Nécessaires sont toutes les armes qui favorisent la Rébellion.

Nucléaire

Après une analyse libertaire, on peut essayer de réfléchir à une alternative à la démocratie, donc une alternative en dehors de la violence institutionnalisée si servile au Pouvoir, hors la domination et le pillage. Fuir le discours du Pouvoir implique peut-être aussi de réfléchir à la manière dont nous envisageons le monde. « Démocratie », « auto-gouvernement », « gouvernement ouvrier », « dictature du prolétariat », « pouvoir populaire »…,  peuvent être des concepts qui font allusion à l’histoire de la domination, de la supériorité, la hiérarchie, et donc la soumission et l’esclavage. Pour les anarchistes, gestion directe, autogestion, fédéralisme libertaire, socialisme ou communisme libertaire…sont des invariants où la société se construit de la base au sommet et non l’inverse. La langue n’est pas un simple support à travers lequel  la réalité peut être vue, mais plutôt la langue participe à la construction du sens produit par les différents groupes sociaux à partir de leurs positions et intérêts dans les relations sociales. Par exemple, ce n’est pas la même chose de qualifier les coups d’État de « Processus de réorganisation nationale », de « guerre sale », que de désigner ce moment historique de « dictature civique, militaire, commerciale et religieuse (chrétienne, musulmane, bouddhiste… » ou de « Plan torture systématique, extermination, disparition et mort ». Les exemples abondent dans le monde (Argentine, Birmanie, Ethiopie, Yémen et quelques autres pays d’Afrique…).  Notre but n’est pas d’agir en juge de la sémantique. L’essentiel, ce sont les pratiques et quelle sera l’éthique qui s’établira dans nos liens organisationnels, mais ce n’est pas pour cela que la construction du sens par le langage est un détail, un accessoire ou quelque chose d’insignifiant. Chaque peuple qui se bat pour la liberté trouvera sa façon de nommer le monde.  Par exemple, ce serait une grave erreur éthique et de perspective de dévaloriser la lutte du peuple kurde ou celle des zapatistes pour utiliser certains des termes susmentionnés. Ce que nous soutenons, nous le faisons à partir de notre analyse et leurs expériences sur ces territoires, et nous soutenons que chaque peuple, chaque communauté en lutte, nomme et pratique ses libertés à sa guise. Comme nous l’avons énoncé, il est nécessaire de réfléchir à l’usage de certains termes qui nous ancrent dans des logiques oppressives pouvant conduire à des pratiques qui soutiennent l’histoire du patriarcat, de l’État et du Capital (termes qui contiennent  kratos  et  arkhos, c’est-à-dire Pouvoir et hiérarchie), mais en gardant toujours à l’esprit que la chose principale se trouve dans les pratiques éthiques qui sont menées dans la matérialité du monde.

Nous sommes mis au défi de contester les significations de la lutte dans le discours pour construire des concepts, des relations et des pratiques qui développent des logiques « communautaires » en dehors de l’oppression démocratique, cette fable, ce mythe, ce récit religieux, civilisateur et « progressiste » qui nous incite à l’obéissance quotidienne. Démystifions l’histoire : nécessaire est le sabotage de l’histoire officielle (d’État), nécessaire est la critique, nécessaire est la complicité entre nous, nécessaire est l’organisation autogérée, nécessaires sont toutes les armes qui favorisent la Rébellion.

Il peut y avoir universalité quand il s’agit de résoudre nos problèmes, aussi de l’objectivité quand il s’agit de les énoncer et de les analyser. La manière de résoudre les problèmes quotidiens de chaque territoire ne peut être pratiquée par des personnes qui ne les vivent pas. Mais nous pouvons en être solidaires en tant qu’internationalistes. Au-delà de ce que nous vivons en société, nous n’avons pas tous la même réalité. Dans un pays où de nombreux  travailleurs sont au chômage ou «  informels », il ne peut jamais être objectivement bon de couper la libre circulation des personnes « non essentielles ». Il y a des familles entières qui, si elles ne sortent pas travailler, comme lors du premier confinement,  ne peuvent satisfaire leurs besoins essentiels : manger, se reposer, se laver, se loger, s’instruire, se vêtir correctement… Il est très décourageant d’observer des salariés « formels » ou travaillant à domicile en télétravail célébrer les mesures restrictives de circulation des personnes. De nouveau, l’argent (une des meilleures armes de l’exploiteur) divise la classe exploitée. La partie de la classe ouvrière qui dispose d’un salaire ou d’un revenu à la fin du mois sans avoir besoin de quitter son domicile pour subvenir à ses besoins, se trouve dans une situation très différente du reste des travailleurs qui ne peuvent pas travailler à distance. Ce fut et c’est encore un facteur très important lors de la prise de décisions concernant la gestion de la pandémie. Plus le collectif est divisé plus il est difficile de s’organiser.

Alors quand on voit des politiciens, des syndicalistes et des hommes d’affaires se serrer la main, prendre des photos ensemble, partager un café, s’asseoir sur la même scène pendant une conférence de presse, se couvrir d’éloges et s’engager à collaborer étroitement dans « l’intérêt des salariés », avec les ouvriers exclus de fait dans le cadre d’une délégation de pouvoir orchestrée par le pouvoir, à l’extérieur, on voit que la collaboration de classe ne servira qu’aux intérêts de l’Etat et du patronat. Les ouvriers n’auront que des miettes et parfois rien. On sait déjà qu’il existe une alliance potentielle et objective pour continuer à maintenir les ouvriers sous le joug et leur assujettissement aux bureaucrates et aux exploiteurs, qui peuvent ainsi contenir le mécontentement social et les conflits en période de récession, pour démobiliser et démanteler les luttes du peuple, et, enfin, pour que chaque travailleur continue d’être un rouage plus huilé dans la machinerie capitaliste.

