Les anarchismes à la croisée des chemins

Je l’avoue, je suis en colère, très en colère, et cela explique ma réaction si abrupte à certains textes du secteur plateformiste, ou du secteur « spécifiste », comme ils préfèrent se nommer, et pourquoi j’ai proféré des expressions aussi agressives, les qualifiant d’ « anarchistes primitifs, rétrogrades et réactionnaires ».

Je suis furieux car j’ai toujours trouvé méprisable que, dans les controverses, on « attaque » personnellement l’adversaire, en lui attribuant certains traits ou caractéristiques afin de discréditer ses positions et ses arguments, et c’est précisément ce qui se produit dans des écrits comme ceux de Miguel Brea, du collectif spécialisé madrilène Liza.

Lorsqu’on tente d’expliquer que certaines positions découlent de situations ou de traits de personnalité, il convient de ne pas négliger une certaine prudence, sous peine de tomber dans l’indécence. On me reproche, par exemple, de ne pas avoir été présent sur le terrain lors des luttes contre les expulsions et autres atrocités insupportables. Je reconnais qu’à 82 ans, je ne peux plus être militant 24 heures sur 24 comme je l’ai été pendant une longue période de ma jeunesse et comme je l’ai été, avec une intensité décroissante, pendant de nombreuses années encore.

Je suis exaspéré que l’on insinue que mes positions sont dues à mon statut d’intellectuel de salon , déconnecté de la réalité, et cela me dérange de devoir réfuter cette idée en rappelant, par exemple, qu’avant même d’avoir l’âge légal, j’étais déjà en justice pour activités anarchistes antifranquistes, ou qu’en janvier 1966 j’ai rejoint le Comité des relations de la FIJL (interdite en France pour ses liens avec la Défense intérieure), ou encore que j’ai fait l’objet d’un arrêté d’expulsion de France pour ma participation aux événements de mai 68, sans oublier mon engagement intense dans la reconstruction de la CNT, et ainsi de suite jusqu’à aujourd’hui, où je m’efforce de défendre mes valeurs.

Au passage, lorsqu’on mentionne que le but de mes écrits est de les faire publier dans des revues indexées, il faut savoir que non seulement je suis connu pour rejeter cette pratique, mais que l’un de mes combats universitaires a précisément consisté à dénoncer ce critère comme indicateur d’excellence en recherche.

Je suis en colère car la procédure visant à discréditer la personne afin de saper ses arguments m’a conduit à mentionner quelques fragments de ma carrière avant d’aborder les questions de fond, qui sont ce qui est réellement intéressant.

Enfin, et surtout, je suis également en colère car j’ai le sentiment que le courant spécifiste, représenté essentiellement par Liza à Madrid et par Embat en Catalogne, est presque imité, et probablement involontairement, comme partie intégrante d’un phénomène plus général qui, dans la sphère marxiste, est appelé le Mouvement socialiste, originaire d’Euzkadi, et Horitzó Socialista dans les pays catalans.

Dans le cas de l’anarchisme, l’objectif de concentrer les luttes sur la révolution sociale prolétarienne et de reconstruire le tissu libertaire fragmenté en l’unissant dans une organisation vaste et puissante me semble conduire les luttes anarchistes vers une inefficacité politique et sociale, les éloignant de la réalité du monde contemporain.

J’espère que le fait de laisser libre cours à ma colère a eu un effet cathartique suffisant pour que je puisse maintenant aborder, sans excès d’acrimonie, la controverse avec la tendance spécificiste autour de trois points principaux :

— La révolution, le programme révolutionnaire et le désir de révolution.

Contrairement à ce que soutient une perspective spécificiste, ce n’est pas la critique des anciens idéaux révolutionnaires qui décourage la ferveur combative de ceux qui rejettent le système actuel et aspirent à un autre mode de vie, mais bien le fait même d’entretenir la croyance en la validité de ces idéaux . En effet, inciter les gens à lutter aujourd’hui pour une révolution sociale inspirée par le concept de révolution inhérent aux idéologies socialistes et anarchistes forgées au XIXe siècle ne peut que susciter, tôt ou tard, une frustration inévitable , non seulement parce que les conditions d’une telle révolution ne se présentent pas à court ou moyen terme, mais aussi en raison du faible enthousiasme, voire du désintérêt total, que la perspective d’une révolution « à l’ancienne » suscite au sein de la population.

Ce manque de crédibilité et cette absence d’intérêt peuvent décourager ceux qui, animés des meilleures intentions, consacrent leur énergie à « progresser » vers la réalisation de la révolution, à peaufiner les stratégies, à élaborer des programmes et à définir des projets révolutionnaires réfléchis, qui, en aucun cas, ne produisent de progrès perceptibles dans cette direction.

