Jules Durand en BD

Au cœur de l’ouvrage d’Armand Salacrou, Boulevard Durand, les références à l’anarchisme de Jules Durand sont pléthores.

Dans le livre d’Armand Salacrou, rédigé entre 1957 et 1959, Boulevard Durand , nous trouvons plusieurs références à l’anarchisme de Jules Durand.

Dans le dialogue entre le délégué et Jules Durand, le premier s’exclame : « Tout ce qui sert une cause juste devient juste. Et tout ce qui affaiblit une cause juste doit être condamné. Ce n’est pas parce qu’une grève est juste qu’on la déclenche. On la déclenche quand elle doit réussir. On ne fait pas de politique. Ni toi. Ni moi. Nous sommes des syndiqués, voilà tout. Mais en dehors du syndicat, t’es anar ? »

Réponse de Jules Durand : « Anarchiste révolutionnaire ».

Dans la scène douze de la deuxième partie de Boulevard Durand, Lévêque intervient : « Je le jure. Il m’a dit que son syndicat n’était pas un syndicat comme les autres ; qu’il était révolutionnaire, avec des anarchistes à sa tête ».

L’Avocat Général : «  Je demande à l’accusé s’il reconnaît avoir déclaré qu’il avait fondé un syndicat révolutionnaire, en faveur de l’anarchie sociale ? ».

Réponse de Durand : « Oui, je suis révolutionnaire ! Quel honnête homme voudrait conserver un système social qui accule les ouvriers à la misère et à l’alcoolisme ? Oui, je suis anarchiste ! Quel honnête homme ne serait pas anarchiste lorsqu’il voit les gouvernements, véritables associations de profiteurs, protéger et défendre… »

Le Président : « Accusé, dans votre intérêt, je vous retire la parole ».

Armand Salacrou parle dans sa pièce de « compagnons », terme souvent employé par les anarchistes : « Demain, tous les compagnons seront syndiqués »  et dans la tirade du cinquième ouvrier : « Ils ont installé, sur les quais, des machines. Il y en a une, la Tancarville, avant la grève, elle avait mis cent cinquante compagnons sur le tas ». 

Il suffit de relire « Boulevard Durand » pour constater que Salacrou considère le secrétaire du syndicat des charbonniers comme anarchiste.

Dans les archives d’Armand Salacrou à la Bibliothèque municipale du Havre , un résumé de l’Affaire est rédigé en ces termes et ces derniers ne laissent aucune ambiguïté sur la thèse d’un Durand anarchiste :

 « En 1910, un anarchiste révolutionnaire, buveur d’eau, nommé Jules Durand, parvient à donner une vie réelle au Syndicat des ouvriers-charbonniers. Il réclamait non seulement une augmentation de salaire, mais la suppression des cafés proches des lieux de travail.

La quasi-totalité des ouvriers-charbonniers adhère au Syndicat. Leur situation est tragique: repris de justice, alcooliques travaillant par à-coup, couchant dans des wagons vides, sur les quais, mangeant aux fourneaux économiques.

Au mois d’Août 1910, la grève éclate. Durand s’engage à respecter la liberté du travail. Le Maire, Henri Génestal, autorise les quêtes en ville.

Au bout de trois semaines de grève, au début de la nuit, sur le quai, un ouvrier, père de trois enfants, alcoolique, qui avait travaillé 48 heures de suite à bord d’un bateau et qui est armé d’un révolver est assommé au cours d’une dispute par quatre autres ivrognes, ouvriers en grève. Dongé meurt le lendemain à l’hôpital.

Les quatre ouvriers ont été arrêtés. Trois jours plus tard, à la stupéfaction générale, sur la plainte du patronat, Jules Durand, secrétaire du Syndicat est arrêté pour complicité morale, ainsi que les deux frères Boyer, trésoriers de ce même Syndicat. De faux témoins prétendent qu’en pleine réunion publique, trois semaines auparavant, Durand, approuvé par les frères Boyer, aurait demandé la « suppression » de Dongé (en fait il avait demandé que l’on supprimât Dongé du Syndicat parce qu’il travaillait).

