Dissertation sur le référendum

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Dissertation sur le référendum

Un jour de 1932, j’eus une conversation seul à seul avec Sébastien Faure, sur un sujet dont les pacifistes discutaient. A cette époque Emile Bauché (qui après la guerre, fonda à Villers-sur-Mer « La Voix de la Paix » secondait Alphonse Barbé à la publication du « Semeur », un mensuel édité à Falaise, auquel je collaborais et qui défendait surtout l’objection de conscience. Bauché proposait qu’un texte légal, probablement constitutionnel, soumît à référendum toute déclaration de guerre. Autrement dit, il deviendrait interdit et impossible au gouvernement français de déclarer la guerre sans y être autorisé par le peuple, consulté au moyen d’un référendum. Au cours de notre entretien, je fis allusion à la campagne que Bauché amorçait en vue de soutenir cette proposition, et je dis innocemment : « Je ne combats pas cette idée, après tout.

-          Moi, je la combats. » répliqua Sébastien Faure avec vivacité.

Et il développa, pour moi seul, ses objections, comme s’il s’était trouvé en présence du public populaire auquel il avait coutume de s’adresser. Je vais dire ici ses raisons, et vous jugerez vous-mêmes si elles ont gardé leur valeur, et si elles peuvent s’appliquer aux problèmes de notre époque, où le référendum est inscrit dans les mœurs politiques et dans les textes légaux. Ses raisons, les voici.

D’abord, on pouvait supposer que les conflits futurs se dispenseraient de ce préalable diplomatique désuet que les gens de plume appelaient « déclaration de guerre ». Vision prémonitoire : l’agression de Mussolini contre l’Ethiopie, l’attaque du même dictateur contre l’Albanie, l’occupation de la Chine du Nord par le Japon, se dérouleraient un peu plus tard sans préavis, sinon de brutaux ultimatums. La déclaration de guerre, c’était bon pour le temps révolu de la guerre en dentelle !

Ensuite, aucun Parlement ne voterait jamais un texte privant l’exécutif d’une prérogative aussi capitale ; le pacifisme dépenserait des forces précieuses pour une agitation sans résultat. Mieux valait les ménager en vue de préparer la population à s’opposer à la guerre, attendu qu’il faut lutter contre le fléau avant qu’il ne se déchaîne : ensuite il est trop tard. Sébastien Faure savait de quoi il parlait, en ayant vécu l’amère expérience de 1915 à 1917.

Enfin, il estimait que la malignité tactique des gouvernants est telle, et leurs moyens d’influencer l’opinion si considérables, qu’une réponse affirmative, n’était pas exclue à la question posée par le référendum : « Faut-il déclarer la guerre ». Or, Sébastien Faure se refusait à céder à toute volonté ou décision de guerre, même approuvée par référendum, que celui-ci ait été truqué ou non, que l’électorat ait été ou non entortillé par les stratagèmes, les sophismes, les bobards, favorables au déclenchement des hostilités. Il ne s’inclinait pas devant une déclaration de guerre contresigné par un référendum, même loyal. Pacifiste absolu, il croyait les Français très hostiles à l’idée de guerre, mais il savait en outre que le peuple n’est pas infaillible, qu’il existe mille façons de lui faire accepter ce qui est contraire à son intérêt. Il avait vu les masses acclamer Jaurès puis courir au massacre ; il avait vu un Léon Jouhaux et sa centrale syndicale se rallier à « l’Union sacrée » ; il avait vu le retournement d’un Jean Grave et la palinodie d’un Gustave Hervé.

Bref, Sébastien Faure repoussait toute allégeance et toute adhésion à une vox populi répondant « oui » au référendum préconisé par Emile Bauché.

Aujourd’hui, le référendum est inscrit dans la loi fondamentale française. C’est une sorte de sondage à grande échelle, dont l’échantillonnage embrasse le peuple entier et dont le résultat doit, en principe, avoir force de loi. Il a d’ailleurs chassé du pouvoir un général qu’une espèce de coup d’Etat y avait hissé. Il faut observer que, dans un pays où l’on change le nom d’une rue sans demander l’avis des riverains, on consulte parfois des millions de citoyens sur des sujets auxquels la plupart d’entre eux ne comprennent rien.

Il semble bien qu’aucune guerre n’ait jamais été déclarée ou évitée par référendum. Heureusement, pour le moment, c’est d’autre chose qu’il s’agirait. Les sujets très graves ne manquent pas pour autant. Les attentats, les intégrismes religieux, le chômage persistant, la misère grandissante au milieu d’une surabondance et d’un gaspillage exagérés (on jette à l’égout le produit excédentaire inaccessible aux insolvables en même temps que les malheureux qui en ont besoin), le tableau tourne à la véritable tragédie sociale, tandis qu’on fabrique des engins de mort pour gagner sa vie, et qu’avec des milliers de milliards de déficit à son budget l’on fait péter des bombes ruineuses dans le ventre des récifs coralliens.

Quel référendum peut aider à régler ces problèmes, à assainir cette situation empoisonnée ? Une majorité de « oui », qu’on suppose éclairée, écrasant ou simplement surclassant une minorité de « non », qu’on estime entachée d’erreur, est-elle capable d’y concourir ? Devra-t-on s’incliner d’avance devant son verdict, et tous sans l’exception d’un seul devront-ils se sentir engagés par le « oui » franc et massif, ou timide mais quand même valable, parce que la majorité a forcément raison ?

On était peut-être sur le point de voter par référendum sur le sexe des anges quand l’islam ottoman, introduit par une brèche, submergea pour longtemps les murailles et les défenses de Constantinople.

Pierre-Valentin Berthier (Le libertaire de Septembre 1995.

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