Groenland :compétition impérialiste et le piège de la souveraineté étatique

Groenland : extractivisme, compétition impériale et le piège de la souveraineté étatique

L’Arctique n’est plus une périphérie glacée du système mondial, mais un enjeu majeur de la crise contemporaine. Le Groenland, en particulier, se trouve désormais au carrefour du dérèglement climatique, de l’extractivisme, de la militarisation et de la rivalité entre grandes puissances. Ce qui est présenté dans le discours officiel comme un débat technique sur la sécurité, le développement ou la souveraineté n’est en réalité que la continuation d’une logique historique de domination étatique et d’accumulation capitaliste.

Pour comprendre ce qui se passe au Groenland, il faut aller au-delà des gros titres géopolitiques et replacer le conflit dans une perspective critique qui interroge non seulement qui contrôle le territoire, mais aussi quelles formes de pouvoir, d’organisation sociale et de rapport à la nature sont imposées.

Le mythe du territoire vide et de la continuité coloniale

Le Groenland est la plus grande île du monde et est principalement habité par les Inuits. Bien qu’il ait été historiquement présenté comme un « espace vide », ce récit occulte les modes de vie, les savoirs et les pratiques sociales qui existent depuis des millénaires sur son territoire et légitime son appropriation.

Formellement rattachée au Royaume du Danemark, le Groenland bénéficie d’une large autonomie administrative depuis 2009, lui permettant de contrôler une grande partie de ses ressources naturelles. Toutefois, cette autonomie est limitée par des dépendances économiques structurelles et des cadres juridiques étrangers aux traditions des communautés inuites, ainsi que par son implication dans des alliances militaires et économiques décidées hors de l’île. La décentralisation administrative ne fait pas disparaître la colonisation ; elle se transforme simplement.

D’un point de vue anti-autoritaire, l’État moderne – même lorsqu’il se présente comme démocratique ou progressiste – agit comme un instrument de domestication : il impose des catégories juridiques, économiques et territoriales qui subordonnent les modes de vie communautaires aux besoins du capital et de la géopolitique.

2026 : la fin de « l’exception arctique »

Pendant des décennies, l’Arctique a été présenté comme une région de coopération scientifique et de gouvernance partagée. Ce discours s’est effondré. L’année 2026 marque la fin définitive de cette illusion : les pressions explicites exercées par les États-Unis sur le Groenland, notamment les menaces économiques et la normalisation du recours à la force comme une possibilité, signalent le passage d’une diplomatie secrète à une coercition ouverte.

L’intérêt des États-Unis n’est pas nouveau. Dès 1946, Washington tentait d’acquérir l’île. Ce qui a changé, c’est le contexte : la crise climatique accélère la fonte des glaces, ouvre de nouvelles routes maritimes et rend accessibles des ressources auparavant inaccessibles. Le Groenland devient ainsi un enjeu stratégique dans la compétition inter-impérialiste, notamment dans la volonté des États-Unis de réduire leur dépendance à l’égard de la Chine pour les minéraux essentiels à leurs industries technologiques et militaires.

Présenter cette dynamique comme une question de « sécurité internationale » est une erreur. Il s’agit, en réalité, de sécuriser les chaînes de valeur, de contrôler  les points de passage géostratégiques  et d’anticiper un scénario de pénurie mondiale.

L’extractivisme et l’illusion du capitalisme vert

Sous la calotte glaciaire du Groenland se cachent de vastes réserves de terres rares, d’uranium, de zinc, de pétrole et de gaz, ainsi que d’autres matières premières stratégiques essentielles à l’industrie technologique et à la prétendue « transition verte » du capitalisme mondial. Le discours dominant invoque la transition énergétique, le développement durable et la lutte contre le changement climatique pour justifier leur extraction. Or, ce discours omet de remettre en question la logique sous-jacente : la marchandisation de la nature selon des modèles d’accumulation qui font fi des besoins des communautés locales.

Loin de freiner les capitaux, la crise climatique est devenue leur nouveau moteur d’expansion dans l’Arctique et une opportunité commerciale pour les capitaux et les grandes puissances. La militarisation de la région, notamment la présence croissante des États-Unis et de l’OTAN sous prétexte de « protection de l’environnement », sert des intérêts géostratégiques visant à garantir que, lorsque l’Arctique deviendra accessible grâce à la fonte des glaces, les routes commerciales et les ressources stratégiques resteront sous contrôle occidental, excluant ainsi des rivaux comme la Chine et la Russie. Cela implique la destruction des écosystèmes locaux et des modes de vie autochtones pour satisfaire les besoins énergétiques et technologiques des pays du Nord et asseoir leur puissance.

Les décisions relatives à l’exploitation minière, aux infrastructures et à l’énergie ne répondent pas aux besoins des communautés inuites, mais plutôt aux pressions exercées par les puissances étrangères, les grandes entreprises et les alliances militaires. Dans ce contexte, le développement extractif apparaît à la fois comme une imposition et un piège : financer l’indépendance économique du Groenland par l’exploitation effrénée de ses ressources compromettrait irrémédiablement l’environnement et les fondements mêmes de la survie culturelle et matérielle de ses habitants, les prenant en étau entre un régime colonial prolongé et une souveraineté conditionnée par le marché mondial.

