Les gens de pouvoir sont des mange-peuples

Face à l’extrême-droite, il faudrait une unité ouvrière, un front commun…ce qui est a priori de bon sens mais nous ne voulons pas servir de masse de manœuvre à des fins électorales. De plus, nous nous méfions de ceux et celles qui ont au final les mêmes méthodes autoritaires que l’extrême-droite pour parvenir au pouvoir et surtout le garder. Et parfois le passé ressurgit sans que l’on y prenne garde. En avril 2026, Poutine a réhabilité Felix Dzerjinsky, celui qui a organisé le système répressif désigné sous le nom de Terreur rouge sous l’égide de Lénine. Sous sa direction, la Tchéka pratiquait la torture, arrêtait arbitrairement des gens et en exécutait bon nombre. C’était l’organisateur de la terreur bolchevique…Vladimir Poutine vient donc de donner le nom de Dzerjinsky à l’académie du FSB pour la contribution que ce dernier aurait apporté à la sécurité de l’Etat. « Felix de fer » n’en demandait pas tant à titre posthume. Passer sous silence sa responsabilité dans les déportations de masse, les exécutions sommaires de masse, elles aussi, c’est assassiner une deuxième fois ceux et celles qui  en furent victimes. Dans la continuité du blanchiment de cet assassin, c’est la réhabilitation de Staline qui est en jeu. Le petit père des peuples reprend des couleurs. Exit la famine en Ukraine, finie la deuxième Terreur rouge de 1937-1938 qui vit 800 000 russes exécutés pour des raisons futiles. Ce sont ses succès économiques qui sont montrés. On aimerait bien connaître plus précisément lesquels. Même le goulag est valorisé pour ses bénéfices moraux. Des dizaines de statues de Staline ont été récemment inaugurées. Réhabiliter la violence de l’Etat soviétique est de mauvais augures pour tous les travailleurs et travailleuses russes qui souhaitent un changement de régime.

Alors, on a beau accusé les anarchistes d’être un peu rancunier sur Kronstadt, Makhno…de remuer le couteau dans la plaie pour tous ceux qui affirmaient leur soutien au pays du socialisme réel ou le bilan globalement positif de l’URSS, les anarchistes ne sont pas dupes et ils auraient tort de passer l’éponge et de se rendre amnésiques.

Alors, l’unité (ce n’est pas l’unicité), ponctuelle oui, mais en gardant toujours à l’esprit que nombre de militants d’obédience marxiste ont toujours une arrière-pensée de prise de pouvoir et d’utilisation de grouillots de service pour arriver à leurs fins. Grouillots dont on se débarrasse quand le job est terminé.

Les anarchistes ont analysé depuis longtemps les rapports de domination et tant que la mécanique du pouvoir persistera, la liberté sera étouffée. Les gens de pouvoir sont des mange-peuples. Pour arriver à leurs fins, tous les aspirants au pouvoir utilisent des techniques de manipulation, utilisent la tromperie, la rouerie et la crédulité des gens. Et en parallèle, la répression à l’encontre de ceux qu’ils considèrent comme leurs ennemis. Sans compter la servitude volontaire des gens dont la chaîne perdure dans le fait que chacun veut dominer une autre personne pour ne pas être au dernier échelon sans avoir personne à dominer…cette servitude volontaire dont parlait La Boétie.

Les anarchistes ont aussi vu que le politique précède l’Etat tout comme il précède l’économique. C’est le politique qui définit le type de société où le rapport de pouvoir fonde le rapport d’exploitation. C’est ce qui nous diffère des marxistes qui ne voient que par l’économique et la lutte des classes. Pourtant la lutte politique (au niveau historique) entre détenteurs de la force et assujettis devance la lutte des classes.

Aujourd’hui, nos contemporains ont un nouveau défi à relever: choisir entre esthétique et éthique.

Dans le mouvement libertaire de plus en plus de militants semblent davantage séduits par une esthétique que par une véritable éthique anarchiste.

Certains militants parlent de l’importance de mettre fin à l’oppression des personnes « hors normes de poids » et dénoncent la grossophobie comme un élément fondamental de l’oppression contemporaine, ou ils se considèrent comme les fervents défenseurs du mouvement LGBTQ+ comme l’essence même de l’existence…

Comme si la condition physique ou les préférences sexuelles d’une personne dépassaient toute autre considération. Nous ne sommes pas les gardiens du temple anarchiste mais on constate avec inquiétude combien de personnes sympathisantes des idées libertaires ignorent tout de Bakounine, de Malatesta ou de Kropotkine, ou qui rejettent Proudhon comme une figure hétéropatriarcale oppressive sans connaître tous ses écrits.

Notre époque de slogans vides, dépourvus d’analyse et de réflexion, nous dérange profondément. Alors même que de nombreux jeunes aspirent à la révolution, ce qui est une bonne chose, on constate au final un manque d’idées claires, ce qui est moins bien.

D’une certaine manière, nous vivons une sorte de révolution culturelle maoïste, teintée d’hystérie et d’irrationalité, prête à rompre avec le passé. Et c’est précisément ce que les adversaires du socialisme émancipateur espèrent : sans racines, toute dissidence est fragile et instable.

Les libertaires d’il y a un siècle étaient capables d’élaborer un discours solide, de formuler des idées fortes à partir de débats de fond. Nous pensons alors que nous avons une responsabilité envers le passé, et c’est la meilleure façon d’exercer notre responsabilité envers l’avenir.

Ty Wi (Groupe libertaire Jules Durand)