
« Là où l’utopie n’est pas désirée, la pensée elle-même meurt. » T.W. Adorno
Remettre en question tout ce que la pensée bourgeoise a tenu pour vénérable (la propriété privée, l’État, l’autorité, la politique, le droit, l’argent, le genre…) ne conduit pas nécessairement les masses à une contestation généralisée de la domination. Aussi subversives qu’elles puissent paraître, les idées ne réveillent pas les masses endormies, résignées ou apeurées, et ne peuvent donc devenir une force agissante. Pour surmonter le fossé du conformisme, il faut recommencer par un éveil, un regain d’énergie et la disparition de la peur. Il faut créer des lecteurs, favoriser l’affinité, unir les volontés et montrer l’exemple. Lorsque les conditions subjectives et objectives de la réalisation du socialisme ne sont pas favorables, lorsque les forces matérielles et intellectuelles capables d’opérer un changement social profond ne se manifestent pas en quantité suffisante, la négation radicale de l’ordre établi prend des connotations utopiques. La dimension utopique de la pensée critique est un antidote au défaitisme, car tout en abritant le désir d’une vie libre dans l’imagination et les rêves, en attendant le moment propice, elle propose aussi sa réalisation partielle sous la forme de projets communautaires viables. Quand aucune proposition révolutionnaire n’est immédiatement réalisable, l’utopie se révèle être l’approche la plus pragmatique.
Utopie
Avec l’automatisation croissante des processus de production et l’émergence d’une importante classe moyenne salariée, le prolétariat industriel a perdu de son influence dans la lutte sociale. Déplacé par la technologie, désormais principale force productive, son antagonisme envers le mode de production capitaliste s’est évanoui. Dans les pays turbocapitalistes, le conflit s’est déplacé au-delà de la production, investissant le secteur des services, la vie quotidienne et la terre elle-même – tous en pleine industrialisation – et affectant profondément les classes moyennes issues de ce déplacement. Ces classes, prenant le relais du prolétariat vaincu, se sont approprié l’étatisme parlementaire bourgeois et l’ont érigé en dogme abstrait à vénérer. La division internationale du travail et la finance mondiale ont circonscrit les crises sociales au cadre du capitalisme mondialisé. L’État, le capital et la technologie sont désormais les piliers inébranlables de la domination. Les trois piliers de la version postmoderne du socialisme « scientifique » – à savoir la conception progressiste de l’histoire, le développement infini et l’engagement civique – ne peuvent plus expliquer de manière convaincante la situation actuelle et, par conséquent, ne sauraient servir d’instruments à une critique et une pratique authentiquement socialistes et libertaires. Au contraire, le triomphe indéniable du Capital et de l’État assistés par la technologie a réhabilité ce qu’on appelait autrefois le socialisme « utopique », que nous préférerions appeler socialisme « expérimental », ou tout simplement anarchisme positif.
Les expériences collectives authentiquement socialistes ne sont pas des solutions miracles comme le développement durable, la décroissance, l’économie solidaire ou la transition énergétique, mais plutôt des réponses à des problèmes vitaux et immédiats – de simples actes de défense contre une offensive quasi irrésistible de l’ordre établi. Loin d’être des modèles infaillibles de salut, elles tracent des voies en territoire hostile, orientées vers la périphérie du capitalisme. Ces expériences ne se présentent pas comme l’expression authentique de la vérité, de la raison ou de la science, et n’ont pas pour ambition d’imposer un système socialiste de l’extérieur. Elles ne cherchent pas non plus à remplacer les méthodes d’action directe, ni même à construire des enclaves séparées, frugales et spartiates ; elles tentent plutôt de définir les modalités d’une société civile réorganisée en dehors du Capital et de l’État. Elles visent, sans autre prétention, à montrer l’exemple d’une autre manière de vivre et de lutter, une manière affranchie de l’accumulation des profits et de l’administration de l’ordre existant. Elles cherchent à construire l’autonomie.
