La renaissance…de notre conscience humaine

Ni Attal, ni Le Pen mais Raoul Vaneigem

Abolissons la prédation, redevenons humains.

Appel à la création mondiale de collectifs en lutte pour une vie humaine libre et authentique (1)

Raoul Vaneigem (Belgique, 1934) est un philosophe, essayiste et militant. Il a participé à l’Internationale situationniste de 1961 à 1970 et, avec Guy Debord, il fut l’un de ses principaux théoriciens, devenant une figure clé des événements de Mai 68. Vaneigem avait auparavant écrit *  Traité sur la vie au service des jeunes générations * (1967). Après avoir quitté l’Internationale situationniste, ses écrits se sont concentrés sur la défense de l’idée d’un ordre social libre et autorégulé. *Le Livre des plaisirs  * (1979 ).

Nous avons fait de l’Homme la honte de l’humanité.

Depuis les temps les plus reculés jusqu’à nos jours, aucune société n’a atteint le niveau d’indignité et d’abjection dont témoigne une civilisation agro-marchande qui, pendant dix mille ans, a été considérée comme la civilisation par excellence.

Il est indéniable qu’en tant que transhominidés, nous avons hérité d’un instinct de prédation et d’un instinct d’entraide. Ces instincts constituent notre animalité résiduelle. Mais tandis que la conscience d’une solidarité partagée a favorisé notre humanisation progressive, l’agression prédatrice a cultivé en nous une tendance à l’autodestruction. Est-ce si difficile à comprendre ?

L’émergence d’une économie qui sacrifie la vie au travail, au pouvoir et au profit a marqué une rupture avec l’égalitarisme et l’évolution symbiotique des civilisations pré-agricoles. L’agriculture et l’élevage ont privilégié l’instinct de prédation au détriment d’une force vitale qui n’a jamais renoncé à son désir de reconquérir sa souveraineté usurpée.

L’appropriation, la compétition et la rivalité se complaisent à exalter la « bête civilisée », dont la sublimation spirituelle sert à légitimer leurs entreprises. Sous sa forme emblématique, le lion suggère ainsi qu’il est naturel de chasser et d’opprimer les bêtes. Ce qui est véritablement imposé de cette manière, c’est la dénaturalisation de l’être humain. On chercherait en vain, même parmi les carnivores les plus impitoyables, une telle cruauté délibérée, une telle férocité inventive, que celle dont font preuve la Justice, la Religion, l’Idéologie, l’Empire, l’État et la Bureaucratie.

Vous devriez voir la tête des marchands d’armes quand leurs produits taxés déciment femmes, enfants, hommes, animaux, forêts et paysages. « À la guerre comme dans la guerre », n’est-ce pas ?

Le film « The Profit » a le cynisme d’un fait accompli. Il ne nous cache rien de ces restaurants sans cœur où messieurs et dames s’empiffrent tandis que leurs chaussures de luxe dégoulinent de sang et d’excréments.

Pourquoi s’inquiéter quand l’opinion publique, déjà conditionnée, se range du côté de l’un ou de l’autre, comme s’il s’agissait d’un match de football entre la Russie, l’Ukraine, Israël et la Palestine ? Les paris sont ouverts, et les acclamations des spectateurs couvrent les cris des victimes du massacre.

Condamner une civilisation abjecte ne suffira pas à empêcher sa perpétuation tant que nous laisserons les lois de la rapacité financière orchestrer notre déshumanisation, dicter le rythme de notre apathie et ponctuer nos frustrations, déchaînant des accès de haine aveugle et meurtrière. Ajouter le reproche à l’erreur ? À quoi bon ! Cela ne ferait que renforcer une culpabilité personnelle que l’on exorcise en blâmant autrui. Le réflexe prédateur s’en trouverait une fois de plus exacerbé.

Les exhortations adressées à la majorité se heurtent à un double discrédit : d’une part, les slogans militants et les incitations remettent en marche la vieille machine du pouvoir, où le radicalisme occulte rapidement la nature radicale de l’expérience vécue ; d’autre part, ce qui est choisi pour être diffusé depuis la tribune des généralités se dilue rapidement dans le fouillis d’idées déconnectées du réel, à moins que le lecteur n’y découvre l’opportunité d’un dialogue intérieur. Autrement dit, à moins que les deux ne puisent à la source même de la conscience humaine qui réside en eux.