Le grand triomphe de l’alliance Capital-État est la démobilisation de la classe ouvrière, la marginalisation historique des ouvriers mais aussi des peuples autochtones (Amérique du Sud, centrale, Australie, Canada…), des immigrés, des femmes et des dissidents, des personnes privées de liberté dans les prisons ou les hôpitaux neuropsychiatriques (Russie, Chine…), et la manipulation médiatique quotidienne des médias, qui a réussi à installer l’idée libérale méritocratique d’ »effort personnel » chez les chauffeurs  Uber ou les femmes de chambre, même si parfois des luttes victorieuses se font jour (CGT, CNT-SO dans le nettoyage…). Comment mener ce combat et contester le « bon sens » et la bonne « conscience citoyenne » si l’éthique est absente de toute réflexion ? Voilà des questions qui méritent une réponse claire.

Fini le temps des usines, des ateliers et de la paysannerie, où de grandes masses d’exploités  vivent au jour le jour. Le capitalisme a besoin dorénavant d’une main-d’œuvre bon marché mais d’ouvriers formés et qualifiés, et il devient de plus en plus difficile que les idéaux de révolution sociale et d’émancipation reprennent vie dans des classes moyennes qui pensent appartenir à une classe privilégiée. Bien sûr, il reste à mobiliser dans la classe ouvrière sans organisation forte et conscience de classe. Une autocritique profonde est nécessaire sur les attitudes mesquines, sectaires et individuelles qui abondent dans le mouvement ouvrier et notamment militant. Aucune organisation révolutionnaire, expropriatrice ou syndicale, n’a fleuri sans s’organiser en regroupant un maximum de personnes pour peser dans les rapports de force. La bureaucratie syndicale, l’Etat et le patronat ont incité à la répression et à la persécution des compagnons/camarades depuis des décennies déjà, mais où en sommes-nous ? Ils sont très bien organisés, surtout entre eux, avec beaucoup plus d’outils et de moyens à leur disposition, comme les forces de l’ordre, les tribunaux, les prisons, les briseurs de grève… Allons-nous les laisser faire encore longtemps?

Il est nécessaire de créer un mode d’organisation dépassant nos petits groupes de quelques personnes se mesurant les uns les autres avec l’anarchomètre de la pureté idéologique, s’isolant du mouvement ouvrier, dont nous faisons pourtant partie et dont nous aspirons à la liberté. Il est essentiel de créer ou recréer des réseaux de soins (ce que les syndicalistes faisaient en France avant 1914 avec les dispensaires ouvriers dépendant des Bourses du Travail ; cela se pratique aujourd’hui en Crète à  La Canée par exemple)  et de solidarité, d’entraide, et d’approfondir la prise de conscience de l’exploitation et de la violence de l’extérieur voire de l’intérieur de nous-mêmes, et ainsi être avec le peuple contre la domination des humains par les humains. Les libertaires ne peuvent dissocier l’individuel du collectif. Il y a un État à détruire en nous, et des manières de nous lier qui nous transforment parfois d’exploité en exploiteur. Avec la quarantaine lors des confinements, de nombreuses personnes ont découvert d’un côté les aides à domicile de voisins (courses, liens sociaux…). Et bien d’autres ont découvert un nombre inquiétant de violences conjugales et de féminicides. Dans leur appartement, en quarantaine, ni l’heure ni le lieu ni la longueur de la jupe n’avaient de rapport avec ces violences ou meurtres de celles qui ne sont plus là. Il n’y a plus aucune excuse pour ne pas problématiser ces situations.

Les anarchistes ont du potentiel à revendre : pratiques et idées. C’est pourquoi nous existons toujours ; nous résistons toujours, dispersés souvent, combattant parfois, mais toujours avec nos cœurs pleins de feu, d’amour et de colère, commémorant la mémoire des morts d’hier et d’aujourd’hui. Increvables, intransigeants, interrogateurs, argumentatifs (parce que s’il y a quelque chose qu’on aime, c’est débattre),  nous sommes souvent calomniés, diffamés, injuriés mais toujours debout, avec plus ou moins de force, selon les territoires, avec d’innombrables compagnons/camarades qui ont été victimes du chômage, de l’industrialisation, de la misère, de la répression et des prisons, mais essayant toujours de transformer cette tristesse et cette douleur en colère pour avancer dans la lutte et la vie. Car la lutte, c’est aussi la vie et inversement.

Pour les Communards, les Martyrs de Chicago, Jules Durand, Sacco et Vanzetti, les libertaires espagnols en 1936 et pour tous ceux et celles qui ont donné leur vie pour lever les carcans qui nous lient à la logique du produire-consommer-mourir, pour la lutte de l’humanité libre, pour les drapeaux noirs et rouges, neufs,  en lambeaux ou effilochés ; pour que nos drapeaux flottent encore à l’horizon, pour les enfants du peuple qui hériteront de la terre : santé, liberté et anarchie!

Ti Wi (GLJD)

Partager cet article