Religions: La crédulité engendre la résignation

Rue Han Ryner

Han Ryner et la religion

Un écrivain contemporain, fervent nietzchéen, m’écrivait naguère ne pas apprécier le ton « trop curé pacifiste, évangélique » de Han Ryner. Et il ajoutait que le programme des anarchistes français de l’époque lui semblait « trop laïc…au sens chrétien sans Dieu ». Ce point de vue est également partagé par le pacifiste Victor Méric : « Une tendance nous décourage dans Han Ryner, remarquait-il. Il y a chez cet écrivain et ce penseur tout un côté « tolstoïsant » qui déconcerte. »

Il n’est pas contestable qu’il y a, dans ces propos, une part de vérité. On ne se débarrasse pas, c’est certain, d’une éducation religieuse sans qu’il en reste quelque chose. Toute l’enfance et la jeunesse d’Henri Ner (son véritable patronyme) se déroule en institutions religieuses catholiques. Dans J’ai Nom Eliacin et Aux Orties, souvenirs d’enfance et d’adolescence, on peut suivre le cheminement d’une intelligence éveillée mais soumise des années durant à une morale mensongère et dogmatique. Aussi n’est-il pas étonnant de retrouver dans l’œuvre de cet écrivain un ton et un style quelque peu influencés par l’éducation qu’il dut subir dans ses jeunes années.

Seconde naissance

Il se destinait à la prêtrise lorsqu’un événement tragique va décider de son destin et en modifier profondément le cours. Henri a 18 ans quand, quelques jours avant Noël, sa mère se rendant à la messe, fut happée par le train à un passage à niveau. Ce drame déclencha chez le jeune homme une révolte salutaire qu’il confie dans Aux Orties : « Tâtonnant dans une lumière incertaine, le travail libérateur commençait en moi. En brusque révolte, en brusque éclair, la mort de ma mère rendit l’effort efficace. Il est écrit que nul ne sera sauvé sans être né de nouveau. Mère, ta tombe fut la matrice d’où ton fils jaillit homme libre : ta mort me donna une seconde naissance. »

« Il ne sera donc jamais prêtre, écrit Louis Simon, son gendre, dans son ouvrage A la Découverte de Han Ryner ; l’adolescent déchiré rompt les liens avec le Dieu trompeur et cruel. (…) il combattra le mensonge autoritaire du dogme et l’organisation asservisseuse qui le proclame. »

Ayant compris que cette Eglise-là est encore « plus autoritaire, plus intolérante, plus envahissante et plus cruelle que les autres », il en rejette la dogmatique « qui fait des menaces et des promesses » pour attirer des adeptes. « C’est, dit-il, ce que je connais de plus petit et de plus misérable. »

La religion est présente dans la plus grande partie de l’œuvre de Han Ryner, en livres, en brochures, en articles, en conférences. Citons, entre autres : Les Chrétiens et les Philosophes, L’Eglise devant ses juges, Le Cinquième Evangile, La Soutane et le Veston, Dieu existe-t-il ?, Contre les Dogmes, La Vérité sur Jésus, etc., ainsi que des articles dans l’Encyclopédie anarchiste de Sébastien Faure.

La démarche idéologique de Han Ryner n’a rien qui puisse surprendre. Comment cet esprit indépendant, individualiste au sens le plus noble du terme, ennemi de toute contrainte extérieure comme de toute hiérarchie, aurait-il pu approuver une religion dont la catéchisme repose tout entier sur les notions de commandement et d’obéissance ? Il suffit de consulter la Bible pour constater que les verbes «  commander » et « obéir » sont parmi ceux qui y sont le plus souvent cités. Or, pour l’auteur du Crime d’Obéir, « il n’y a que deux ridicules, comme il n’y a que deux crimes : obéir et commander ».