C’est pourquoi je préfère m’adresser directement à chaque personne, et non aux masses. Car chaque personne sait que ma seule intention est de partager mon point de vue avec elle, dans un débat fraternel où il n’est pas nécessaire de se connaître pour se comprendre.

Quelle meilleure garantie d’éveil des consciences que l’entraide ? Ce n’est pas un hasard si celle-ci renaît spontanément lorsque la prédation cesse de dissimuler qu’elle se dévore elle-même et tire profit de son autodestruction.

L’absence de possession engendre un ennui pire que la mort, dont elle réveille sans cesse le spectre. Pourtant, le souffle de vie réhabilite l’être. Le sujet s’émancipe de l’objet, libéré de la chose à laquelle la réification l’a réduit. N’est-ce pas là le sens de l’adage « l’homme et la femme ne sont pas des marchandises » ? Que les hommes et les femmes se réapproprient leur féminité et leur masculinité respectives ne change rien à la lutte commune qu’ils mènent contre ce système qui les réduit à cet état. Il suffira d’épargner aux enfants les ravages d’une éducation prédatrice pour que leur radicalisme spontané puisse les éveiller à leur destinée d’êtres humains.

Nul besoin de prophètes pour comprendre que ce qui va arriver sera soit le triomphe de la brute pour qui la masse d’armes fait office de pensée, soit l’irruption d’une vie qui retrouve la conscience de la souveraineté qui correspond à son humanité.

Le confort du fascisme et de l’antifascisme réside dans le fait qu’ils masquent le véritable combat final, celui qui, indissociablement existentiel et social, implique l’éradication de la prédation, la disparition du pouvoir hiérarchique, la fin de ceux qui aboient des ordres.

Le cynisme et l’absurdité lucrative des guerres, alimentées par des mafias étatiques et internationales, ont fini par lasser même leurs partisans les plus obtus. La succession de conflits quasi interchangeables pousse l’opinion publique à se détourner peu à peu de l’échiquier des machinations géopolitiques.

C’est ici et maintenant que l’émergence de mai 1968, des Zapatistes, des Gilets jaunes et des combattants du Rojava ouvre à la vie et à leur conscience une voie que le déraillement historique de la civilisation agro-mercantile avait obstruée et menée à la mort.

Ne rien attendre ne signifie pas désespérer de tout. Le retour à la vie est une réaction violente, naturelle et spontanée. Il recèle le pouvoir d’enrayer la désertification de la Terre, dont le profit extrait ses dernières ressources. Le retour à la vie, à son authenticité, à sa conscience, est notre véritable rempart. Puisque la dénaturation entrave ce processus au nom du profit, pourquoi ne pas faire confiance à la nature qui est en nous et autour de nous pour mettre fin à une civilisation odieuse ? Comment ? Ne me posez pas la question ; posez-la vous-mêmes, vous qui oscillez sans cesse entre léthargie et révolte !

Partout, les signes de malaise et de jubilation se mêlent et se multiplient. Il ne faut pas s’y tromper ! Le rejet véhément d’une guerre dirigée spécifiquement contre un pays en particulier – la Palestine, en l’occurrence – dépasse largement le simple désaveu. Il exprime de plus en plus l’horreur d’une guerre menée non seulement contre la population d’une région, mais contre les peuples de toutes les régions de la planète. On a compris que vivre est un crime contre l’avidité totalitaire. C’est pourquoi les nouveaux soulèvements mondiaux participent à l’autodéfense de la vie elle-même. Ils incarnent à la fois la volonté d’abolir un monde de psychopathes qui profitent de la mort et la mise en œuvre d’une nouvelle alliance avec la nature nourricière.

C’en était trop, la goutte d’eau qui a fait déborder le vase. Non pas pour les groupes de pression étatiques et supranationaux sur les armes, non pas pour les producteurs de narco-neuroleptiques, mais pour quiconque refusait de mourir prématurément en rejoignant le parti de la servitude volontaire et du « vive la mort ! » ³

Le problème découle principalement du doute, du désespoir et de la désillusion qui naissent de la défense de la vie de génération en génération.

