FECAMP

Rien ne vaut la vie

LES GRAND CONFLITS OUVRIERS

LE REVEIL DE FECAMP

Une vallée profondément ouverte dans la craie des falaises de Caux laisse passer la rivière de Fécamp, qui s’épanouit en port profond et sûr, et c’est sur quatre kilomètres de long et à peine cinq cents mètres de large, la ville de 17.500 habitants.

Fécamp est isolé ; pour en sortir, il faut franchir les falaises qui l’enserrent et que la rivière a tranchées à pic sur cent vingt mètres de haut au Nord, cent mètres au Sud.

Les villes les plus proches sont Le Havre, à quarante-deux kilomètres, Dieppe à soixante-douze kilomètres ou Rouen à la même distance.  Alentour, rien que des villages éloignés de cinq ou six kilomètres les uns des autres.

La ville vit sur elle-même et sa région immédiate. Les deux tiers de la population sont en famille.

 

La grande pêche.

            La mer fut, longtemps, la seule ressource. La pêche est pratiquée à Fécamp depuis de longs siècles ; la « grande pêche » comme on dit, celle pour laquelle on embarque en vue de lointaines expéditions ou de longues randonnées… et dont on ne revient pas toujours !

Fécamp est le premier port de pêche, en France, pour la grande pêche de ce genre ; c’est le second port de pêche en France, pour la pêche en général. Il y a 2.000 inscrits à Fécamp, ayant résidence tant en ville que dans les villages en direction d’Etretat ou en direction de Veulettes.

Les marins, de tout temps, ont été disciplinés. A bord des bateaux de pêche surtout, le capitaine est « maître après Dieu », et il le montre. Pour aider à la discipline, les armateurs ont toujours pris soin de s’aider des prêtres qui ont prêché la résignation, la soumission absolue.

Les bateaux de pêche de Fécamp : l’ « Ange », la « Notre Dame de la Mer », le « Saint… ceci, ou le Saint… cela », ont des noms qui indiquent bien le milieu dans lequel nous nous trouvons !

Les enfants des marins refusent depuis déjà une vingtaine d’années d’être marins à leur tour ; l’exemple de la vie de leur père suffit, et il faut aller chercher les marins bretons… On parlait, l’an dernier, d’aller quérir des marins norvégiens.

Mais ces enfants ont sucé la discipline dans le lait de leur mère, ils sont, pour les industriels terriens, une main-d’œuvre supérieure ; pas de grèves à redouter avec eux !…

Ou plutôt, il en était ainsi jusqu’à ces derniers mois, à part quelques accrochages de minime importance et de courte durée, tous les quinze ou vingt ans.

Il y avait bien eu des révoltes vers 1848, mais il y avait  à ce moment un professeur d’hydrographie, Gustave Lambert, l’un des premiers explorateurs du Pôle Nord, un de ces communistes de la vieille école, ayant, de par sa profession, une influence certaine sur les marins. Depuis, l’Empire et son administration avaient nivelé les cerveaux !

 

Autour de la pêche.

 

            Les  bateaux de pêche se font : les voiliers en bois, les chalutiers en fer. Il y a  Fécamp des chantiers de construction navale, peu prospères depuis l’emploi du chalutier pour la grande pêche,  mais des usines métallurgiques se sont équipées pour la réparation des chalutiers construits ailleurs.

La guerre a donné occasion à une usine succursale de la grande firme « Senelle-Maubeuge » de s’installer à Fécamp.

Mai à part quelques rares spécialistes, les ouvriers sont sans métier réel et sont employés comme manœuvres.

La grande pêche c’est la pêche à la morue (à Terre-Neuve et en Islande), c’est la pêche au hareng et au maquereau, tant sur les côtes de France qu’au large de l’Angleterre dans la mer du Nord.

Une partie importante du hareng et du maquereau est salée à bord, et sert ensuite à l’industrie de la salaison et de la saurisserie, une autre partie se vend fraîche. La morue se vend salée. Hareng et morue se débitent en « filets » et en harengs saurés. D’où une industrie très prospère qui emploie près d’un millier d’ouvriers et d’ouvrières, et qui exige des industries  annexes : fabriques de cordages, de filets ; tonnellerie, fabrique de caisses pour les expéditions, scieries mécaniques. Là encore sept cents ouvriers et ouvrières.

Les chantiers de construction et les ateliers de métallurgie occupent autant de monde pour le moins.