Dieu et Jésus

«  Dans l’expression nuancée d’un libre croyant qui s’approche de l’athée en s’affirmant plutôt agnostique, Han Ryner rejette le Dier créateur », écrit Hem Day. Et, en effet, nous lisons à l’article « Cosmos » de l’Encyclopédie anarchiste, cette nette affirmation : « Considérer le monde comme l’œuvre d’un Dieu, ou une pensée divine sans Dieu personnel, ce n’est plus souriante poésie, c’est ridicule démenti à l’expérience. »

La négation de la divinité ne s’applique pas seulement au Dieu des chrétiens mais également aux innombrables dieux de toutes les religions. « Lorsqu’une sottise est trop absurde pour que les hommes l’avouent, ils en font une chose sacrée ; et c’est à cela que servent les dieux. Les folies dont la loi, cette éhontée pourtant, n’ose se reconnaître responsable, elle les rejette sur sa sœur, la Religion. »

Ni Dieu, ni maître à penser, telle est la philosophie du sage qui se libère de toute autorité et de toute obéissance pour mieux s’harmoniser. « L’idole me demande d’être esclave, dévot et dévoué, de me livrer à elle aveuglément, constate-t-il. Elle exige le sacrifice de ma raison, de mon cœur, de ma volonté de toutes mes spontanéités vivantes, de mes seules joies profondes, de mes uniques raisons de vivre. »

Pas de Dieu, donc. Mais Han Ryner sera en revanche beaucoup moins formel en ce qui concerne l’historicité de Jésus. Et la controverse qui eut lieu sur ce sujet, en 1925, entre lui et le Dr Couchoud, tourna à l’avantage de ce dernier. Le recul historique nous permet d’affirmer, aujourd’hui avec Las Vergnas, Proper Alfaric, Guy Fau et autres historiens négateurs du Christ, que les hypothèses, audacieuses pour l’époque du Dr Couchoud, sont beaucoup plus convaincantes que les arguments de Han Ryner.

Rendons cependant cette justice au « sage qui rit » qu’il ne s’est pas appliqué, en historien, à rechercher les preuves de l’existence d’un hypothétique Jésus. Dans ce personnage de la mythologie chrétienne, il voit non le fils de dieu créé par un clergé exploitant la crédulité des gens, mais un philosophe, une sorte de « communiste anarchisant », ennemi des docteurs de la loi, étranger à tout lien social, ami des pauvres et des malheureux. Cette représentation idéaliste et poétique ne satisfait guère notre conception rationaliste du mythe Jésus. Adversaire résolu des dogmes religieux, Han Ryner n’est jamais allé concernant l’existence du Christ, au-delà d’un agnosticisme souriant. Le Jésus idéalisé du cinquième Evangile est tel que l’auteur souhaitait qu’il fût réellement.

Un mysticisme laïque

Dans une thèse sur Han Ryner, Gérard Lecha attribuait à l’auteur du Père Diogène l’épithète de « mystique laïque ». Mais, expliquait-il, « son mysticisme original et particulier relève (…) d’un domaine qui n’a rien à voir avec le domaine ecclésiastique, ni avec le domaine religieux ; il relève directement de la conscience de « l’être au monde unique de tout un chacun. » Et il posait la question : « Cela ne correspondrait-il pas à l’esprit laïque par excellence ? »

« Han Ryner a perdu la foi, remarque Hem Day, parce que son cœur, sa conscience et sa raison l’ont forcé à s’éloigner de dogmes qui lui furent enseignés dans son enfance. » On ne peut se libérer par la foi. La crédulité engendre la résignation. C’est forte de cette expérience que l’Eglise, pour sauvegarder et même renforcer sa domination sur les consciences, s’est constamment appuyée sur des régimes autoritaires. « A l’égard des pouvoirs, constate Ryner, la doctrine de l’Eglise est bien nette : les défendre, les soutenir contre toutes les rébellions et toutes les révoltes, sauf si celles-ci ont pour origine et pour but le souci d’étendre la domination de l’Eglise. »

Toutes les religions condamnent l’esprit à la stérilité. Or celui qui fut qualifié de « Socrate contemporain » veut l’homme dégagé de tout préjugé, libre de toute entrave dogmatique. L’homme véritable, l’homme « réalisé » n’appartient qu’à lui-même. « Quiconque, sous un visage d’homme, porte une nature assez bestiale et servile pour se croire maître ou pour se reconnaître esclave, je le méprise. »

Dans tous ses ouvrages Han Ryner manifeste cette volonté de dégager l’individu de toute influence contraire à son épanouissement. Toute tentative d’interprétation de sa pensée dans un sens mystique est non seulement vaine mais relève de la malhonnêteté. Un esprit libre ne se laisse pas « récupérer ».

André Panchaud

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