N’est-il pas abominable d’attendre quoi que ce soit des instances gouvernementales qui décident pour nous et nous harcèlent de leurs décrets, tous trompeurs et chacun plus ridicule que le précédent ?

Au milieu de la morosité ambiante, nous avons au moins le plaisir de voir les dieux se flétrir sous nos yeux, ces imposteurs qui, depuis dix mille ans, ont usurpé la faculté de créer et de se créer eux-mêmes, faculté que la vie, dans sa folle fécondité, avait légitimement accordée à l’espèce humaine.

L’heure est venue de reprendre le cours de notre destin. L’heure est venue de changer le monde et de devenir ce que nous aspirons à être : non pas les maîtres d’un univers stérile, mais les habitants d’une Terre où cultiver l’abondance nous permet d’en jouir pleinement. Assez de ce monde à l’envers où le profit s’appauvrit en épuisant ses ressources ! Puisse la disparition des énergies nocives dépolluer l’eau, l’air, le sol, la terre, afin que notre ingéniosité créatrice efface jusqu’au souvenir de cette malheureuse déviation de notre évolution !

Dans l’intensité d’un désir, le présent s’éveille à une vie qui se refuse à toute forme de mesure ou de programmation. La joie de vivre naît de l’art de l’harmonie, car elle porte en elle la capacité proprement humaine de créer et de se créer soi-même.

La propriété foncière et l’élevage avaient inculqué aux coutumes un esprit grégaire où l’intelligence individuelle se trouvait réduite à celle du bétail, dont la seule fonction était de subvenir aux besoins de la famille. Ce qui émerge aujourd’hui, c’est la renaissance de l’individu autonome, affranchi de l’individualisme et de sa conscience aliénée.

Nous sommes à un tournant de l’histoire où le développement d’un mode de vie remplacera une survie dominée par le travail, une existence dédiée au confort des soins palliatifs.

La conscience qui naît de nos pulsions vitales révèle un conflit incessant entre une perspective de vie et une perspective de mort, entre l’attrait de nos désirs, éclairé par notre intelligence sensible, et le contrôle que l’intelligence intellectuelle exerce sur eux. Car le blocage de nos émotions par ce que Wilhelm Reich appelle la carapace du caractère obéit aux impératifs d’une efficacité mécanique à laquelle le corps est soumis au travail. Or, de toute évidence, si la jouissance qui émane de la gratuité de la vie n’a pas sa place dans l’avidité totalitaire, cela signifie aussi que restaurer la joie de vivre, développer une combativité festive, renforcer l’innocence de la vie, qui ignore tout autant les maîtres que les esclaves, sont par essence des armes capables de précipiter la chute du Profit.

Nous sommes au cœur d’une lutte exaltante. Elle marque la renaissance de notre conscience humaine. Elle exprime la résurgence d’une dignité qui a toujours été au centre de nos efforts de libération, notamment dans le projet prolétarien d’une société sans classes. Nous avons vu comment le prolétariat a été dépouillé de son projet par ceux-là mêmes qui se proclamaient ses défenseurs. Il serait préférable d’envisager d’emblée l’éradication de toute forme de pouvoir, qu’il s’agisse de celui du maire, du fonctionnaire d’État, du militant, du zélote idéologique ou de la bureaucratie dissidente.

Parmi ceux qui se proclament représentants du peuple, il est facile de distinguer les manipulateurs qui aspirent à substituer leur propre autorité à celle de l’État.

N’est-il pas sain de désirer tout sans rien attendre en retour ? J’entends par là considérer nos élans de vie non comme une fatalité, mais comme une force créatrice que nous avons la liberté d’explorer, les empêchant de s’enliser, les préservant d’une inversion destructrice qui engendre des fléaux émotionnels. Nous avons sous-estimé l’importance de maîtriser notre colère pour éviter le piège de l’urgence, pour ne pas être entraînés en territoire ennemi, pour ne pas succomber à la militarisation du militantisme. Mais surtout, la distance que procure la maîtrise de nos émotions est un terreau fertile pour l’épanouissement de la créativité. Elle favorise le développement d’une forme de guérilla qui se passe de toute arme autre que celles qui ne tuent pas et sont inépuisables.

