Le Pen Le Peuple

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Le Pen Le Peuple

Sylvain Boulouque a réuni dans ce livre les textes les plus emblématiques que Julien Le Pen, militant syndicaliste et libertaire, a publié dans les années trente dans le journal Le Peuple. S’y côtoient de semaine en semaine des réformateurs assumés aux héritiers du syndicalisme révolutionnaire et du syndicalisme libertaire. Julien Le Pen est de ceux-là. Au total, il a rédigé près de quarante chroniques entre 1929 et 1936.

Ses interventions reflètent les préoccupations d’un syndicaliste libertaire : les conditions de travail, la vie chère,  la guerre qui vient, la menace du fascisme, le communisme et la répression stalinienne, l’indépendance du syndicalisme… Il permet de retracer quelques années de l’histoire du syndicalisme.

L’époque de l’entre-deux guerres fait sinistrement écho à la nôtre.

Les questions que l’auteur pose sont, en effet, par exemple : Pour vaincre la vie chère, “L’instauration du fascisme est-elle possible en France ?”,“Quels sont donc ceux qui retardent l’unité ?”, «  A propos des exécutions massives et sommaires en Russie »…

Julien Le Pen, comme bon nombre de militants syndicalistes libertaires, constate que la Première Guerre mondiale ne sera malheureusement pas la Der des Der. Il la voit venir et dénonce le nationalisme ambiant : « Il me paraît qu’à l’heure où le fléau de la guerre déchaîné par le nationalisme criminel des professionnels du patriotisme menace à nouveau la tranquillité et la vie du peuple, il est indispensable et urgent de créer dans le mouvement syndical une psychose pacifique, un profond et durable esprit de paix et, par tous les moyens, de s’opposer à la marée montante de la guerre.

Entre tous, le plus sûr me semble être l’éducation pour arracher des cerveaux le poison du bellicisme et y substituer la fraternité, pour corriger l’individu des préjugés et des sophismes nés d’un manque d’éducation ou d’une fausse éducation.

Il est nécessaire de dénoncer sans défaillance les odieux mensonges des partisans, et profiteurs de guerre, d’opposer à l’intensif bourrage de crâne d’une presse servile et stipendiée une résistance énergique et persévérante, d’aiguiller nettement la résistance sur des voies réalisatrices et pratiques; convaincre les syndiqués de la nécessité d’opposer à la guerre, quel qu’en soit le prétexte, le maximum de volonté et d’effort. Il convient de faire pénétrer dans les esprits l’humaine et belle déclaration d’Einstein: “Pas un sou, pas un homme pour la guerre ! » ( LA PAIX EN PÉRIL PAR LE FLÉAU NATIONALISTE – 16 OCTOBRE 1930)

De nombreux militants ont essayé par tous les moyens de s’opposer à la Seconde Guerre mondiale pour le résultat que l’on sait. La différence avec la guerre de 1914-1918, c’est que les Français n’y sont pas allés la fleur au fusil lors de la seconde.

 

 

Concernant la vie chère, Julien Le Pen considère que les mesures prises sont absolument identiques à celles des gouvernements précédents, qu’elles sont aussi absurdes puisqu’elles réduisent le pouvoir d’achat des travailleurs. Fin analyste, il fait le lien entre dégradation du pouvoir d’achat et évolution de la mentalité des gens : « J’ai la conviction que le problème de la vie courante, les difficultés de l’heure présente sont intimement liés à la transformation totale du régime. »

Il incite les salariés à se mobiliser et se révolter faute de quoi les profiteurs du système continueront à plumer le monde du travail : « C’est pourquoi on peut affirmer que le scandale de la vie chère ne cessera réellement que le jour où les travailleurs, las d’être dupes et volés, agiront contre les fauteurs de vie chère et leurs complices. On aurait grandement tort de s’endormir, la passivité des uns, la complaisance des autres encouragent les mercantis dans leur sale besogne, les résultats découlant des volontés et des faits impliquent des décisions, une action conforme à la situation tragique où se trouve la classe ouvrière.

S’il est indispensable de l’éclairer et de l’instruire au sein des organisations syndicales sur le rôle primordial qu’elle est appelée à jouer dans les événements sociaux, il ne l’est pas moins de lui apprendre, de lui rappeler que de son esprit de cohésion et de révolte dépendra la conjoncture favorable ou non de la satisfaction de ses besoins et de la réalisation de son idéal d’émancipation.