Jadis les champs du pays de Caux produisaient  en abondance le colza, le lin, la rabette ; des huileries nombreuses existaient, de petite envergure. Le lin de France n’est pas bon pour faire l’huile ; maintenant le climat est trop pluvieux ; le grain est trop humide ; le colza est de moins en moins cultivé ; on ne fait plus guère d’huile de colza qu’au sortit de la récolte. Les nombreux moulins à huile de jadis ont été remplacés par une grosse affaire et une petite qui a subsisté, vassale de la première ; on y fabrique principalement et en grande quantité de l’huile des arachides d’Afrique, mais surtout d’Indochine et des huiles de lins d’Indochine ou d’Amérique du Sud. On y fait surtout des tourteaux pour l’engrais ou pour la nourriture du bétail.

Les usines du textile qui existaient encore il y a vingt ans, sont mortes ; deux linières seulement existent, créées pendant la guerre par des Belges pour le rouissage ; ce sont des usines saisonnières.

Les établissements d’alimentation – entre autres la fameuse « Bénédictine » – occupent environ cinq cents personnes.

Le port commercial et une usine d’engrais, une autre d’agglomérés, puis une petite usine d’huile de poissons occupent deux cent personnes.

Le bâtiment emploie au maximum cinq cents ouvriers.

Les imprimeries et autres industries diverses occupent, par minuscules ateliers, à peu près autant de personnel.

Enfin la plus grande organisation de confections de vêtements de France a son siège à Fécamp et emploie près de six cents femmes, jeunes filles et hommes.

 

Bas salaires.

 

Tous ces travailleurs ont accepté, avant-guerre, des salaires qui variaient, pour les adultes, entre 2 francs et 4 fr.50 par jour. Un contremaître, avant- guerre, gagnait 5 francs.

Au cours de la guerre, dans l’usine de confections, les travailleurs acceptèrent même en 1914 et 1915 une diminution de 50 % de leur salaire !

En fin de 1916, l’installation de l’usine de « Senelle » qui travaillait pour la guerre et payait le tarif minima de 6 francs par jour, révolutionna la situation des salariés en ce sens que pompant tous les travailleurs disponibles en raison de son tarif de rétribution du travail, elle obligea les autres industries à rétribuer de même. Ce ne fut d’ailleurs pas sans que de véhémentes protestations fussent élevées par les industriels à la tête desquels se trouvait un des patrons huiliers, ancien député « démocrate »…. qui n’avait pas oublié d’augmenter le prix de vente de ses produits mais voulait les fabriquer à bon marché !

 

Naissance des syndicats.

 

            A la fin de la guerre, comme partout, les ouvriers, de retour, songèrent à se syndiquer : c’était la mode. Il y eut à certain moment près de trois mille syndiqués à Fécamp. Bien que ce fussent les libertaires havrais qui « organisaient » les syndicats, un certain nombre de permanents imposés firent plutôt « leurs affaires » que celle des syndiqués, et le plus fort de l’action se passa en une manifestation le 1er mai 1919, puis, plus tard en bals et concerts…

Sauf pour les marins, les syndicats s’effritèrent et, à la grève de 1920, il n’existait plus que trois syndicats : dockers (quarante membres), marins, quatre cents et cheminots deux cent cinquante. Le secrétaire socialiste des cheminots, pris de peur, s’évertua ostensiblement à montrer à ses chefs qu’il ne faisait grève que contraint et forcé, et comme marins et dockers prenaient la chose au sérieux, le sous-préfet fit arrêter leurs secrétaires (ils furent condamnés à deux et quatre mois de prison sans sursis).

Les cheminots les plus actifs furent révoqués ou déplacés, et tout tomba.

Tout, sauf une petite poignée de membres du Parti socialiste qui de 1920 à fin 1925 s’évertuèrent à remonter le courant.

Syndiqués individuellement au Havre ou à Rouen, ils organisèrent d’abord le Parti. Lors de la scission qui suivit Tours, ils restèrent fidèles à  la IIIe Internationale.

N’ayant aucune salle gratuite à leur disposition, ils s’employèrent à multiplier les petites réunions privées, à distribuer des brochures, à coller des papillons de propagande. Chaque campagne électorale était pour eux un moyen de diffusion de leur pensée.

Ils parvinrent ainsi à se faire respecter, à faire respecter leur Parti.