Avec le recul de plusieurs siècles, on constatera qu’un éveil des consciences a relancé une lutte et que le renouveau de l’entraide dissipe peu à peu les brumes de la confusion.

Les générations futures auront du mal à concevoir que nous ayons mis autant de temps à comprendre que la vie avait doté l’humanité d’une faculté exceptionnelle, sans laquelle elle n’aurait pu dépasser le stade animal. Dans son aveuglement expérimental, elle nous a accordé le privilège de créer et de recréer le monde qui nous entoure.

Les sociétés pré-agricoles évoluaient en symbiose avec leur environnement, dont elles tiraient leur subsistance. L’émergence de la civilisation marchande et de ses cités-États marqua une rupture avec la nature qui, d’entité vivante, devint un objet d’exploitation. Un système de gouvernement autoritaire fut mis en place pour dissimuler l’entraide créative qui avait guidé, « de Lucy à Lascaux », une évolution que les admirateurs de la civilisation marchande rechignent aujourd’hui à reconnaître.

La notion de Destinée s’est imposée. Elle a propagé un esprit de soumission, inculqué une ontologie de la malédiction et répandu le mythe d’une Chute irrémédiable à laquelle nous devons nous résigner, de la même manière que nous obéissons à l’arbitraire d’un maître divinisé.

Ce qui renaît aujourd’hui chez ceux qui aspirent encore à vivre, c’est le sentiment d’avoir été trompés. Tandis que l’effondrement du patriarcat achève d’enterrer les dieux dans les latrines du passé, il nous apprend à découvrir une distinction fondamentale entre Destinée et destin. Le mépris de la vie, programmé par la civilisation mercantile, a dissimulé sous le terme de Destinée le principe actif que j’appelle destin, qui n’est autre que la faculté de se créer soi-même en recréant le monde.

Le destin appartient à la Providence, il ne faut pas le remettre en question, invoquant cette fatalité qui apporte un réconfort appréciable à la servilité.

Le destin se subit, le destin se construit. Il n’y a rien de métaphysique là-dedans. L’atroce barbarie de notre histoire n’a jamais réussi à étouffer la lutte viscérale qui, de génération en génération, a manifesté une volonté intemporelle de s’émanciper, une volonté pourtant façonnée par les fluctuations économiques, politiques, psychologiques et sociales.

« Destino » et « destin » posent problème car ils sont devenus synonymes. Par conséquent, je suggère de conserver leur origine française par souci de clarté.

La nature radicale des luttes pour la survie invite le destin humain à se substituer au hasard, à la fatalité et à la providence. Il s’épanouit au cœur d’un no man’s land où une civilisation décadente se vide de sa substance existentielle tandis qu’une civilisation nouvelle endure les douleurs de l’enfantement.

Dès les premiers balbutiements de l’autonomie, la force créatrice des femmes comme des hommes – si timide, soit-elle – révèle soudain que nous sommes capables de nous épanouir sans maîtres, sans gourous, sans tutorat. Si nous avons compris que rien n’attire plus sûrement le malheur que de s’y complaire, nous devrions admettre, à l’inverse, que la joie de vivre est tout aussi contagieuse, et d’une manière plus douce.

La détermination inébranlable à cultiver nos vies et le jardin qui est notre terreau nourricier nous offre un soutien indéfectible contre la peur, la culpabilité, le sacrifice, le puritanisme, le travail, le pouvoir et l’argent. Elle alimente la lutte contre l’esprit consumériste qui, partout, garantit la promotion de valeurs anti-physiques, de valeurs hostiles à la nature.

Dans la lutte pour l’émancipation de soi, la volonté d’autonomie individuelle est à la fois singulière et plurielle. Les questions de santé, d’équilibre, d’immunité, d’amitié, d’amour, de plaisir et de créativité sont au cœur de l’émancipation de la Terre, que les nouveaux soulèvements mondiaux mettent en lumière. L’enjeu est le même : parvenir à la liberté du désir en créant une société qui s’efforce de l’harmoniser.