Pour vaincre la vie chère et solutionner la crise économique, c’est dans cette voie qu’il faudra diriger les efforts et la lutte. »  (Pour vaincre la vie chère- 31 août 1932)

 

Face à la montée du fascisme, Julien Le Pen met en garde les travailleurs et indique que rien n’est à exclure y compris l’instauration d’un tel régime en France à l’instar de l’Italie et l’Allemagne. Et qu’il convient de prendre des dispositions radicales pour faire face à une telle éventualité : « La sagesse indique qu’il faut tout prévoir, même ce qui, de prime abord, semble invraisemblable.

D’ailleurs on ne peut en dire autant du fascisme. Celui-ci comme une épidémie dangereuse contre laquelle, après avoir pris quelques précautions prophylactiques, on s’imagine immunisé, s’affirme réel.

Et, contrairement à ce qu’on crut d’abord, le fascisme n’est pas une calamité passagère. L’exemple de l’Italie démontre qu’elle peut avoir une certaine durée. Celle de l’Allemagne indique que l’expérience des autres de ses méfaits n’a pas suffi aux peuples pour s’en guérir et servir d’enseignement.

Les populations d’Espagne, d’Italie ont pu et peuvent encore gémir sous un joug odieux, être traitées comme un misérable bétail. Les résultats d’un tel traitement de famine et de vilenie ont pu apparaître comme dérisoires et comme une nette aggravation de la situation générale, de même que des conditions d’existence des travailleurs […]

Il m’apparaît qu’au contraire la meilleure solution est d’envisager comme réel et pressant le péril, de rechercher les moyens les plus efficaces pour combattre et annihiler l’hydre malfaisante, de recourir le cas échéant aux mesures les plus radicales pour assurer le succès de la classe ouvrière contre ce mortel ennemi.

Mais le temps presse. Il faut agir sans délais, si l’on veut ne pas le faire trop tard. » (L’INSTAURATION DU FASCISME EST-ELLE POSSIBLE EN FRANCE? 20 FÉVRIER 1933)

 

Cinq mois après, il enfonce le clou et affirme que le fascisme est du côté du capital et que les travailleurs n’ont rien à attendre de ce régime si ce n’est une perte des acquis sociaux difficilement acquis : « Le fascisme est bien une menace latente, un péril réel pour les conditions d’existence, la liberté et la vie des travailleurs. Ce danger n’est pas seulement matérialisé par l’expérience italo-allemande, mais aussi par le programme élaboré et publié par diverses fractions du fascisme français, réacteurs nationalistes, industriels, financiers et mercantis, qui ne comporte pas de réduction sur les privilèges, les bénéfices capitalistes, non plus que sur les charges écrasantes d’un militarisme destructeur et criminel. Il n’envisage qu’une large diminution des salaires ouvriers, la suppression à peine voilée des assurances sociales, celle de l’indemnité de chômage et tous les maigres avantages péniblement acquis. » CONTRE LE FASCISME IL FAUT FORMER DES GROUPES DE DÉFENSE -14 JUILLET 1933)

Julien Le Pen dénonce de même la collusion de la police avec les factieux début février 1934 à Paris et appelle les travailleurs à défendre leur liberté par tous les moyens: « S’ils n’atteignirent ni la Chambre des députés qu’ils se proposaient d’incendier comme ils tentèrent de le faire du ministère de la Marine, ni l’Élysée, ce fut uniquement parce que les gardes mobiles, contrairement à la police pactisant avec eux, les en empêchèrent un peu brutalement. Vaincus, ces fascistes hypocrites prennent figure de martyrs et crient au meurtre.

C’est ce qui peut s’appeler un comble de cynisme. Vainqueurs, ils eussent été insolents, audacieux, sauvages; alors qu’en réalité ils ont tenté leur coup de force, aidés d’une presse prostituée, d’élus des deux Chambres et du Conseil municipal….]

À la carence des politiciens pleutres et tarés doit s’opposer le courage hardi et raisonné d’une classe laborieuse qui entend défendre, par tous les moyens, son bien-être, sa liberté et sa vie menacée par le fascisme. Ce sera la meilleure et la plus utile leçon que les travailleurs avertis pourront tirer du coup d’État fasciste du 6 février. » (LE COUP D’ÉTAT FASCISTE DU 6 FÉVRIER -21 FÉVRIER 1934)

 

Si Julien Le Pen dénonce le fascisme, il n’entend pas épargner Staline qui gouverne à coups de purges et d’exécutions de masse. Les libertaires ont dénoncé dès les débuts de la Révolution d’Octobre, les dérives bureaucratiques du Parti communiste, la mise au pas des ouvriers et paysans et la dictature. Il fallait être bien aveugle et soumis pour ne pas voir que la Russie était devenue une dictature sanglante : « De quelque façon qu’on veuille expliquer les exécutions massives et sommaires, elles ressemblent trop étrangement aux sentences des cours martiales, justement appelés crimes des conseils de guerre, pour pouvoir [se] légitimer aisément aux yeux d’hommes indépendants et éclairés. Cet acte odieux restera plutôt une tache sanglante dans l’histoire de la Révolution russe qu’une page  glorieuse ». À PROPOS DES EXÉCUTIONS MASSIVES ET SOMMAIRES EN RUSSIE-16 JANVIER 1935)

D’autant que les communistes français tentaient de légitimer tous les crimes perpétrés par le régime au nom de la dictature du prolétariat.