Critiquer le concept de révolution forgé aux XIXe et XXe siècles ne signifie pas nier le caractère totalement inacceptable du système actuel, ni remettre en question la nécessité de le combattre avec vigueur. Il ne s’agit pas d’abandonner l’impératif d’une transformation radicale du système, et il est évident que les anarchistes dépourvus d’un désir intense de révolution mériteraient difficilement cette appellation. Il ne s’agit pas de renoncer à la révolution, mais d’en redéfinir le concept. Et c’est précisément ce qui se fait dans les milieux qui entretiennent la flamme de la révolution, mais qui développent leurs pratiques dans le monde contemporain et non dans le fantôme d’un monde depuis longtemps révolu.

Dans ces secteurs, la révolution n’est pas un but plus ou moins lointain vers lequel on progresserait par « le développement adéquat de la stratégie adéquate », mais bien, loin de toute perspective eschatologique, elle est inscrite dans le présent. La révolution, redéfinie en termes actuels, ne se situe pas dans le futur, mais se produit dans chaque espace et chaque processus qui parvient à s’emparer du système. Elle n’est pas ce vers quoi nos luttes tentent de nous mener, mais plutôt ce que ces luttes produisent au cours de leur propre développement. Autrement dit, la révolution n’est pas le but de nos luttes, mais elle leur est inhérente. Il n’y a pas de révolution à proprement parler, telle qu’on la concevait autrefois, mais plutôt des activités révolutionnaires dans la mesure où elles illustrent la résistance au système, le contredisant et le fracturant par leur propre pratique. La révolution se fait dans les luttes quotidiennes, sans attendre une explosion finale qui constituerait la récompense de nos efforts. La récompense réside nulle part ailleurs que dans ces actes mêmes.

Et pour éviter toute accusation selon laquelle cette conception serait un produit de l’idéologie néolibérale dominante depuis le dernier tiers du XXe siècle, il suffit de rappeler qu’on la retrouve déjà préfigurée dans des écrits du XIXe siècle, comme ceux de Max Stirner.

— La classe ouvrière, sa considération comme sujet révolutionnaire et le capitalisme actuel

Le poids du secteur productif auquel appartenaient les sujets catégorisés comme membres de la classe ouvrière n’a cessé de diminuer, tant en valeur absolue que relative.

Au-delà de la distinction marxiste classique entre classe en soi et classe pour soi, il est évident que seul un processus de réification inapproprié permet d’affirmer l’existence d’une entité telle que la classe ouvrière (ou toute autre classe). La classe est un concept sociologique, une catégorie, une abstraction, dépourvue de référent matériel. Lorsque cette entité conceptuelle est hypostasiée, non seulement une erreur d’inférence est commise, mais les bases sont posées pour la construction de récits qui tentent de dissimuler leur nature fantasmagorique derrière un langage technique, déformant ainsi notre représentation de la réalité et orientant nos analyses politiques, ainsi que les actions qui en découlent, vers des voies erronées et des conclusions fallacieuses.

Le déclin de l’importance de la prétendue classe ouvrière n’est pas un biais idéologique induit par le néolibéralisme, mais un fait devenu banal tant il est évident. Remettre en question la tendance à l’hypostasier ne diminue en rien l’indéniable réalité de l’exploitation capitaliste, ni l’existence bien réelle d’une multitude de personnes qui, pour survivre, sont contraintes de vendre leur temps, leur santé, leurs compétences, leur énergie en échange d’une compensation économique toujours inférieure à la plus-value créée, comme l’exige la loi d’airain du capitalisme.

Affirmer que la classe ouvrière est « le sujet révolutionnaire » est une double erreur. Premièrement, si la classe ouvrière n’existe pas, elle ne peut être le sujet de quoi que ce soit. Deuxièmement, si l’on s’obstine à qualifier de sujet révolutionnaire les entités qui produisent des révolutions, on constate que ces sujets sont multiples. Il n’y a pas un seul sujet révolutionnaire, mais plusieurs. Et ceux-ci ne se définissent généralement pas mécaniquement par une insertion spécifique dans le tissu productif, mais correspondent plutôt aux réactions et aux résistances contre les divers mécanismes de domination qui constituent le tissu social et l’imprègnent de pratiques discriminatoires. Au-delà du potentiel révolutionnaire éventuel des groupes exploités et/ou discriminés auxquels appartiennent les individus, ceux qui sont révolutionnaires sont animés par un rejet conscient et radical de la soumission et par un désir intense de révolution qui les conduit à développer des activités révolutionnaires visant à résister aux diverses formes de domination inhérentes au système en place.

