De « Boulevard Durand » au « Quai de la colère »

Un copain nous signale que l’on a oublié de parler du livre de Philippe Huet à propos de Jules Durand. Dont acte. Ici, l’oubli est réparé. Son livre se situe dans la continuité d’Armand Salacrou, Emile Danoën et Scoff qui ont tous trois obtenu des témoignages irréfragables de militants anarcho-syndicalistes et communistes, ou qui ont connu l’époque de Jules Durand (pour Salacrou et Danoën) ou qui ont fouillé les greniers de la mémoire (Scoff).

Etudes normandes – Année 2005  54-4  p. 79

Notes et chroniques

De « Boulevard Durand » au « Quai de la colère »

Le nouveau roman de Philippe Huet (1) annonce par son titre un plaidoyer comparable à celui de Steinbeck dans « Les Raisins de la colère » et reprend, à sa manière, « Boulevard Durand », pièce en un acte d’A. Salacrou (2). Il fait revivre un drame vécu au Havre par les plus malheureux des ouvriers portuaires : les charbonniers.

L’auteur reconstitue le climat de luttes sociales qui divisait la cité portuaire au début du XXe siècle (année 1910) : d’un côté le monde des riches armateurs, des grands négociants importateurs de charbon, des banquiers qui vivent à l’aise sur les hauteurs de la ville, de l’autre le peuple entassé dans la zone insalubre jouxtant le port avec ses pêcheurs, ses journaliers charbonniers, véritable sous-prolétariat, qui tente de survivre.

Un homme charismatique, Jules Durand, convaincu qu’il faut lutter avec les plus démunis parvient à organiser le syndicat des charbonniers. Anarchiste généreux et surtout non-violent, il veut arracher ses compagnons aux ravages de l’alcoolisme et de la misère. Il parvient à les convaincre de faire grève (août). Le ton monte et une rixe entre ivrognes s’achève par la mort d’un non-gréviste. Les négociants se réunissent et profitent de ce prétexte pour accuser Jules Durand d’être le commanditaire du meurtre. Ils achètent, pour cela de faux témoignages. Tout va très vite : arrestation de Jules Durand, instruction bâclée avec refus de prendre en compte le témoignage du chef de la Sûreté qui affirme l’innocence de l’inculpé, choix d’un jeune avocat non-spécialiste du monde ouvrier (René Coty) et décision quasi immédiate de comparution en cour d’Assises composée de jurés étrangers au monde ouvrier.

L’auteur souligne le peu de compassion que ce drame suscite chez les responsables politiques alors au pouvoir. Ni le Président de la République, A. Fallières, ni son Président du Conseil, A. Briand, ne sont pressés de lui porter secours. La grâce présidentielle n’est annoncée que le jour de l’An !

Philipppe Huet rappelle que les négociants havrais qui avaient « inventé un crime, fabriqué de faux témoignages, orienté l’accusation et fait condamner un innocent » (devenu fou) ne seront pas inquiétés par la suite.

Belle fresque qui montre indirectement les conséquences de l’évolution technologique actuelle en particulier au Havre. Moins d’un siècle après, ce sont les grutiers du port qui -au moment où entre en activité le fameux Port 2000 -sont au cœur de « luttes sociales » bien éloignées de celles du Quai de la colère.

Jacqueline Lecarpentier

1. Philippe Huet, Les quais de la colère, Albin Michel, 2004, 382 p., 19,90€.

2. A. Salacrou, Boulevard Durand, Folio Gallimard