Jules Durand la mémoire des vaincus

Depuis plus d’un siècle, l’historiographie dominante a eu tendance à consolider un cadre interprétatif centré sur la défense de la légalité républicaine ; pour les militants de la L.D.H. de même, ce qui a primé, c’est le droit, rien que le droit. Pour les militants ouvriers, notamment ceux d’avant la Première Guerre mondiale, ce fut différent : il fallait lutter pour l’expropriation capitaliste et dénoncer le droit bourgeois appliquant une justice de classe. L’action directe, le sabotage, le boycottage, la chasse aux renards (jaunes, non-grévistes) méthodes d’autodéfense ouvrière contre le patronat et l’Etat, présentaient un grave danger pour l’ordre établi par les capitalistes. Dans ce contexte, il fallait aux tenants du pouvoir représenter la classe laborieuse comme une classe dangereuse tout en s’absolvant des inégalités sociales, mauvaises conditions de logements, de salaires et de travail des ouvriers…

Malgré leurs divergences internes, les partisans de la « démocratie » partageaient un cadre d’interprétation commun : la priorité accordée à l’État républicain comme sujet historique légitime opposé au royalisme, à l’Empire…. Même lorsqu’ils reconnaissaient la profondeur des conflits sociaux, ils tendaient à considérer les révoltes ouvrières comme un problème d’ordre public ou de gouvernance. D’où la nécessité de faire intervenir systématiquement l’armée et la police pour réprimer les manifestants, grévistes…

À l’opposé de ce courant, une historiographie critique s’est développée – une perspective minoritaire, souvent marginalisée au sein du monde universitaire, qui a mis l’accent sur la nature de lutte des classes des conflits ouvriers prônant la grève générale et proposant une alternative politique basée sur le contenu de la Charte d’Amiens. La question de l’émancipation ouvrière et de la destruction de l’État n’a été que partiellement ou insuffisamment abordée.

L’Affaire Durand n’est qu’un exemple parmi tant d’autres. Pour nous, il est clair que l’histoire neutre n’existe pas. D’ailleurs, on constate aisément que des militants se cachent souvent derrière leurs diplômes pour distiller leur historiographie officielle : – libérale, stalinienne, social-démocrate, trotskyste…Elle sert toujours les intérêts de la préservation de leur idéologie. Tout en se cachant derrière un discours « scientifique » et seul digne d’intérêt.

Pour nous, sans une appropriation critique du passé, sans la prise en compte des témoignages écrits de militants que l’on peut aisément vérifier, ni la conscience de classe ni la théorie révolutionnaire ne peuvent exister . L’histoire cesse ainsi d’être un champ académique autonome et devient un terrain de confrontation politique, où se décide si tel ou tel militant appartient à la pensée anarchiste, guesdiste, allemaniste… Ainsi, l’Affaire Durand sera commémorée comme une erreur judiciaire, (pour les défenseurs de la démocratie) ou comme une machination patronale visant à stopper une grève qui nuit aux intérêts capitalistes ainsi qu’à freiner une organisation syndicale de masse (l’Union des Syndicats du Havre) à direction libertaire (pour les partisans de la révolution sociale).

Ces positions sont étudiées non pas comme des expressions spontanées ou chaotiques, mais comme des structures dotées d’une logique politique précise.

La Charte d’Amiens prônait un « pouvoir » prolétarien alternatif à l’État. Les syndicats expropriaient la bourgeoisie, organisaient l’approvisionnement, la production, la distribution…, et garantissaient la réorganisation sociale en toute indépendance des partis politiques et de l’Etat. C’était l’idée.

Cette non-prise en compte d’une alternative anarcho-syndicaliste n’est pas neutre. Ne considérer l’Affaire Durand que sous l’angle judiciaire, c’est passer à côté de l’essentiel : la répression systémique du mouvement ouvrier. C’est passer sous silence les propositions syndicalistes libertaires fort répandues au sein de la C.G.T. Les anarchistes d’aujourd’hui cherchent à faire entendre les voix opprimées et à lutter contre l’expropriation de la mémoire historique d’une classe ouvrière anarcho-syndicaliste au Havre. Le forfait judiciaire, c’est l’arbre qui cache la forêt, celui d’une justice de classe aux ordres des capitalistes qui ne veulent surtout pas d’un changement de société basé sur l’égalité économique et sociale.