Il est évident que le système dans lequel nous avons vécu ces derniers siècles est un système capitaliste absolument exécrable, que Marx, parmi d’autres, a contribué à analyser. Cependant, le langage prétendument rigoureux employé par les textes pro-marxistes, ainsi que par d’autres textes se réclamant du marxisme, révèle une incapacité à se départir des clichés les plus éculés de cette pensée. Le mantra répété depuis plus d’un siècle est que le capitalisme entre dans sa phase finale et est sur le point de succomber à ses contradictions insurmontables. On parle de capitalisme terminal, de capitalisme débridé, de crise systémique et chronique du capitalisme néolibéral, de la dynamique dégénérative irréversible de l’accumulation, d’un capitalisme entrant dans une phase de turbulences structurelles, et ainsi de suite. Ces expressions n’apparaissent pas toutes littéralement dans les écrits des spécificistes, mais elles s’inscrivent dans leur mantra incessant qui consiste à affirmer que le capitalisme est mortellement blessé par ses propres contradictions internes , ce qui insuffle un moral de victoire différée à un militantisme frustré par le fait que le capitalisme agonisant ne cesse de résister à ses assauts implacables.

Le problème, c’est que ce type d’analyse ne permet pas de comprendre les caractéristiques actuelles du capitalisme, et notamment celles de cette quatrième révolution industrielle, ou révolution 4.0 , dans laquelle nous sommes entrés depuis le début du XXIe siècle.

Indissociable de la révolution informatique qui a déclenché la troisième révolution industrielle dans les années 1970, il s’agit aujourd’hui de l’intégration des technologies numériques dans tous les domaines de la société et de la forte dépendance aux ressources numériques dans laquelle se trouvent tous ces domaines : médecine, éducation, communication, recherche, voire guerres et, bien sûr, sphère économique, ce qui façonne un capitalisme numérique ou technocapitalisme qui, entre autres caractéristiques, parvient à produire de la plus-value à partir des énormes quantités de données explorées par de puissants algorithmes.

L’intelligence artificielle, la robotique, le génie génétique, les nanotechnologies, les objets connectés, les satellites, les ordinateurs quantiques… etc. Tout cela favorise, d’une part, l’émergence d’ un nouveau type de totalitarisme qui commence à façonner la société et, d’autre part, l’entrée dans un régime d’ accélération vertigineuse des changements dans tous les domaines, créant, entre autres, un contexte d’incertitude et un sentiment d’incontrôlabilité du présent et de l’avenir.

C’est dans ce contexte que s’inscrivent nos luttes actuelles, et il est assez difficile de discerner comment la classe ouvrière, en tant que sujet révolutionnaire, s’intègre dans le cadre du Capitalisme 4.0

— L’organisation spécialisée

De toute évidence, la question centrale n’est pas de savoir si l’organisation est nécessaire ou non. L’organisation est une condition essentielle à toute activité anarchiste dès lors qu’elle implique plus d’une personne. Par conséquent, défendre l’anarchisme organisé revient implicitement à exclure de cette catégorie une bonne partie des activités anarchistes qui, bien qu’exigeant également une organisation, se déroulent en dehors de tout type d’organisation spécifique. Ainsi, l’expression « anarchisme organisé » est réservée à désigner l’anarchisme spécifiquement encadré par un type d’organisation particulier.

Par exemple, il serait manifestement erroné d’affirmer que les groupes anarchistes agissant à partir de centres sociaux occupés et autogérés, ou s’appuyant sur des problématiques locales, ou encore issus de petits groupes autonomes, ou menant la lutte contre certaines formes spécifiques de discrimination, manquent d’organisation. Cependant, le simple fait de les exclure de l’anarchisme organisé révèle que si ces formes d’anarchisme ne méritent pas cette appellation, ce n’est pas tant par manque d’organisation, mais parce qu’elles constituent une mosaïque diverse, fragmentée et décousue, dépourvue de perspective stratégique pour orienter leurs luttes.

Cette appropriation hégémonique de l’attribut « organisé » sape la tentative de faire du caractère organisé ou non organisé de l’anarchisme un critère de différenciation entre deux types d’anarchisme, et révèle le désir de ne considérer comme anarchisme organisé que l’anarchisme de certaines organisations, parmi lesquelles figurent, bien sûr, les organisations spécificistes.

Un minimum d’honnêteté politique exigerait que, plutôt que de parler d’anarchisme organisé de manière générique, ceux qui le font précisent qu’ils se réfèrent à un anarchisme organisé selon une conception particulière, mais que d’autres conceptions existent et, par conséquent, d’autres formes d’anarchisme organisé. Cela orienterait le débat vers une comparaison entre différentes formes d’organisation, permettant notamment d’évaluer lesquelles sont les mieux adaptées aux caractéristiques de la société contemporaine et les plus efficaces pour la transformer.