Lorsqu’ils le jugèrent propice, ils constituèrent un premier syndicat, celui des comptables et employés, en 1923. Longtemps ce syndicat resta au chiffre « ridicule » disaient certains « syndicalistes purs », de douze membres. Puis, en 1924, ce syndicat aidait une quinzaine de métallurgistes à constituer à leur tour le syndicat de leur corporation. Maigre résultat encore ! Le Syndicat des cheminots reconstitué dans le même temps, réunissait vingt, trente, quarante adhérents…

Et la propagande syndicale pouvait alors s’exercer publiquement.

Mais il venait vingt, cinquante, cent auditeurs dans les meilleurs jours, à ces réunions syndicales de propagande !

En août 1925 fut constitué le Syndicat unitaire du Bâtiment, avec vingt membres. (Il existait toujours un embryon de syndicat réformiste qui comptait quatorze maçons refusant d’admettre de nouveaux adhérents et n’en recherchant aucun, n’ayant aucun lien avec le Syndicat réformiste des cheminots qui groupe encore une demi-douzaine de membres. Le Syndicat réformiste du bâtiment s’est fondu dans le Syndicat unitaire fin février 1926).

En septembre, l’Union locale du Havre ayant décidé de se débarrasser des syndicats de Fécamp jugés trop minuscules et politiques, l’Union locale de Fécamp fut constituée.

Entre temps, un Syndicat de cheminots se constituait à Cany.

Alors il fut décidé de multiplier les réunions syndicales, en même temps que des souscriptions publiques aidaient à louer des salles pour faire des réunions communistes.

Et affiches, tracts, papillons continuaient leur œuvre de vulgarisation…

Lorsque le fruit fut jugé mûr ( !) il fut décidé de frapper « un grand coup ». Une grande réunion publique fut organisée pour développer les conceptions syndicales, avec Engler, Bour et Boville. Il vint près de mille auditeurs… Il n’y avait plus qu’à pousser…

 

Explosion de grèves.

 

La vie, à Fécamp, est très chère. Les salaires restaient bas : 10,11,12,14,17 francs par jour au plus. Et les familles sont nombreuses, les ouvriers ont suivi les préceptes chrétiens : « Croissez et multipliez ! » Avoir 4,6,8,10, voire 12 ou 14 enfants et même plus n’est pas rare à Fécamp ! C’est le pain qui est la base de la nourriture, or le pain est de plus en plus cher… Puis, la saison de pêche n’a pas été bonne cette année, le travail – travail de 10,12,16 heures – n’a pas été abondant, il y a eu du chômage. Or l’hiver est la meilleure époque de travail en toutes industries à Fécamp.

Les ouvriers, les ouvrières parlent entre eux des difficultés de la vie, de l’insuffisance des salaires, de la propagande syndicale, de la propagande communiste…

On a bien voté en 1924 en majorité considérable pour les candidats du « bloc national » et du « bloc des gauches » ; on a bien élu – de justesse, avec la totalité des voix communistes – un Conseil municipal de patrons qui se disent et certains, se croient radicaux, voire socialistes ; on a bien élu en juillet 1925, à une énorme majorité, un conseiller d’arrondissement riche et réactionnaire… ami des ouvriers !

L’estomac, la femme, les gosses crient famine.

Le 13 janvier, les ouvriers d’un atelier métallurgique quittent le travail et s’en vont se plaindre à la mairie, à la Justice de Paix, où justement est greffier le conseiller d’arrondissement, ami des ouvriers ; on leur répond que les patrons seront convoqués en conciliation le mardi suivant (on est le mercredi). Entre temps, l’ami des ouvriers compte bien sur la rentrée du lundi…..

Et voilà nos grévistes – qui n’ont prévenu personne et qui sont parmi les électeurs de la réaction – qui s’en retournent, ne sachant que faire. Alors le secrétaire du Syndicat, prévenu, accourt ; il annonce une réunion pour le soir même.

C’est le sauveur…

Le soir, bien qu’il n’y ait qu’une centaine de grévistes, il y a quatre cents présents et déjà un autre établissement a décidé la grève. Un camarade syndiqué, mais plus connu comme communiste, vient dire aux camarades le devoir de généraliser la grève et de rejoindre le syndicat. Son intervention, froidement faite à  dessein, recueille  des applaudissements nourris qui expriment la claire pensée de cette foule : en finir et prendre part à la lutte de classe enfin comprise.

 

Le réveil.

 

            Alors, c’est successivement tous les hommes, toutes les femmes qui sortent et revendiquent quelle que soit la corporation, quelle que soit l’opinion  politique. « Vive le Parti ouvrier ! », je suis du « Parti ouvrier », s’écrit-on !

Voilà le réveil.