Le procès eut lieu à la Cour d’Assises de Rouen, en Novembre 1910. Durand est défendu par un jeune avocat qui débute, René Coty. Jennequin, que vous avez peut-être connu, défendait les frères Boyer, je crois. Après délibération du Jury (composé de paysans normands qui n’aimaient pas beaucoup les anarchistes révolutionnaires), les quatre ouvriers responsables de l’assassinat de Dongé furent condamnés à quelques années de travaux forcés, les deux frères Boyer furent acquittés et Jules Durand fût condamné à avoir la tête tranchée sur une place publique de Rouen.

Il y eût de la stupeur dans tout le monde ouvrier de Normandie d’abord, de France ensuite, des grèves de solidarité, une campagne de Jaurès dans l’Humanité, des grèves de protestation dans le monde entier (Chicago, Barcelone), sauf en Russie.

Devant l’ampleur des manifestations, quelques mois plus tard, le Président Fallières ramenait la peine de Durand à sept ans de réclusion.

Les Syndicats et la défense continuèrent leurs mouvements. Une révision du procès fut demandée à la Cour de Cassation. Durand fût libéré, mais il avait perdu la raison et dût être enfermé à Quatremares, tandis que le 15 Juin 1918, la Cour de Cassation reconnaissait l’innocence de Durand, condamné sur de faux témoignages et l’Etat donnait une rente alimentaire annuelle à Durand.

Voilà l’histoire.

Il y a dans  La Vie Ouvrière, revue syndicale bimensuelle numéro 2ème semestre 1910, un premier résumé de l’affaire, signé C. Geeroms, secrétaire de l’Union des Syndicats du Havre. C’est vous dire à quel point j’aurais aimé le rencontrer. Hélas, je suis venu trop tard. J’aurais voulu également savoir ce qu’était devenue la compagne de Durand, dont je ne sais que le prénom Julia, et ce qu’étaient devenus les trois enfants de la victime. La veuve, Madame Dongé, élevée par l’Assistance Publique avait signé la pétition pour la grâce de Durand, avec cette phrase : « cette exécution eût mis une rancune ineffaçable entre le monde ouvrier, auquel j’appartiens et mes trois pauvres petites filles ».

Que sont devenues ces trois petites filles ? Sans doute ignorent-elles tout du drame auquel leur père a été mêlé. »

–              De l’Union des Syndicats du Havre à André Duroméa en passant par René Coty et les témoins directs de l’affaire, une pièce reconnue et approuvée dès sa publication.

Boulevard Durand est édité aux Editions Gallimard en 1960, et Louis Jochem, voilier, militant anarcho-syndicaliste et secrétaire général de l’Union des Syndicats C.G.T. du Havre envoie au nom de l’U.S.H une lettre qui révèle l’approbation du contenu de l’écrit de Salacrou et qui loue sa vérité :

« Union des syndicats ouvriers du Havre et de la Région- Cercle Franklin-Le Havre

A Monsieur Armand Salacrou.

Monsieur,

Au cours de sa dernière séance, la Commission exécutive de l’Union des Syndicats du Havre et de la Région- C.G.T. a longuement discuté des mérites de votre livre, Boulevard Durand. Si quelques réserves ont pu être faites ici et là – il y en aura toujours – l’unanimité de ses membres qui avaient lu votre ouvrage avec l’intérêt le plus vif, se sont plu à louer la vérité et l’honnêteté de votre livre.

La décision a été prise de vous adresser cette lettre en gage d’estime et de reconnaissance pour une œuvre qui porte à la connaissance du grand public une affaire qui, depuis cinquante ans, a pris valeur de symbole dans la lutte de la classe ouvrière pour défendre son droit à la vie.

Il serait évidemment souhaitable que cette pièce quitte le livre pour monter sur la scène où elle obtiendrait le succès qu’elle mérite.

Nous qui sommes successeurs de Jules Durand et de ses camarades et qui n’avons pas cessé chaque année leur souvenir, nous nous apprêtons à célébrer comme il se doit, en cette année 1960, le cinquantième anniversaire de cette affaire.

Votre livre vient donc à point nommé. Il ne pouvait y avoir meilleur témoignage de la part d’un grand Havrais écrivain et honnête homme. Veuillez trouver ci-joint le communiqué que nous faisons paraître dans la presse.

Avec le témoignage de notre estime.

Veuillez agréer, Monsieur, l’expression de nos sentiments les meilleurs.

