Combattre le fanatisme religieux

BdT Varlin

Si la foi fait quelquefois les martyrs, la foi fait encore plus souvent les bourreaux. Elle est la grande justificatrice ! L’actualité en fait malheureusement foi.

La « foi mystique » conduit presque toujours au fanatisme et à la justification des guerres qui savent se parer de prétextes idéologiques. Nous ne savons si cette ferveur religieuse est feinte ou vraie. Il est difficile de l’interpréter autrement que comme un phénomène réactionnaire qui convertit en amère plaisanterie la fameuse interdépendance dialectique des fins et des moyens qui constitue un des principaux articles de foi… du marxisme !

Dénigrer la religion est aisé, juger après examen est supérieur. Nous devons montrer les différences qui existent entre les rites catholique, protestant, musulman, juif, etc. et les contextualiser. Nous devons nous efforcer d’éduquer les enfants au carrefour de tous les chemins possibles de la vie. Nous constatons que les religions ont toujours voulu mettre la main sur l’école afin de manipuler les esprits et enrégimenter les enfants. L’attaque ignoble contre Samuel Paty participe de cette volonté. Nous ne tremblerons nullement, car nous savons déjà que, si nous employons la méthode du libre examen, méthode scientifique du pourquoi et du comment, les enfants ne s’engageront pas dans l’ensemble sur un mauvais chemin. Notre rôle d’éducateur, de militant, est de promouvoir la rationalité et de n’enseigner que ce qui peut être démontré.

Notre début de XXIème siècle est dans la continuité du siècle précédent ; c’est celui du fanatisme ; quelle que soit la cause qu’il défend, c’est de tout son être que l’homme la défend. Prudence et modération ne sont plus considérées comme des vertus, mais comme des vices. On goûte mal aujourd’hui l’ironie de Rabelais qui prétendait soutenir ses idées « jusques au feu exclusivement », et l’on n’a que mépris pour la vertu d’Aristote qui se tient « dans un juste milieu ». Il n’est question, de tous côtés, que d’engagements, de dévouement à la cause, de sacrifice et d’héroïsme. On dit que les intérêts mènent le monde et que les hommes sont essentiellement égoïstes : mais quel curieux égoïsme qui pousse les hommes à se sacrifier ! Quel étrange intérêt ils trouvent à souffrir et à mourir ! Peu d’époques virent autant de martyrs que notre époque d’égoïsme. Jamais la volonté de mourir pour une idée ne fut aussi commune qu’elle l’est aujourd’hui ; il n’y eut jamais autant de religions que dans notre époque d’athéisme en France.

Une religion, c’est, comme une philosophie, un ensemble de croyances relatives à l’ordre du monde et à la destinée humaine ; mais tandis que l’esprit philosophique est un esprit de libre examen, l’esprit religieux refuse le doute et exige l’adhésion sans réserve. Il est frappant de constater que même le doute provisoire d’un Descartes, dont la fin était pourtant de prouver l’existence de Dieu, ne trouva pas grâce auprès des théologiens. La religion s’est toujours méfiée de la philosophie, même de la philosophie conforme à la religion. Car Malebranche dit fort bien qu’à vouloir tout prouver on finit par ne plus rien croire. Ceux qui veulent démontrer l’existence de Dieu, quoiqu’ils soient animés des meilleures intentions, sont aussi dangereux que les autres. En effet, l’incroyant se fortifiera de leurs faiblesses et, de toute façon, prouver les mystères de la foi par les arguments de la raison, c’est encore soumettre la foi à la raison. Or c’est ce que ne peut tolérer un esprit religieux. La religion est nécessairement intolérante parce que, selon une formule de Léon VIII, « il répugne à la raison que le faux ait les mêmes droits que le vrai ». Admettre la discussion, c’est admettre que l’on pourrait se tromper. La philosophie doit admettre la discussion, la religion ne peut l’admettre. Dans « Au-dessus de la mêlée », Romain Rolland remarque que « la discussion est impossible avec qui prétend non pas chercher mais posséder la vérité ».

 

Le fanatisme est donc naturel à l’esprit religieux, précisément parce que toute religion est Vérité et Charité. Le croyant est un homme qui est sûr de posséder la vérité qui sauvera le genre humain. Comment un tel homme ne serait-il pas fanatique ? Quel homme ne serait prêt à tout faire pour sauver ses semblables, s’il croyait en avoir le moyen ? L’homme est un ami pour l’homme et cet amour de l’humanité, si fort en tous, est la source de bien des maux. Dans « Les dieux ont soif », Anatole France a tracé un beau portrait de l’homme que sa passion pour la justice et la fraternité rend injuste et cruel. Tout fanatique est ainsi : c’est un cœur généreux qui ne reculera devant rien pour assurer le bonheur de ses semblables et qui les sacrifiera pour leur propre bien comme il se sacrifierait lui-même. Tel fut l’esprit de l’Inquisition.

