Affaire Durand : Analyse de la plaidoirie de Maître Coty
L’Affaire Dongé aux Assises : 24 Novembre 1910

L’idée d’un procès de tendance subsiste. Pour tous, c’est le procès du syndicalisme. Me Coty va s’attacher alors à écarter toute idée préconçue sur l’agitation syndicale et les « meneurs de grèves ». Bien que le président refuse tout le long du procès d’entendre parler de syndicat, car dit-il « ce n’est pas là l’objet du procès ; il faut juger ces hommes en leur nom personnel et non pour ce qu’ils sont dans les milieux syndicaux », Me Coty n’est pas convaincu que les juges oublient ce qu’est Duran. N’est-il pas accusé en tant que secrétaire de syndicat, d’avoir dirigé une chasse aux renards. Quelle que soit l’idée que se font les jurés des débats, elle est faussée car les débats restent incomplets : les témoins à décharge auraient pu être 500, ces 500 hommes qui entendirent soi-disant Duran prononcer le mot mort à l’égard de Dongé. Or, rien n’a été fait dans ce but ; ce sont les proches de Durand qui dressèrent une liste, tant bien que mal, par ordre d’importance et Coty remarque que les témoins choisis sont ceux qui avaient à faire une déclaration plus ou moins équivoque, sans grande importance. Quoiqu’il en soit, le doute n’existe pas sur l’innocence de Durand. C’est une certitude. Ces témoins à décharge ont donc menti. Ce sont tous des adversaires du syndicat, et même pire, ce sont des adversaires de Durand, car pendant le travail ils ont eu maille à partir. Coty remarque que ces témoins appartiennent tous à la Cie Gle Transatlantique, mais de plus à l’équipe Fouqué, qui a déposé au procès en tant que contremaître charbonnier.
Des 12 témoignages qui accusent Durand, tous se contredisent. Ces déclarations ne sont pas unanimes. On ne sait même pas si c’est Durand, ou Henri, ou Gaston Boyer.
Rien ne prouve ensuite que les 4 accusés assistaient aux réunions syndicales. Ainsi Couillandre ne pouvait y être, étant à Deauville comme l’atteste son employeur.
Après avoir relevé toutes ces contradictions, entre les témoins à charge, entre ceux-ci et les témoins à décharge, puis avec la police, Coty fait un tableau de l’homme privé, ouvrier assidu pendant 8 années aux Docks et Entrepôts, puis depuis 1909 à la Société d’Affrètements.
Puis il démontre la nécessité des syndicats : combien ils sont nécessaires pour contrôler une foule en colère ; et à chaque fin de réunion le calme des charbonniers grévistes atteste que Durand ne venait pas de prononcer des paroles incendiaires.
Ce calme était confirmé par Siegfried, Génestal, et Mr l’Econome des Hospices du Havre.
Les quatre co-accusés dont la réputation d’ivrogne est assise, étaient considérés comme des violents, n’avaient pas besoin de quelqu’un pour les exciter, contre un Dongé, qui selon Fouqué, poussait son rôle de « jaune » à informer les patrons sur ceux qui ne travaillaient pas.
Non seulement Dongé n’était pas connu qui ne travaillait pas à la Cie Gle Transatlantique, mais en outre, au cours d’une réunion à laquelle Dongé assistait, devant l’attitude menaçante des autres à son égard, Durand l’aurait protégé.
Coty retrace ensuite les circonstances de cette rixe : l’ivresse de tous, la provocation de Dongé, narguant les autres charbonniers de sa paie. Il note que ce n’était pas la première fois que Dongé était descendu à terre, et que là, il était venu se jeter lui-même dans le « guet-apens » car au lieu de rentrer chez lui, il était allé là où étaient cantonnés les charbonniers. Ceux-ci, s’ils étaient les exécuteurs d’une sentence de mort, n’avaient guère fait preuve de ruse en l’exécutant face aux cafés, éclairés, plutôt que dans des rues plus sombres, loin du monde.
Se gaussant de l’attitude de l’Avocat général qui démontrait la coïncidence entre la recommandation de Durand de frapper tous ensemble en entourant la victime, et la façon de frapper des meurtriers, Coty lui demanda s’il aurait voulu qu’ »ils se missent à la queue leu leu ».
Après avoir souligné une nouvelle fois, comme tous les avocats, l’invraisemblance d’un pareil vote, face à 500 individus, de la recommandation de ne rien dire sachant l’existence de « mouchards » dans la salle, du silence de tous devant une pareille décision, il cherche à comprendre d’où viennent ces propos. Il expose alors la thèse de déformation de propos : Durand et les frères Boyer auraient décidé de radier Dongé du Syndicat, vu son attitude durant la grève (1) En quels termes ? Là est toute la question. Des termes, radier ou supprimer, du Syndicat, on en arrive à une motion criminelle.
Coty ne demande pas une peine mitigée de circonstances atténuantes, non. Il demande l’acquittement, car Durand, il en a la conviction, est innocent.
De nombreuses interprétations ont été faites, nous l’avons vu, d’une part sur la nomination de Coty comme avocat de Durand, et d’autre part sur sa plaidoirie : celle-ci dit-on, n’aurait pas contribué à défendre Durand, mais à le condamner. En toute honnêteté, il est difficile de juger cette plaidoirie, sans pouvoir la comparer très exactement avec celle de Me Jennequin, qui défendait la même cause, puisque c’était celle des frères Boyer. Coty n’a guère mis, sur un plan politique ou autre, cette affaire. Certes, peut-être ne partageait-il pas les idées révolutionnaires ou anarchistes, il le dit lui-même : le 5 décembre 1910, il déclare à l’Humanité, par l’intermédiaire de Renaudel : « je ne sui ni un socialiste unifié, ni un syndicaliste révolutionnaire. Je ne suis politiquement qu’un simple radical ». Cependant il a la conviction de l’innocence de Durand, bien qu’il s’efforce d’oublier toute prévention favorable que peut mettre en avant l’avocat pour son client.