Dans ma vie quotidienne, l’authenticité de l’expérience vécue est la garante naturelle de mes désirs. Sa liberté exclut les libertés commerciales : la liberté d’exploiter, d’opprimer, de tuer.

Pour l’individu en quête d’autonomie, la liberté et l’authenticité constituent le paradoxe d’une clandestinité ouvertement revendiquée.

Le discours moralisateur n’a jamais été aussi insupportable qu’au XXIe siècle, où la conscience aliénée ne se caresse plus de mots. Elle qualifie de terroriste, de meurtrier, de psychopathe ou de hors-la-loi ce qui, hélas, n’est rien d’autre qu’un état d’inhumanité exacerbé et accéléré par la frénésie du profit à court terme, au rythme de ses projets grandioses, lucratifs et, en fin de compte, vains.

J’ai toujours défendu le principe de la liberté absolue d’opinion et l’interdiction absolue de toute inhumanité. À mon sens, c’est la seule façon d’aborder la question des religions et des idéologies. Une telle approche nous libère de l’hypocrisie humanitaire dont tant d’idées et de croyances se parent ridiculement. Il est inutile de rappeler que la liberté de pensée n’a jamais été qu’une marchandise.

Nous ne voulons pas juger l’inhumanité ; nous voulons la condamner et l’éradiquer. Nous n’avons besoin ni d’explications, ni de justifications, ni de circonstances atténuantes. Qu’elle provienne de quartiers riches ou pauvres, du conservatisme ou du progressisme, AUCUNE INHUMANITÉ N’EST TOLÉRABLE. Que cela soit clair et sans ambiguïté !

Nous ferons tout notre possible pour éradiquer de nos coutumes la propension à tuer, blesser, violer, maltraiter, quelles que soient les raisons invoquées pour expliquer leur apparition et leur résurgence. Assez de ce tribunal universel où peser, juger, excuser, condamner, punir et accorder l’amnistie ne fait que perpétuer l’indignation vaine et stérile. Et la juste colère restera impuissante tant que cette mentalité du « laissez-moi prendre votre place ! » s’enracinera en chacun de nous, nous condamnant à la jungle sociale et à nos réflexes prédateurs.

Assez de cette caricature de l’existence, vulgarisée dans le monde entier par le narco-évangélisme américain ! L’homme qui s’est fait tout seul ne fait que construire et répandre sa propre mort. Tel est son prix, glorieusement affiché !

N’est-ce pas dans l’individu autonome que réside véritablement la joie de n’avoir de comptes à rendre à personne, d’être seul pour se démêler, débattre et, tôt ou tard, opérer une transformation alchimique de la survie monotone qui stagne en nous ? N’est-ce pas dans la transmutation de la matière brute – condamnée à pourrir – en une vie pleine et entière, à laquelle nous avons toujours aspiré en tant qu’êtres humains ? L’art de vivre désapprend la mort. C’est la seule leçon à laquelle je veux m’accrocher.

Savourer mon authenticité vécue, aussi chaotique soit-elle, me libère de l’obligation de jouer un rôle, imposée par l’individualisme et la masse grégaire qui ignore l’individu et ne reconnaît que sa forme aliénée. Cela me fait prendre conscience du devoir ridicule et pathétique de paraître sûr de moi, cela m’exempte de la dictature des apparences, du spectacle, et de la peur d’être évalué et jugé qu’ils véhiculent constamment. Le vrai bonheur ne consiste-t-il pas à redécouvrir l’innocence d’être soi-même, de ne pas avoir à se justifier, de désirer selon le cœur sans rien attendre selon la raison ?

Nous nous dirigeons vers une nouvelle Renaissance, vers une renaissance des Lumières. Notre voie alternative sera celle d’une clandestinité assumée. Le profit nous assaille de toutes parts ; ripostons de toutes parts pour le démanteler !

La nature clandestine de la vie prend racine en nous, dans cette « chambre noire » où, seuls, nous débattons sans fin de ce que nous ne voulons pas et de ce que nous désirons. Elle nous éveille à la conscience de nos pulsions vitales, des plaisirs qui les stimulent et des épreuves qui les inversent et les transforment en pulsions de mort.