La course effrénée au profit dans un contexte économique hypercritique que la xénophobie ne parvient pas à dissimuler, l’exclusion sociale, les guerres pour les ressources et les effets néfastes de la crise écologique – pollution, réchauffement climatique, dégradation des cycles biologiques, etc. – mettent en lumière les conséquences dangereuses de la domination des matières premières sur la survie de l’espèce humaine. Nous parlons ici de la dévastation causée par la croissance illimitée de la production pour le marché, inhérente à sa nature néfaste. À l’heure actuelle, la science et la technologie – autrement dit, les moyens de production – ont perdu toute neutralité et sont inextricablement liées à l’expansion de l’économie – présentée comme le progrès même, malgré ses effets pernicieux. Dès lors, il est impossible de les gérer collectivement de manière émancipatrice ; l’expropriation de la technoscience par les masses opprimées reconstruirait le système d’exploitation du travail et de la nature. Par conséquent, la critique sociale ne peut être qu’anti-industrielle, anti-développementale et, de ce fait, anti-progressiste. Les luttes qui ne remettent pas en cause l’idée de progrès, ni ne rejettent explicitement la mécanisation et le développementalisme, ne sont pas anticapitalistes, puisqu’elles ne transcendent pas les limites du système et ne le modifient pas fondamentalement. L’autogestion de l’ordre établi est une autogestion de la misère.
L’espace du Capital est essentiellement urbain, et les métropoles en sont la forme appropriée. L’occupation de logements vacants, les grèves des loyers et la mise en place de services alternatifs gratuits constituent les premières manifestations du droit à la ville ; la réappropriation des terres abandonnées et la résistance aux élevages industriels, à l’agriculture industrielle, aux grands projets d’infrastructures inutiles et à l’extractivisme soulignent le droit au territoire. La confluence des luttes urbaines et rurales réunit ces deux droits. D’une part, il s’agit de freiner l’urbanisation galopante, la possession de la voiture individuelle et la numérisation ; d’autre part, d’échapper aux zones métropolitaines (et au salariat) et de se reconnecter à la nature. Au cœur de cette frénésie de construction, toute action véritable contre le capitalisme doit s’inscrire dans une même perspective de désurbanisation, et par conséquent de ruralisation, tant pour les conflits territoriaux que, paradoxalement, pour les conflits urbains.
La vision libertaire du monde s’enracine dans les traditions sociales et politiques de la culture occidentale, notamment celles qui postulaient une nature bienveillante chez l’être humain. Selon les coutumes anciennes, le passage de l’état de nature à l’État civilisé, et non au Léviathan – c’est-à-dire à la soumission totale à une entité politique supérieure – impliquait la participation égale de tous les individus à la gouvernance du territoire par le biais de l’assemblée populaire, siège absolu de la souveraineté. On peut citer comme exemples le thing nordique, le conseil ouvert ibérique, le conseil communal français, l’arengo italien et le gemeinderat allemand. Une décentralisation extrême était considérée comme préférable à une concentration suprême du pouvoir. Les coutumes communales et le droit coutumier le confirment. La vision romantique des communes médiévales, étendue aux sociétés tribales souvent considérées à tort comme primitives, a conduit de nombreux socialistes et anarchistes anti-autoritaires à conclure que la véritable liberté résidait dans la jouissance collective et libre de la terre. Par conséquent, dans cette perspective, le véritable socialisme – et l’anarchisme le plus authentique – se doivent d’être fondamentalement agraires et municipalistes. La révolution serait donc indissociable d’un retour à la campagne et à la coopération villageoise. Dans une certaine mesure, elle ne nous apporterait pas un avenir industrialisé, numérique et axé sur le développement, mais plutôt la restauration d’un passé sans internet ni réseaux, un passé statique en harmonie avec l’environnement. Toutefois, il ne suffit pas de renoncer à la civilisation bourgeoise, urbaine et extractive ; il faut la dépasser.
Ce retour au passé précapitaliste, aux savoirs et arts ancestraux, aux communes autogérées en harmonie avec la nature, est intrinsèquement utopique dans la mesure où il aspire à combler sans heurt – ni troubles ni révolutions – le fossé entre le paradis perdu de l’entraide et l’idéal futuriste de la terre promise, qu’il s’agisse du Royaume de la Raison, du communisme ou de l’anarchie. Mais il est pragmatique s’il vise à concrétiser une utopie à plus petite échelle en anticipant certains aspects de l’idéal par des expériences constructives. Cependant, ces aspects ne sont pas l’apanage des zones rurales ; ils sont également réalisables en milieu urbain (n’oublions pas que la première utopie fut la ville). Dans le contexte social désastreux actuel, la réalité présente importe plus que les fantasmes futuristes des militants. Paradoxalement, l’utopie se révèle plus fonctionnelle et moins chimérique que l’activisme nihiliste, les discours idéologiques compensatoires ou les théories du complot – réactions bien malavisées à la victoire éphémère des classes dirigeantes réformées au cours des soixante ou soixante-dix dernières années.
Miquel Amorós