L’Idée ouvrière au Havre: premier journal révolutionnaire L.H.

Mendiant

A L’IDEE OUVRIERE

             Les données scientifiques quelques bornées qu’elles soient encore, démontrent combien la manière de vivre présente, diffère de celle d’autrefois.

Comme il y a antagonisme entre la bourgeoisie et le prolétariat, il y a antagonisme entre le passé et l’avenir, quand ils se rencontrent sous une forme animée.

C’est ce qui est arrivé entre moi, parlant de l’Humanité libre dans le monde libre, et Pierre Lucas homme du passé, dont ces idées qu’il ne comprenait pas, faisaient fermenter le cerveau.

Nous n’ avons pas le droit de punir un incident produit par le choc de deux fanatismes. C’est un phénomène psychologique – curieux à étudier autant que ceux qui se produisent dans les expériences du docteur Charcot et autres savants.

Pierre Lucas n’est pas coupable, c’est nous qui serions criminels en le laissant condamner.

                                                                                                           Louise Michel.

                                                           Levallois-Perret, le 25 janvier 1888.

 

Chers compagnons,

Veuillez insérer dans l’Idée Ouvrière la lettre pour Madame Lucas -

et vous- mêmes rassurez cette pauvre femme.

Mille amitiés,

Louise Michel

 

 Ainsi que notre généreuse amie nous le demande, nous insérons ci-dessous la lettre qu’elle a adressée à madame Lucas.

                         Madame Pierre Lucas, au Hâvre

Madame,

Apprenant votre désespoir, je désirerais vous rassurer.

Soyez tranquille. Comme on ne peut admettre que votre mari ait agi avec discernement, il est par conséquent impossible qu’il ne vous soit rendu.

Ni mes amis, ni les médecins, ni la presse de Paris, sans oublier celle du Hâvre, ne cesseront, jusque-là, de réclamer sa mise en liberté.

Et si cela tardait trop, je retournerais au Hâvre, et cette fois ma conférence n’aurait d’autre but que d’obtenir cette mesure de justice.

Toute la ville y serait.

                                                                                                          Louise Michel

 

Qu’est Lucas ? Étrange question que nous posons depuis dimanche sans que nous vienne le mot propre à le classer définitivement.

Fou, alcoolique, fanatique, catholique ? Un peu de tout cela, probablement ; mélange inextricable où l’ignorance crasse s’amalgame à une superstition idiote, habilement entretenue par les prêtres bretons. Homme d’une autre époque qui ne vit que pour gagner le ciel – et qui habilement instigué a voulu s’y réserver une place par de monstrueux moyens.

En lui, l’inconscience d’une brute des anciens âges, mordant la main qui le flatte ou panse ses plaies.

C’est un prolétaire ! Plaignons-le plutôt que de la maudire.

Un prolétaire ; un de ces courbés sous d’implacables et jésuitiques maîtres que nous voulons émanciper ; ignorance que nous cherchons à instruire ; avilis et dégradés que nous aspirons à élever à la conscience ; déshérités que nous appelons à la liberté et au bien-être.

Et c’est une femme aussi grande par le cœur que ne le fût jamais aucune des héroïques figures léguées par l’histoire  et la légende ; femme s’oubliant elle-même pour ne songer qu’aux autres ; au dévouement sans bornes pour la cause des prolétaires, toujours debout, infatigable, propagandiste acharnée de l’Idée nouvelle qui a été victime de cet esclave.

C’est sur cette femme que ce prolétaire a déchargé son révolver.

Insondable gouffre que le dégradant abrutissement ou d’immondes superstitions précipitent un cerveau humain !

Que de tristes réflexions suggère un si écœurant attentat. Mais révolutionnaires, il nous faut rester fermes et n’avoir dépit ni défaillance, en face d’évènements semblables.

L’histoire est là nous racontant qu’il en a toujours été ainsi; toujours les novateurs ont été la risée des foules, toujours leurs victimes, jusqu’au  jour où les yeux enfin ouverts elles s’engageaient dans la route semée des ossements des pionniers.

Au supplice de Jean Hus, le devancier de Jean Ziska, que les catholiques brûlaient vif à Constance, à la fin du moyen âge, une vieille femme d’une soixantaine d’années, suait, soufflait sous un énorme fagot, s’efforçant de le traîner jusqu’au bûcher. Et l’hérésiarque de murmurer en haussant les épaules : O sancta simplicitas !

Oh, sainte imbécilité, que tu fais commettre  de crimes !

N’est-ce pas la sainte imbécillité qui fait du travailleur un soldat  prêt à tous les massacres – à canarder ses frères d’outre-Rhin, ou ceux de son village, sur un simple mot de ses chefs.

N’est-ce pas elle qui, de pauvres diables, fait des policiers, garde-chiourmes, bouledogues de patrons etc. Elle en un mot fait que la vieille société dure malgré la pourriture débordante.

Pour tous ceux-là, ainsi que pour les Lucas, réservons notre pitié.