Il se pourrait, par exemple, que la réalité actuelle exige des modèles organisationnels en réseau, beaucoup plus flexibles et fluides , que ceux des organisations traditionnelles, orientées vers de simples objectifs de coordination pour réaliser des tâches concrètes et spécifiques, d’ un point de vue purement tactique.

Il se pourrait que la tentation de briser cette fragmentation et cette fluidité organisationnelle conduise à condamner le mouvement anarchiste à subir une nouvelle éclipse après la période récente où il est parvenu à polliniser une série de mouvements subversifs extérieurs au champ de l’anarchisme identitaire, et où il est parvenu à proliférer dans les interstices de la société.

En tout état de cause, la fascination pour la construction d’une organisation anarchiste solide, articulée autour d’un programme révolutionnaire cohérent et de perspectives stratégiques capables de soutenir efficacement les luttes anticapitalistes, devrait encourager l’activité militante de celles et ceux qui adhèrent à cette situation, sans qu’il soit nécessaire d’alimenter l’illusion trompeuse selon laquelle les difficultés rencontrées par les luttes actuelles sont principalement dues à l’absence d’une grande organisation libertaire, et que ces difficultés disparaîtront dès qu’une telle organisation verra le jour.

Malgré mes réserves quant aux organisations qui, plus ou moins explicitement selon les cas, s’inscrivent dans la tradition plateformiste — c’est-à-dire la tradition qui représente au sein de l’anarchisme la version la plus proche de la « forme de parti » caractéristique des diverses idéologies marxistes-léninistes et trotskistes —, je ne serais pas aussi dérangé par le prosélytisme intense mené par ses partisans si les efforts de ceux qui aspirent à une grande organisation anarchiste étaient axés sur son développement, l’acquisition de nouveaux espaces et de nouveaux membres, au lieu de tirer profit de ce qui existe déjà — c’est-à-dire une partie de l’anarchisme actuellement actif — pour la restructurer, sans se rendre compte qu’en l’homogénéisant et en l’unifiant, ils risquent de la détruire.

Il semble en effet qu’une tentative de prise de contrôle soit en cours pour s’emparer des centres sociaux occupés et des collectifs anarchistes autonomes, afin de grossir les rangs de l’aile « unitaire » du mouvement séparatiste catalan. Ce scénario n’est pas sans rappeler ce qui s’est passé en Catalogne lors du « Processus », lorsque les partis nationalistes indépendantistes de la CUP ont cherché à s’emparer des militants anarchistes disséminés dans le tissu social catalan et sont parvenus à en rallier une part importante au mouvement nationaliste indépendantiste.

Le fait que l’espécifisme prône le renforcement du pouvoir populaire et l’émancipation du peuple renforce son affinité avec les organisations marxistes révolutionnaires, accentuant ainsi le courant léniniste latent qui émane de l’espécifisme. Il n’est pas surprenant que, compte tenu de cette proximité, une certaine attirance pour le concept réactionnaire d’« avant-garde » se manifeste, malgré des tentatives de reformulation et de dissimulation pour le rendre moins rebutant au sein des milieux anarchistes.

À titre de conclusion provisoire, il est évident que, si l’on ne considère que les désaccords relatifs à ces trois points, des orientations fortement divergentes, voire des différences abyssales, apparaissent. Cependant , comme nul ne peut être absolument certain que son point de vue soit le plus juste, il me semble parfaitement acceptable que ceux qui se regroupent au sein d’organisations telles que Liza, Embat et autres collectifs du même genre développent leurs propositions et leurs activités sans que nous y mettions des bâtons dans les roues, à condition qu’ils s’abstiennent également d’en faire autant à l’égard d’autres propositions anarchistes.

Convaincu de la nécessaire pluralité des anarchismes, je souhaite simplement leur souhaiter bonne chance dans leur cheminement, mais cela n’implique pas de renoncer à l’analyse, à l’évaluation et à la critique de leurs postulats et de leur œuvre.

C’est cette même chance, encore plus grande du fait de ma propre orientation au sein de l’anarchisme, que je souhaite à ceux qui s’organisent en dehors de ces organisations, au sein de collectifs anarchistes autonomes qui cherchent à résister et qui, ce faisant, contribuent à l’ anarchisation du monde présent et dans toute la mesure du possible.

Tomás Ibáñez

Note de la rédaction du Libertaire : Pour les militants les plus anciens, la seule organisation qui a réussi à organiser la plupart des tendances anarchistes en France fut la CNT des années 2000-2010. Dans cette organisation syndicale des militants de la FA, AL, de la CGA (Montpellier..) et différents groupes libertaires indépendants (Groupe libertaire Jules Durand…) se côtoyaient et militaient ensemble.