Pour l’Union des Syndicats C.G.T.

L. Jochem  »

Si un militant anarcho-syndicaliste est à la tête de l’U.S.H, il n’en demeure pas moins que la Commission Exécutive de la C.G.T. locale est à large majorité communiste. Concernant Boulevard Durand, aucun militant, quelle que soit sa tendance, ne voit à redire sur le fait que Jules Durand est présenté comme anarchiste. D’autant que plusieurs protagonistes de l’Affaire Durand sont encore en vie en 1960 . Aucune voix ne s’élève contre cette présentation d’un Durand, anarchiste révolutionnaire.

André Duroméa, maire communiste du Havre de 1971 à 1994, indique que les sources de Salacrou sont plutôt humaines et s’il nomme comme interlocuteurs privilégiés deux communistes, René Cance et Roger Le Marec, il n’en oublie pas pour autant « tous les syndicalistes havrais » :

« Et comment oublier encore la création de Boulevard Durand, au Havre, la relation exceptionnelle établie entre un créateur et une ville dont il exalte les plus nobles traditions de lutte contre la misère des hommes et l’implacable iniquité des institutions de l’époque ? Pour écrire cette pièce, Armand Salacrou est retourné aux sources du scandale. Mais peut-être, plus que les documents, les hommes ont été ses interlocuteurs privilégiés. Je pense ici à nos amis communs, René Cance, Roger Le Marec, successeur de Jules Durand au syndicat des charbonniers et à tous les syndicalistes havrais ».  

Il ne faut pas oublier que deux militants anarcho-syndicalistes, Augustin Thomas et René Hazard, sont toujours à la tête du syndicat des dockers du Havre en 1960. D’autres militants du port, Henri Quesnel, Victor Le Guillermic…sont encore vivants lors de la parution du livre d’Armand Salacrou. Si Armand Salacrou n’avait pas respecté la trame de la machination patronale contre un Jules Durand, libertaire, les dirigeants anarcho-syndicalistes du port seraient intervenus pour rétablir la vérité, ne serait-ce que dans la presse locale.

Deux auteurs havrais nous parlent de témoignages de personnes qui ont connu Jules Durand et qui se succèdent devant la caméra en cette année 1960 :

« Ce mois de mai est décidément fertile en événements puisque, en raison du choc culturel provoqué par la publication de l’ouvrage de Salacrou, une équipe de la R.T.F. se rend au Havre pour y évoquer l’Affaire Durand. Pilotée par Armand, l’équipe de télévision s’installe dans un premier temps devant la librairie La Vigie, avenue Foch, pour y enregistrer plusieurs témoignages relatifs au climat social de 1910 au Havre ; se succèdent devant la caméra ceux qui ont connu le syndicaliste ainsi que quelques personnalités locales, à commencer par l’auteur lui-même, le journaliste Bernard Esdras-Gosse et un jeune instituteur du nom de Jean Legoy qui parle déjà du Havre » .

Salacrou, de même, avait dix ans lors de l’Affaire Durand et il a suivi sa mémoire tout en recherchant tous les documents relatifs à la machination contre le responsable syndical charbonnier. Il a consulté tous les journaux de l’époque traitant de l’Affaire Durand comme l’attestent ses notes archivées et il s’est entretenu avec des personnes qui ont vécu de près l’Affaire Durand : « Mon père était convaincu de l’innocence de Jules Durand (on a retrouvé des lettres de lui dans les journaux de l’époque) et ma famille habitait devant la prison où était enfermé l’anarchiste syndicaliste, dont la stupidité, encore plus que la cruauté, d’un jury de paysans cauchois, allait faire un héros de la classe ouvrière » .

De même, Salacrou est touché des marques de sympathie données par le milieu ouvrier havrais et notamment les charbonniers :