Puisque nous ne craignons pas d’être révolutionnaires et propagandistes, acceptons en les conséquences. Notre haine doit s’attaquer à ennemis plus dangereux et plus haut placés ; à ceux qui vivent de l’ignorance et de la misère humaine ; qui par intérêt, rêvent l’abaissement toujours plus grand des peuples, leur ravalement dans toutes les fanges, ne voient en eux qu’un fumier fertilisant, leur donnant la vie à eux dirigeants et bourgeois.

C’est ceux-là qu’il nous faut atteindre et frapper sans merci. Nous ne vivrons véritablement hommes, que par leur mort.

Lucas est une de leurs victimes ; certes son cerveau de géant n’aurait jamais été le siège d’une rayonnante intelligence, mais normalement développé, dans un milieu social moins barbare que le nôtre, il n’eut été ni meilleur, ni pire que quantité d’autres.

Mais les abêtisseurs l’ont pétri à leur gré ; c’est eux qui l’ont armé de longue date, et s’il y a responsabilités à encourir c’est à eux que nous les ferons supporter.

La série de crimes des pasteurs du troupeau humain est effroyablement longue et s’augmente depuis des centaines de siècles. Un Jour viendra et il est proche, où tout cela se paiera et grassement.

De même que ces ogres sanguinaires n’ont jamais fait grâce aux travailleurs, de même, il ne leur sera pas fait pitié.

La haine vengeresse existera seule, implacable. Les responsabilités héréditairement accumulés se trouveront ; et là où les pères seront morts, c’est par les fils que les déshérités feront expirer les crimes des ancêtres.

 

Là- haut sur les sapins sont de doux nids d’oiseaux,

Dans les bois ténébreux, ce sont des noirs corbeaux.

 

De la Germanie à l’Ukraine

Ils ouvrent leurs ailes au vent.

Ils s’en vont, jetant dans la plaine

Leurs voix, en rauque râlement.

Pour eux la moisson est superbe ;

Les morts sont là semés dans l’herbe,

O noirs oiseaux comme un froment.

 

Allez, et dans les yeux pleins d’ombre

Ainsi qu’en des coupes buvez.

Allez corbeaux, allez sans l’ombre,

Vous serez tous désaltérés ;

Puis revenant à tire d’ailes,

Au nid portez la chair nouvelle :

Vos doux petits sont affamés.

 

Allez corbeaux, prenez sans crainte

Ces affreux et sacrés lambeaux ;

Contre vous n’ira nulle plainte,

Vous êtes purs, ô noirs oiseaux !

Allez vers les peuples esclaves,

Allez ! Semez le sang des braves,

Qu’il germe pour les temps nouveaux

 

Là-haut sur les sapins sont de doux nids d’oiseaux

Dans les bois ténébreux, ce sont de noirs corbeaux.

                                                                                                           Louise Michel

 

 Calomniez ! Calomniez ! Il en restera toujours quelque chose.

Dans les deux réunions de dimanche, les petits bourgeoisillons du Hâvre ont fait des mains et de la gueule, tout, pour mettre en pratique ce précepte inculqué en leurs cervelles de petits crevés par leurs éducateurs les jésuites.

Ils ont réédité la rengaine idiote ; affirmant que les propagandistes vivent du produit des réunions. Cela n’a guère de prise sur les hommes qui raisonnent un tant soit peu, mais en braillant fort ils arrivent à faire pénétrer un doute dans beaucoup d’esprits.

Notre amie Louise Michel les a vertement relevés, indignée elle a fait amplement justice de tous ces mensonges, aux sales individus qui la questionnaient elle a répondu :

 

« qu’elle n’avait, pour vivre, que la ressource de sa plume et que ça ne lui rapportait pas beaucoup;

« qu’elle vivait difficilement, obligée parfois de s’endetter ;

« qu’il fallait ignorer les nécessités élémentaires de la lutte sociale pour ne pas savoir que l’excédent du produit « des conférences – quand il y en avait – était employé par le groupe organisateur à rembourser aux « conférenciers le prix de leur voyage et à accroître les moyens de propagande par les publications « périodiques, des brochures, etc. D’ailleurs, les journaux de la localité pouvaient, s’ils le voulaient, publier le « compte-rendu financier des conférences.

« Mais elle se révoltait à la pensée que des gens pouvaient insinuer que la propagande socialiste constituerait « un métier, et un métier lucratif encore. C’étaient là de noires calomnies avec lesquelles on essaie de « pervertir l’esprit du peuple ; mais elles ne trouvaient créance qu’auprès des nigauds.

« « Au surplus, disait-elle en terminant, quand on ne croit plus à l’honnêteté des autres, c’est qu’on en a plus soi-même. »

Les journaux réacs de notre ville et ceux à masque républicain, tout en rendant justice aux qualités de cœur de Louise Michel, ont décoché quelques traits qui visent à être méchants – et ne sont que bèbètes.

Nous ne nous amuserons pas à les relever. Quant à ceux qui ont vu tous les anarchistes du Hâvre aussi ivres que le Noé de légendaire mémoire, nous ferons simplement remarquer que du moins, ils n’ont pas manifesté leur état d’aussi étrange façon que l’ anti-révolutionnaire Lucas.

 

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