au changement au sombre choix des urnes, à la délégation du pouvoir sur son propre destin à autrui. Car c’est cela le vote, une délégation de pouvoir. On donne sa voix et on perd la parole. Et les zélus font ce qu’ils veulent après, se targuant d’être légitimes.
Même si quelques révolutionnaires biberonnés aux différentes écoles trotskystes mènent parfois la danse dans les mobilisations lycéennes et étudiantes, on constate globalement un éloignement des jeunes vis-à-vis de la politique électoraliste qui n’est pas une dépolitisation mais une manière de considérer d’autres voies/voix pour changer le monde. Il y a d’autres formes de politisation, concurrentes au fait d’aller voter, qui se déploient et qui conduisent effectivement aujourd’hui beaucoup de jeunes à faire le choix de ce que l’on appelle l’action directe. Une action directe qui se conçoit comme historiquement sans intermédiaire politicien. Et puis les jeunes et les moins jeunes d’ailleurs y ajoutent leur touche. Il faut agir directement quand un problème se pose à nous : ils veulent construire une autoroute et détruire la nature, ils veulent creuser des méga bassines en s’accaparant l’eau qui est un bien commun, ils veulent s’attaquer aux retraités et aux lycéens, ils construisent un centre commercial sur des terres cultivées, ils passent en force sur les pesticides, ils veulent trier socialement les étudiants etc. Eh bien on va se mobiliser directement, on va agir nous-mêmes sans attendre la prochaine échéance électorale qui s’annonce d’ailleurs pas folichonne si les prévisions s’avèrent justes. Sans attendre un tribun, un homme providentiel ou un populiste qui nous fait des promesses et qui ne les tiendra pas. « On prend nous-mêmes en main nos propres affaires ». L’émancipation des lycéens sera l’œuvre des lycéens eux-mêmes. Et on peut remplacer lycéens par travailleurs. On ne veut plus de médium, d’intermédiaires. Et ça, c’est ce qu’on voit aujourd’hui. Les gens reprennent confiance dans leur capacité d’agir ; c’est quelque chose qu’on voit se déployer dans toute une série de mobilisations, qu’elles soient environnementales, féministes, antiracistes ou aujourd’hui contre la casse du service public de l’éducation avec la mobilisation estudiantine.
Il est clair que des critiques plus profondes sous-tendent les raisons structurelles du manque de ressources et du désinvestissement de l’État dans l’éducation nationale. Les jeunes ont bien compris que les gouvernements successifs privatisent petit à petit l’Education, que cette dernière est un filtre qui sélectionne les bons d’un côté et les moins bons de l’autre selon des critères de classes et les besoins de l’économie. Les jeunes dénoncent ce système scolaire d’une prétendue République qui, sous prétexte d’égalité formelle, ne fait que reproduire et perpétuer les privilèges, les discriminations de classes et raciales. Aux discriminations de classes de l’époque de Proudhon (cf le livre de Patrice Rannou : Libertaires et Education), s’ajoutent aujourd’hui les discriminations raciales de par la ghettoïsation des quartiers et de l’application de la carte scolaire.
La révolte étudiante française en cours ne se limite pas au milieu scolaire. Elle s’est propagée partout. Cette nouvelle génération de mécontents voire de rebelles semble concentrer et amplifier l’héritage de nombreuses luttes, anciennes et nouvelles. De l’anticapitalisme à l’antiracisme, de l’antisexisme à l’antiautoritarisme, des principes de solidarité avec tous les opprimés du monde. D’ailleurs, les jeunes ont bien compris que les jeunes d’autres pays les regardent et les envient. Ils donnent des idées aux autres. Cette révolte se manifeste comme un mouvement social de personnes libres, sans cages imposées ni construites, sans leaders, sans besoin de représentants. Par les luttes, l’analyse, le discours et l’action collective, elles trouvent les moyens d’imaginer un avenir souhaitable.
Des battles d’aura s’invitent devant les bahuts, il y a de la rigolade. Les parcs et squares sont envahis par des jeunes qui discutent assis sur les pelouses. Cette jeunesse à qui l’on promet une dette abyssale, une planète en lambeau, une progression fulgurante de cancers, une guerre à venir etc., loin du pessimisme ambiant, cette jeunesse vient de retrouver le goût de vivre ensemble, de lutter ensemble joyeusement, d’espérer changer les choses etc. Et c’est un bel exemple pour leurs parents et leurs grands-parents.
Cette société capitaliste et autoritaire honnie, existe-t-il un espoir de la changer ? C’est aux jeunes de s’y coller, là où leurs aînés ont échoué.
Ty Wi (Groupe Libertaire Jules Durand)