Le paradoxe d’une clandestinité revendiquée est aussi bien illustré par l’anonymat des Gilets jaunes que par celui que chacun revendique lorsqu’il se réfugie dans l’intimité de ses désirs secrets. Là, seuls, ils décident s’ils rejoignent le système prédateur et le calcul égoïste de l’individualisme, ou s’ils choisissent plutôt de transformer leur simple survie en une vie pleine et épanouie.

Dans sa pièce Fuenteovejuna , le dramaturge Lope de Vega met en scène les habitants d’un village qui, exaspérés par la cruauté d’un gouverneur tyrannique, l’ont assassiné. Juges et bourreaux, chargés de découvrir le coupable, n’obtiennent en réponse, malgré leurs interrogatoires, que le nom du village : Fuenteovejuna. La guerre devenant lassante, une amnistie générale est accordée.

L’anonymat revendiqué par celles et ceux qui luttent pour leur solidarité et leur autonomie est une arme de vie. Il unit la résistance à l’oppression. De même que l’obstination des Gilets jaunes n’a plus besoin de gilets pour se propager, nous assistons à l’émergence d’une vie qui aspire à la liberté et se désintéresse des religions, des idéologies, de la politique et des structures hiérarchiques, étatiques et mondialisées. La vie, avant tout, est le fusil brisé qui brise la réification et enseigne comment saboter la transformation de l’être en avoir. Elle radicalise le réformisme militant, l’empêchant de laisser le Pouvoir qu’il prétend combattre s’enraciner en lui.

La vie elle-même porte en elle la fertilité du désir. Aucun désert ne peut résister à sa fécondité. Au plus profond de notre être, nous choisissons de renoncer à l’instant marqué par l’usure, le travail et la mort, et de privilégier l’instant présent et le désir de vivre pleinement, qui s’exprime dans les plaisirs d’expériences authentiquement vécues. Vous voulez une preuve du contraire ? Observez, au moment même où j’écris ces lignes, la vague redoutable de nihilisme autodestructeur qui submerge les sociétés rongées par le cancer de la rentabilité.

J’accorde moins d’importance à l’adhésion d’une large majorité qu’à l’intelligence d’individus autonomes qui, par leur volonté d’authenticité, constituent l’antidote à l’élitisme intellectuel.

Lentement mais sûrement, ce changement de perspective éclaire le renouveau et le lieu où se réunifie l’existentiel et le social. Le combat individuel et le combat pour une société véritablement humaine ne font qu’un.

La vie n’a besoin ni de maîtres, ni de sectes, ni de partis.

La jouissance est la violence paisible de la vie qui prolifère en nous et autour de nous. C’est la gratuité que nous offre une conscience capable de l’humaniser. C’est ce que nous sommes déterminés à accomplir.

Reconstruisons la Terre, faisons de nos villes, de nos quartiers, de nos régions des oasis que la vie rend imprenables !

NOTE : Ce texte sera publié en septembre 2024 en France par les éditions Grevis ; une édition multilingue est également en préparation au Mexique.

Raoul Vaneigem, « Abolir la prédation. Reconquérir l’humanité. Un appel à la création mondiale de collectifs de lutte pour une vie humaine libre et authentique. » Une première version du texte a été transmise par courriel le 22 décembre 2023, puis une version complète et corrigée le 10 janvier 2024.

Référence aux Restos du Cœur. Il s’agit d’une association caritative fondée en France en 1985 par l’humoriste Coluche afin de distribuer des repas aux plus démunis. Elle est toujours en activité.

« Vive la mort, mort à l’intelligence ! » scandaient les troupes fascistes de Franco durant le siège de Madrid. Ce slogan fut forgé par José Millán Astray, lieutenant-colonel de la Légion espagnole, lors d’un discours prononcé par Miguel de Unamuno, recteur de l’université de Salamanque, à l’occasion de la Journée hispanique en 1936. Unamuno répondit à ce cri de Millán : « Vous vaincrez, mais vous ne convaincrez pas. »

Vaneigem est mort, vive Vaneigem !