Tout comme Jennequin, il pense que sur Durand pèse cette charge syndicale qui l’accuse aux yeux de tous. Tous deux veulent éviter ce procès de tendance.
Coty au début de sa plaidoirie met en garde les jurés sur les idées préconçues qu’ils pourraient avoir sur les syndicats. Peut-on voir une maladresse dans cette mise en garde, et dans la façon de distinguer Syndicat et Syndicat ; le premier se préoccupait des conditions de travail des ouvriers ; le deuxième que l’on s’efforce de transformer en groupe révolutionnaire, laissant alors les Jurés en toute liberté, placer Durand dans l’une ou l’autre de ces deux catégories.
Coty ne pouvait prendre position sur ce point, n’étant pas un syndicaliste révolutionnaire. Il prit garde de ne rester que l’avocat de Durand, et pas celui du syndicalisme.
A-t-il fait ressortir suffisamment les contradictions des témoins ? Durand, dans une lettre (2) fait le reproche de n’avoir à aucun moment, demandé de préciser la date de cette réunion. Cette lettre adressée à sa femme, dit : « les contradictions n’ont pas été fortes de la part de mon défenseur ; cependant il pouvait parler devant tout le monde, de la mort votée « soi-disant devant une tribune, à la majorité, devant 600 personnes ».
Coty n’a certes pas demandé cette date. Nous n’avons pas le compte rendu sténographique des débats , des interrogatoires, durant le procès ; est-ce pendant ces débats que Coty n’a pas fait preuve d’esprit de contradiction ? Nous ne le savons pas. Cependant, d’après cette plaidoirie, nous pouvoir voir que Coty a analysé toutes les dépositions, a souligné les invraisemblances du vote et du cas de préméditation. Coty n’est pas ce très jeune avocat que l’on veut faire croire. Coty n’a pas 8 jours de barreau mais, mais 8 années. On ne peut accuser sa trop jeune expérience, ce n’est guère sa première plaidoirie. Le jour du procès, aucune remarque, aucune objection n’est faite sur cette plaidoirie. (3)
De toutes façons, même avec une plaidoirie de débutant, les faits sont là pour le prouver : Durand est innocent. La stupéfaction à la connaissance du verdict, le prouve. Personne ne s’attend guère après ces jours de procès, à pareille nouvelle. La cause de Durand n’était pas une cause perdue. Qui aurait pu le croire ?
La stupéfaction sera telle, qu’aucun journal ne publiera les phrases grandiloquentes des plaidoiries, du moins sur le moment. L’annonce du verdict provoque trop de stupeur pour qu’on prête attention à cette partie du procès. On ne voit qu’une chose à laquelle on n’ose croire : LE VERDICT.
Extrait de « Aspects particuliers du syndicalisme havrais » – L’Affaire Durand – de Chantal Ollivier
Pour compléter cette analyse nous pourrions ajouter qu’effectivement au moment de la sortie de Boulevard Durand de Salacrou, les communistes affirment que René Coty était proche à l’époque des milieux d’affaires de par sa femme et qu’il a volontairement mal défendu Jules Durand. Nous laissons aux communistes la responsabilité de leurs propos.
D’après un copain juriste, René Coty n’était pas un pénaliste mais plutôt un avocat du droit des affaires. Il aurait dû s’abstenir de défendre Jules Durand car il n’avait pas la compétence pour. De surcroît, il ne demande pas la date à laquelle auraient été tenus les propos concernant la mise à mort de Dongé en Assemblée générale. Ce qui est un oubli fâcheux voire une erreur fatale.
Pour les libertaires, la plaidoirie de Coty enfonce Jules Durand car par deux fois il utilise le mot « anarchiste ». « Fût-il anarchiste, il a toujours droit à votre impartiale justice » (4)…On a beau après coup indiquer que c’était un effet de manche ou une tournure concessive, par l’utilisation du subjonctif imparfait, Coty marque l’éventualité que Durand était anarchiste. Ce qu’il était, mais sachant que les lois scélérates étaient toujours en vigueur et que la presse nationale se déchaînait contre les chasses au renard et le sabotage appliqué par de nombreux militants de la CGT, Coty aurait dû s’abstenir d’employer le terme anarchiste et de l’associer finalement à Jules Durand.
P. R.
- Dans le livret du Syndicat, on peut lire pages 9 et 10 « tout adhérent qui aurait porté atteinte aux principes ou à l’organisation du Syndicat, pourra être radié ; toutefois cette radiation ne sera définitive qu’après un vote de l’assemblée générale, à laquelle l’intéressé sera invité à venir présenter sa défense.
La difficulté d’inviter Dongé à présenter sa défense est évidente ; Dongé était cantonné sur les bateaux ; mais le vote était nécessaire et n’avait rien d’illégal.
- Lettre du 27 Novembre 1910, publiée dans Le Progrès, L’Humanité.
- Au moment de la pièce de Salacrou, mille versions apparaissent sur Coty et la défense prononcée.
- Patrice Rannou – Dossier Jules Durand- P. 100- Editions SCUP- 2018