Surpris par l’attaque brusquée, les patrons cèdent en quelques jours : les huit heures, l’augmentation de salaires, on obtient tout cela. Alors, on risque la revendication : « application de l’échelle mobile », la dernière corporation en grève l’obtient.

Et l’organisation syndicale se fait rapidement, les syndicats grossissent ou se créent.

Les patrons méditent leur vengeance.

On annonce le renvoi de plusieurs travailleuses et travailleurs qui ont été délégués près des patrons au cours des grèves. On renvoie le secrétaire du nouveau Syndicat de l’alimentation, on renvoie le secrétaire du Syndicat des comptables.

Alors, l’avertissement est affiché, indiquant aux patrons que seront dénoncées : les fraudes sur le sel, dissimulations de bénéfices, fraudes des produits mis en vente de tous ceux qui congédieront un travailleur. Les renvois s’arrêtent.

Mais les patrons métallurgistes veulent avoir leur revanche ; ils refusent l’application des nouveaux tarifs à quelques-uns de leurs ouvriers, surtout à des non syndiqués. Le Syndicat les attaque aux Prud’hommes et le Syndicat débouté fait appel au Tribunal civil.

Les travailleurs du bâtiment pour protester contre les dérogations, pour obtenir une augmentation nouvelle, pour obliger à la réintégration de leur secrétaire, décrètent la grève. Les huiliers décrètent de nouveau la grève pour obtenir une augmentation de salaires, et tous exigent l’application de l’échelle mobile, corporation en grève, corporation non-grévistes ne l’ayant pas encore obtenue. Le Conseil municipal l’a accordée à ses employés et ouvriers, avec une augmentation de 10 % sur les salaires de famine.

 

Une grande bataille qui s’annonce.

 

            La bataille n’est pas terminée, des grèves sont en cours, et il est probable que les patrons qui se réuniront  dans quelques jours, vont s’organiser pour arrêter le développement syndical. Ils le feront selon leur conception : brutalement. C’est alors qu’il faudra aux militants du sang-froid, et aux syndiqués de la persévérance.

Dans sept mois ce sera le plein de la saison ; les marins ont constitué un Syndicat à leur tour ; ils pèseront alors d’un grand poids dans la balance. Les patrons sentent la nécessité d’agir auparavant…

Les semaines, peut-être les jours qui viennent seront décisifs

 

UN MILITANT NORMAND

 

 

Un scandale

 

C’est le seul terme qui convienne à l’action du Parti communiste auprès des petits commerçants.

« Les petits commerçants se sont éveillés à la conscience de classe », a-t-on osé écrire. Pardon ! De quelle classe s’agit-il ? On aura beau dire (Humanité, « Vie sociale » du 4 mars) :

« Les petits commerçants sont des producteurs, des transformateurs …, des travailleurs levés à l’aube, couchés tard… » on parviendra difficilement à les ranger dans le prolétariat. La conscience de classe du bistro, pontife de la Démocratie !

Nos bolchévisateurs évoquent des souvenirs. L’exemple bulgare et l’exemple allemand en 1923.

Marquons de suite les différences essentielles. En Bulgarie on pouvait souhaiter une alliance du prolétariat communiste et de la petite paysannerie stambouliviste, contre le coup d’Etat de Tsankoff, semblable au bloc ouvrier-paysan réalisé par les bolchéviks en 1917.

Le prolétariat, en conservant son indépendance politique, peut contracter des alliances. Mais nous ne confondons pas les petits paysans et les petits artisans avec les commerçants.

En Allemagne, en 1923 – contre la grosse industrie allemande et l’impérialisme français – on pouvait dresser les masses populaires, d’autant plus aisément que la majorité de la petite bourgeoisie était prolétarisée.

Encore une fois, il ne s’agissait pas là de défendre la petite épargne.

Nos gens soutiennent le petit commerce contre les grosses firmes commerciales. Pourquoi s’arrêter en si bon chemin ? Il faut aussi (on l’a déjà fait) défendre les petits rentiers contre l’Etat et les petits patrons contre les consortiums.

Demain on pourra s’apitoyer sur les capitalistes français victimes des financiers américains ! (Cachin l’a déjà fait.)

Nos observations ne toucheront pas les agitateurs de la bolchévisation.

Qu’importe une vague doctrine, pourvu que des résultats électoraux soient enregistrés.

Si la conscience de classe des petits commerçants s’éveille, celle de nos bolchévisateurs paraît bien malade.  – ROGER HAIRIUS.

 

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