Avant 1914, les conflits sociaux opposent principalement les défenseurs de la légalité républicaine et de l’État démocratique aux travailleurs organisés au sein de la CGT et au Havre, de l’U.S.H, qui assignent au syndicalisme le rôle central de la révolution sociale. L’obstination à opposer démocratie républicaine et socialisme parlementaire conduit inévitablement à la minimisation, voire au déni, de l’expérience révolutionnaire de la classe ouvrière. C’est en cela qu’il est utile de remettre en perspectives l’Affaire Durand, avec un Jules Durand, anarchiste et syndicaliste.

La presse bourgeoise de l’époque s’en prend à la violence révolutionnaire en tant que phénomène social organisé : sabotage (grèves perlées), chasse aux renards…. Cependant, elle se démarque de toute lecture qui aborde explicitement la question du pouvoir et de la destruction de l’État comme problème central de la révolution.

L’histoire officielle, en ce sens, ne se contente pas de sélectionner les faits qu’elle considère légitimes, mais établit également les limites de ce qui est historiquement pensable.

La critique de la mémoire démocratique institutionnelle trouve un éclairage particulièrement pertinent  si on met en garde contre le fait que toute conception historiciste du passé est construite du point de vue des vainqueurs. D’un côté, on passe sous silence une Affaire qui dérange à double titre. Condamner à mort un responsable syndical pour complicité morale de meurtre, c’est ce que l’on qualifierait aujourd’hui de justice de république bananière. Condamner à mort un anarcho-syndicaliste pour faire cesser une grève et faire un exemple, c’est de l’ignominie capitaliste.

La mémoire « démocratique » correspond pleinement à un continuum de l’histoire : un récit progressif où le syndicalisme révolutionnaire d’avant 1914 apparaît nécessairement comme une anomalie, un excès qui interrompt le cours légitime de l’histoire et qui trouvera sa fin avec la Première Guerre mondiale. Du moins dans sa dimension de masse.

L’Affaire Durand est chargée d’une pertinence contemporaine. Avec la chute du mur de Berlin, la dénonciation et la mise à jour des assassinats de millions de personnes  victimes de communismes d’Etat, l’expérience d’un syndicalisme révolutionnaire indépendant des partis politiques et de l’Etat n’appartient pas à un passé clos, mais constitue un champ de possibilités historiques. La mémoire « démocratique », en fermant ce champ, se fait l’écho d’une histoire écrite du point de vue de la victoire de l’État.

Jules Durand qui finira sa vie à l’asile ne doit pas être oublié. Sa mort, comme celles de tous les militants ouvriers emprisonnés ou assassinés (métallurgistes du Havre en 1922 par exemple) sont en danger si l’ennemi finit par triompher en faisant sombrer dans l’oubli ceux et celles qui se sont battus pour davantage de bien-être et de liberté. Il ne faudrait pas non plus que la mémoire institutionnelle « réhabilite » les victimes pour mieux les dépouiller de leur statut de sujets révolutionnaires. Les vaincus sont honorés comme victimes, mais vaincus une seconde fois lorsque le sens politique de leur lutte leur est ôté. Dans le cas de Durand, son anarchisme.

Ainsi, la mémoire démocratique se révèle comme une forme contemporaine de l’histoire des vainqueurs : une histoire qui gère le souvenir pour empêcher le passé de devenir présent, c’est-à-dire un moment d’interruption capable d’éclairer d’un jour nouveau le présent. À l’inverse, nous militerons à la fois pour sauver la mémoire des vaincus, non pour l’intégrer au récit officiel, mais pour maintenir ouvert le conflit historique afin de faire de la défaite révolutionnaire un instrument de critique radicale du présent. Toujours dans le but d’arracher l’histoire à l’ignorance de l’oubli, à la falsification politique ou à l’académisme universitaire…

Groupe Libertaire Jules Durand