Jules Durand et la Charte d’Amiens

En ne parlant que d’une erreur judiciaire, on occulte tout un pan du contexte de l’Affaire Durand. On passe à côté notamment de la Charte d’Amiens dont on célébrera en octobre 2026, les 120 ans. Cette Charte a été votée par la quasi-totalité des délégués ouvriers de la C.G.T. présents dans la ville picarde. Elle précède de quatre années l’Affaire Durand et il est impossible de ne pas parler de cette l’affaire Durand sans aborder l’armature théorique du syndicalisme révolutionnaire de l’époque. Les syndicalistes se fixaient comme objectif l’émancipation des travailleurs par une transformation d’ensemble de la société, la disparition du salariat et du patronat, et ce par la promotion d’un syndicalisme de lutte de classes en toute indépendance d’action vis-à-vis des organisations politiques qui cherchaient à mettre sous tutelle les travailleurs par l’intermédiaire des syndicats. La Charte d’Amiens évoquait l’expropriation capitaliste, la grève générale etc. et se posait comme une alternative au système patronal et étatique ; le syndicat « aujourd’hui groupement de résistance, sera, dans l’avenir, le groupe de production et de répartition, base de réorganisation sociale. »

Le syndicalisme révolutionnaire français exerça une influence extraordinaire aux quatre coins de l’Europe et même sur le continent américain.

On comprend bien l’intérêt actuel des politiciens de tous bords, en pleine période électorale, de se focaliser uniquement sur l’erreur judiciaire…

Que disait exactement cette Charte que l’on a appelé d’Amiens qu’à partir de 1908 et qui était le texte de la motion Griffuelhes-Pouget.

La Charte assigne au syndicalisme un double objectif et une exigence : la défense des revendications immédiates et quotidiennes, et la lutte pour une transformation d’ensemble de la société en toute indépendance des partis politiques et de l’État.

« Le Congrès confédéral d’Amiens confirme l’article 2, constitutif de la CGT :

« La CGT groupe, en dehors de toute école politique, tous les travailleurs conscients de la lutte à mener pour la disparition du salariat et du patronat ».

Le Congrès considère que cette déclaration est une reconnaissance de la lutte de classe, qui oppose sur le terrain économique les travailleurs en révolte contre toutes les formes d’exploitation et d’oppression, tant matérielles que morales, mises en œuvre par la classe capitaliste contre la classe ouvrière. Le Congrès précise, par les points suivants, cette affirmation théorique : dans l’œuvre revendicatrice quotidienne, le syndicalisme poursuit la coordination des efforts ouvriers, l’accroissement du mieux-être des travailleurs par la réalisation d’améliorations immédiates, telles que la diminution des heures de travail, l’augmentation des salaires, etc. Mais cette besogne n’est qu’un côté de l’œuvre du syndicalisme : d’une part il prépare l’émancipation intégrale, qui ne peut se réaliser que par l’expropriation capitaliste, et d’autre part, il préconise comme moyen d’action la grève générale et il considère que le syndicat, aujourd’hui groupement de résistance, sera, dans l’avenir, le groupe de production et de répartition, base de réorganisation sociale.

Le Congrès déclare que cette double besogne, quotidienne et d’avenir, découle de la situation des salariés qui pèse sur la classe ouvrière et qui fait, à tous les travailleurs, quelles que soient leurs opinions ou leurs tendances politiques ou philosophiques, un devoir d’appartenir au groupement essentiel qu’est le syndicat.

Comme conséquence, en ce qui concerne les individus, le Congrès affirme l’entière liberté pour le syndiqué, de participer, en dehors du groupement corporatif, à telles formes de lutte correspondant à sa conception philosophique ou politique, se bornant à lui demander, en réciprocité, de ne pas introduire dans le syndicat les opinions qu’il professe au dehors. En ce qui concerne les organisations, le Congrès déclare qu’afin que le syndicalisme atteigne son maximum d’effet, l’action économique doit s’exercer directement contre le patronat, les organisations confédérées n’ayant pas, en tant que groupements syndicaux, à se préoccuper des partis et des sectes qui, en dehors et à côté, peuvent poursuivre en toute liberté la transformation sociale. »