 

Pour en revenir en France, Julien Le Pen indique que les fascistes français ressemblent comme deux gouttes d’eau aux hitlériens et que le gouvernement Laval n’envisage en rien une lutte efficace contre ces derniers : « L’hitlérisme d’Allemagne, dont le fascisme français est le frère jumeau, a trop donné de preuves de son activité criminelle et ruineuse pour que le peuple de France ne les considère, l’un et l’autre, comme les pires fléaux. Or, les platoniques autant qu’embarrassées déclarations de Laval, contre la malfaisance néfaste des ligues fascistes, non seulement démontrent un manque d’intention d’agir, mais encore l’inefficacité des mesures envisagées. MOBILISATION CONTRE LE FASCISME – 5 JUILLET 1935)

 

Alors évidemment, nous serions tentés de faire un parallèle avec notre époque marquée par la montée de l’extrême droite, la vie chère…toutes choses égales par ailleurs.

Pour autant, il convient de nuancer cette approche car des contextes politiques et économiques différents changent la donne : existence de l’Europe, balkanisation extrêmes des partis politiques et syndicats, nouveaux enjeux écologiques mondiaux…géostratégie chinoise avec un réseau tentaculaire qui veut désormais s’imposer au reste du monde, plusieurs puissances nucléaires coexistant…montée de l’islamisme radical…

Par contre, des leçons peuvent être tirées, avec le recul du temps, des articles de Julien Le Pen. Ce n’est pas parce que l’on perçoit un danger imminent ou à plus long terme, que l’on trouve les forces de s’y opposer. Les Italiens puis les Allemands l’ont compris à leurs dépens. Autre démarche, par exemple, au Havre, dès décembre 1925, se forme un comité « anti-fasciste » où se retrouvent Jean Le Gall (anarcho-syndicaliste), secrétaire de l’Union des Syndicats, Huard du syndicat autonome des marins, Cupillard des organisations confédérées, Storez du syndicat des douanes, Descheerder du groupe socialiste et Henri Gautier du groupe communiste. Toutes les tendances sont donc représentées et les syndicats ne sont pas des coquilles vides à l’époque. Le mouvement fasciste au Havre, « La Légion », association des « Jeunesses Patriotes » comptait environ 500 membres.

Vérités, le journal de l’Union des Syndicats du Havre (l’U.S.H. étant autonome), titre plus tard, en février 1934 : La réponse du Havre ouvrier au fascisme ». En rangs serrés, le Cortège de 20 000 manifestants arrive place de l’Hôtel de Ville. Ce sont les syndicats de toutes tendances qui ont réussi une telle mobilisation.

Très tôt, les militants ouvriers ont eu conscience du danger fasciste et se sont mobilisés contre. Et si le régime fasciste ne s’est installé en France que durant la période 1940-1944 grâce à la Collaboration, il n’en demeure pas moins que les partis d’obédience fasciste comptaient nombre d’adeptes, même dans le milieu ouvrier. Avec d’anciennes figures communistes ou socialistes à leur tête tels Doriot et Déat.

En clair, on n’est pas à l’abri de l’instauration d’un régime fasciste en France si la classe capitaliste pousse au désespoir les couches populaires, classes moyennes et la petite bourgeoisie. Surtout si les élites intellectuelles et économiques rallient la cause fasciste et que les politiciens de gauche ont trahi leurs électeurs. C’est donc l’unité syndicale qui permet de contrecarrer les velléités fascistes qu’il ne faut jamais sous-estimées car le pire peut toujours arriver dans ce bas monde.

D’autre part, le marxisme-léninisme ne peut en aucun cas être considéré comme une alternative satisfaisante sur les plans économique et de la liberté. Ce n’est pas une idéologie émancipatrice. Quant au nationalisme, il conduit à remplacer l’État-colonial par un État-nation qui ne vaut guère mieux pour le peuple.

Mais tout cela, Julien Le Pen l’avait déjà compris. Le livre de Sylvain Boulouque permet de restituer l’itinéraire et la pensée d’un militant syndicaliste et libertaire de l’entre-deux guerres. A lire sans modération.

Patrice Rannou

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