L’emplacement de Pituffik au Groenland

Militarisation et violence structurelle

La présence d’installations militaires telles que la base américaine de Pituffik et le déploiement régulier de forces et d’exercices de l’OTAN témoignent de l’intégration du Groenland dans l’architecture militaire mondiale. Cette militarisation non seulement normalise le recours à la force comme outil politique, mais transforme également le territoire en zone tampon entre les blocs de puissance.

D’un point de vue critique, la prétendue « protection » offerte par des alliances comme l’OTAN relève moins de la libération que de la discipline étatique exercée sur les territoires et les populations. Les communautés inuites deviennent ainsi des variables secondaires, voire des obstacles.

Pour la pensée anti-autoritaire, cette militarisation n’est pas un excès isolé, mais une expression cohérente de l’État moderne : administrer des territoires et des populations par la menace ou l’usage de la violence, même lorsqu’ils n’ont jamais demandé une telle « protection ».

Le piège de la souveraineté étatique

Face à ces pressions, l’indépendance de l’État est souvent présentée comme la solution évidente. Cependant, cette approche recèle un piège. Un État groenlandais formellement souverain mais dépendant des marchés mondiaux, de la dette extérieure et des alliances militaires reproduirait les mêmes structures hiérarchiques qui le soumettent actuellement.

La souveraineté étatique ne garantit pas une véritable autodétermination ; dans un contexte de compétition entre puissances, les petits États deviennent souvent gestionnaires d’intérêts étrangers à leurs populations. L’histoire récente regorge d’exemples de mouvements indépendantistes ayant engendré de nouvelles formes de dépendance.

D’un point de vue libertaire, l’autodétermination ne se résume pas à un simple changement de drapeau. Elle implique que les communautés décident directement de leurs territoires, de leurs économies et de leurs modes de vie, sans la médiation coercitive de l’État ni l’imposition du capital.

Vers une autonomie radicale et des horizons d’émancipation

Une analyse véritablement émancipatrice doit proposer des alternatives qui transcendent le cadre étatique et rompent avec l’ontologie de l’État, en s’inspirant des formes de vie que le colonialisme n’a pas réussi à effacer :

Reconquérir la gestion communautaire. Dans la cosmologie inuite, le concept de  Sila  unit le climat, le cosmos et l’intelligence collective. Cette vision est incompatible avec la propriété privée des terres et l’extractivisme. L’autonomie radicale exige le rétablissement du contrôle collectif sur les ressources, où la terre n’est pas un « bien » mais un espace commun de subsistance, géré par des conseils d’aînés et des assemblées locales qui ont déjà démontré leur pouvoir en  stoppant des projets comme la mine d’uranium de Kvanefjeld .

Démilitarisation et zones de paix. Rejeter le discours de la « protection » de l’OTAN ou des États-Unis implique d’exiger la fermeture d’infrastructures comme la  base de Pituffik  et de déclarer le territoire zone démilitarisée. La sécurité ne doit pas se mesurer en missiles intercepteurs, mais en souveraineté alimentaire et en résilience climatique.

Réseaux horizontaux de solidarité arctique. Rompre l’isolement imposé par les frontières de l’État danois ou d’un futur État groenlandais implique de renforcer les alliances avec le peuple sami d’Europe du Nord et avec les nations autochtones du Canada et de l’Alaska, créant ainsi un bloc de résistance transarctique contre le Conseil de l’Arctique et les puissances impérialistes.

Rejet de la marchandisation de la nature. Redéfinition de la valeur du territoire en dehors de la logique du marché. Si la « transition verte » des pays du Nord exige le sacrifice de l’écosystème arctique, la réponse doit être une écologie sociale qui place la reproduction de la vie au centre et interroge le métabolisme industriel du capital.

Le différend concernant le Groenland n’est pas un incident isolé, mais plutôt un symptôme précurseur de la crise de l’ordre mondial. Dans un monde aux ressources limitées et confronté au dérèglement climatique, les États et le capital ont de plus en plus recours à la coercition, à l’extractivisme et à la militarisation. L’année 2026 nous met face à un choix crucial : soit nous acceptons l’intégration définitive du Groenland à la machine de guerre et de pillage sous une nouvelle bannière, soit nous soutenons l’émergence de zones d’autonomie qui contestent l’autorité centralisée.

La question centrale n’est pas de savoir qui gouvernera le Groenland depuis un bureau à Nuuk, Copenhague ou Washington, mais si nous continuerons d’accepter que l’État décide de territoires et de vies humaines au nom du progrès. Revendiquer l’autodétermination à la base, remettre en question la souveraineté des États et placer la vie au centre n’est pas seulement un choix éthique : c’est une nécessité politique urgente face aux défis du XXIe siècle.

Briega