« J’ai lu depuis trente-cinq ans, sur mes pièces, mêlés à des éreintements, bien des éloges. Je crois qu’aucun enthousiasme de critique n’a fait naître dans mon âme d’écrivain, un pareil repos, que cette lettre si simple des ouvriers charbonniers du Havre, qui, après avoir lu Boulevard Durand, avaient décidé à l’unanimité d’en recommander la lecture et de m’adresser un « témoignage d’estime pour la vérité et l’honnêteté de mon livre ». Il est malaisé d’écrire une pièce historique sur un événement dont certains témoins sont encore vivants, sur un événement qui est encore vivant. Alors vous imaginez, avec quel soupir de satisfaction, et quelle émotion j’ai remercié les successeurs, les fils des camarades de Jules Durand. Qu’ils sachent ici, que ce n’est pas à un vieil écrivain qu’ils ont écrit, mais aussi au jeune garçon qui regardait Jules Durand entrer, menottes aux mains, dans la prison de la rue Lesueur, et que ce jeune garçon a cru entendre, dans leur hommage, reconnaissant la vérité de cette tragique histoire, la voix même de Jules Durand clamer, une fois de plus, son innocence. Toute sa vie, le syndicaliste, Jules Durand se voulut exemplaire. Mon livre, ma chronique dramatique, tente de montrer cet exemple ». Armand Salacrou de l’Académie Goncourt. 

Nous avons consulté toute la correspondance reçue par Armand Salacrou à propos de Boulevard Durand et aucune lettre ne conteste la véracité de son récit. Nous sélectionnons de courts extraits de quelques lettres.

Pierre Joly, de Paris Normandie, dans sa lettre du 6 mars 1960, dit à Salacrou son admiration pour la pièce.

«  Bravo pour ce « procès oublié »- il faut rafraîchir la mémoire des jeunes qui croient que le droit syndical s’est acquis tout seul » .

Le Général De Gaulle, dans une lettre datée du 23 Mai 1960, souligne le talent de Salacrou.

André Malraux, Ministre d’Etat chargé des Affaires Culturelles : remerciements et compliments pour Boulevard Durand.

Benoît Frachon, Secrétaire général de la C.G.T. (lettre du 5 avril 1960) et R.Bothereau de la C.G.T.-F.O. (Lettre du 25 Mai 1960) remercient Armand Salacrou pour l’envoi de Boulevard Durand.

Du côté des militants socialistes, on n’est pas en reste.

Au cours de sa séance du 16 Mai 1960, le Conseil Municipal du Havre émet l’avis, à l’unanimité, que  soit décernée la Grande Médaille de la Ville à Armand Salacrou pour son ouvrage  Boulevard Durand. C’est le Maire socialiste du Havre, Robert Monguillon, qui écrit cette fois à Salacrou pour l’inviter.

En mars 1960, c’est l’ancien défenseur de Jules Durand, devenu entre-temps Président de la République, qui envoie un courrier à l’écrivain :

« Merci, cher Maître, de m’avoir envoyé et fort aimablement dédicacé ce livre que je reçois avec émotion. J’ai hâte d’en finir avec le courrier qui m’a poursuivi ici, pour revivre à loisir le drame qui est, de loin, le souvenir le plus douloureux de ma carrière. Une seconde affaire Dreyfus, où les haines de classe ont pris la place des haines de race : c’est ce que j’avais été dire, il y a quelque cinquante ans à Jaurès et à Reinach. C’est qu’en ces dernières années j’ai eu trop souvent l’occasion de répéter- au risque de paraître un rabâcheur- à propos de certaines condamnations que d’autres haines pourraient avoir inspirées. Peut-être le destin tragique du doux et généreux Jules Durand a-t-il sauvé la vie d’autres innocents. Veuillez agréer, cher Maître, l’expression de ma cordiale gratitude. R. Coty.  »    

René Coty qui était aux premières loges de l’Affaire Durand ne conteste pas la version de Salacrou.

De surcroît, les archives départementales et nationales nous indiquent que la Bourse du Travail du Havre est tenue par des militants anarchistes en 1910 : Adrien Briollet puis Cornille Gééroms comme secrétaires généraux. Et il suffit de lire le journal de l’U.S.H., Vérités de 1906 à 1911 pour vérifier que le contenu des éditos est dans l’ensemble fidèle à la pensée anarchiste. En quoi un Jules Durand anarchiste déparerait-il dans une Union de Syndicats à direction anarchiste ?

Remettre en cause l’anarchisme de Jules Durand, c’est remettre en cause le travail d’Armand Salacrou, c’est contester la position des anarcho-syndicalistes havrais de l’époque ainsi que celle des communistes qui était unanime. C’est aussi édulcorer l’héritage libertaire d’une génération de militants.

Patrice Rannou (A suivre)