Les moralistes ne s’accordent-ils pas à reconnaître que c’est l’intention qui fait la valeur de l’acte ? Que la fin justifie les moyens chez les islamistes ; personne n’en doute lorsqu’on assassine un enseignant à la sortie de son école, une personne qui prend un verre en terrasse ou une femme qui fréquente une église catholique ; dans l’ordre islamo-politique, à plus forte raison, ceux qui font obstacle au bonheur de leurs croyances doivent être éliminés par n’importe quel moyen.

 

Certes, si l’on savait de science certaine que tel ou tel homme est cause du malheur de ses semblables, on aurait sans doute peu de scrupules à son égard. Mais il s’agit de savoir si l’on peut jamais posséder une telle certitude. S’il doutait de sa vérité, l’islamisme ne serait pas aussi résolu. L’âme du fanatisme, c’est la certitude d’avoir raison. Cette certitude, qui engendre la violence, est fortifiée par elle ; dès que l’on s’est engagé, le retour en arrière n’est plus possible ; celui qui fait emprisonner ou fusiller ne peut plus mettre en question la vérité au nom de laquelle il agit ; les cadavres font preuve. L’islamiste ne saurait supporter de ne pas avoir raison.

D’autre part, ce besoin d’avoir raison pousse l’homme à rechercher la société de ceux qui pensent comme lui. Nos croyances sont bien faibles tant que nous ne les sentons pas partagées par d’autres. Et inversement les opinions les plus douteuses deviennent très assurées aussitôt que nous les retrouvons dans nos semblables. Il est même remarquable que nous avons surtout besoin de ce secours d’autrui pour nos pensées les plus incertaines. Le mathématicien n’éprouve nullement ce besoin d’être soutenu par un public, et Socrate ne demandait que l’accord de son seul interlocuteur, méprisant la preuve du nombre. Aussi bien n’y avait-il aucun fanatisme dans Socrate, qui, au contraire, remettait toujours en question ce qu’il croyait savoir. Les penseurs d’église, quelle que soit l’église, ne remettent jamais rien en question et s’ils se réunissent ce n’est pas pour douter de leurs vérités mais pour s’en persuader mieux. « L’individu qui pense, dit Alain, contre la société qui dort, voilà l’histoire éternelle, et le printemps a toujours le même hiver à vaincre. » Winter is coming.

Les stoïciens disaient qu’il faut « pousser ensemble, non penser ensemble ». Ils voulaient dire par là que l’union fait la force de l’action, mais non de la pensée. Le mal des temps modernes, c’est peut-être cette impuissance à séparer la pensée de l’action, qui fait que les hommes pensent comme ils agissent en croyant agir comme ils pensent. Les voyageurs égarés en une forêt, dit Descartes, doivent choisir de marcher dans une direction et ne jamais revenir sur leurs pas ; « car, par ce moyen, s’ils ne vont justement où ils désirent, ils arriveront au moins à la fin quelque part où vraisemblablement ils seront mieux que dans le milieu d’une forêt ». Mais une telle détermination exclut tout fanatisme.

On ne doit pas vouloir faire le bonheur des hommes malgré eux, et d’ailleurs on ne le peut pas. Sans doute certains peuples ont tort de préférer l’esclavage à la liberté, et cela peut même être dangereux pour nous ; essayons de les convaincre qu’il vaut mieux vivre libre qu’esclave, ou plutôt qu’ils se font de la liberté une fausse conception, mais n’essayons pas de les libérer malgré eux. Autrement dit, la seule action sur les hommes qui soit à la fois juste et efficace, c’est l’éducation. « Instruis-les si tu peux, disait Marc-Aurèle, sinon supporte-les.» Bien sûr, il n’est pas question de se laisser mitrailler en sortant de chez nous. Mais ne prétendons pas posséder la vérité ou le secret du bonheur universel ; contentons-nous de faire appel au libre jugement des hommes. Efforçons-nous de leur dévoiler les artifices de la Propagande, apprenons-leur à suivre leur entendement plutôt que leur imagination, à ne pas se contenter, des preuves faciles qui touchent, émeuvent ou flattent, mais à exiger des preuves solides qui parlent à la raison. Cherchons à les détourner des croyances agréables et funestes, pour leur enseigner, autant que nous en sommes capables, à penser librement. «Il n’est pas religion si folle qui n’ait en les siens et qui n’ait suscité des convictions ardentes. C’est au nom de la foi que l’on meurt et c’est au nom de la foi que l’on tue. L’appétit de savoir naît du doute. Cesse de croire et instruis-toi. L’on ne cherche jamais d’imposer qu’à défaut de preuves. Ne l’en laisse pas accroire. Ne te laisse pas imposer. » A. Gide

La grande difficulté pour les non-fanatiques, donc les libertaires, est de se situer entre le « pas de liberté pour les ennemis de la liberté » et une certaine condescendance qui consiste à excuser tout sous couverts d’arguments spécieux. Voilà le dilemme mais nous pensons avoir fourni quelques pistes de réflexion dans cet article pour ne pas avoir à choisir entre deux solutions insatisfaisantes.

 

 

 

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