
L’I.A., le nouvel opium du peuple
D’un point de vue anarchiste, l’I.A. incarne le nouvel opium du peuple. Elle a supplanté les anciens cadres théologiques et s’est imposée comme le dieu du XXIe siècle, autrement dit, le narcotique par excellence de notre époque. Elle promet de soulager la souffrance et offre un réconfort immédiat à tous les maux. Cependant, l’I.A n’est pas qu’un phénomène technique, il est aussi institutionnel. Dès sa conception, à l’instar de Dieu, elle a été mise au service de la domination. Avec son développement, le pouvoir a cessé d’être visible. Il s’est dissous dans l’opacité des algorithmes au point de devenir invisible. Et il n’y a pas de plus grand avantage que de devenir imperceptible pour opérer et surveiller de manière autonome, efficace et efficiente depuis une position d’anonymat diffus. A l’époque cléricale, Dieu était omniprésent et omnipotent, il voyait tout et tous, et en même temps. Le don d’ubiquité. Pour les crédules, ça foutait les chocottes.
Ainsi, aujourd’hui, le pouvoir anonyme se dissimule derrière les écrans tactiles et cesse d’être extérieur. Il réaffirme son omniprésence, son omnipotence et son omniscience. Autrement dit, il ratifie sa présence en chacun de nous, sa capacité à agir sur nos vies et son aptitude à accéder à nos données psychiques. Comme le soutient Byung-Chul Han : « À partir du Big Data, il est possible de construire non seulement le psychogramme individuel, mais aussi le psychogramme collectif, voire le psychogramme de l’inconscient. »
Comme Neil Postman l’avait anticipé en 1993, le développement et l’expansion des technologies de l’information ont engendré des « gagnants et des perdants » en renforçant « le pouvoir des grandes organisations, telles que les forces armées, les compagnies aériennes, les banques et les administrations fiscales », sans oublier les services de renseignement. Ce constat révèle non seulement la position des concepteurs de la gestion algorithmique, mais nous invite également à repenser la notion de pouvoir, car l’anarchie ne peut se définir autrement que comme découlant d’une confrontation permanente avec le pouvoir.
À cette fin, il est nécessaire de s’attacher à identifier les mutations technoculturelles, tant celles liées à la distribution institutionnalisée du pouvoir que celles qui concernent leur statut de stratégie associée aux régimes de production de la « réalité » et leur capacité de reproduction à travers des espaces de communication capillaires. Autrement dit, nous devons extirper l’ennemi de notre cœur même. Tout effort de reconstruction de la critique anarchiste aujourd’hui implique nécessairement cet exercice.
Indéniablement, l’anarchie ne bénéficie plus aujourd’hui des mêmes opportunités qu’il y a plus d’un siècle. Elle ne retrouve plus la conjoncture des années 1990 qui laissait présager « les réveils séditieux de l’anarchie » – selon l’expression de Rafael Spósito – ni la puissance et la capacité d’influence dont elle a fait preuve durant les cinq années de tensions explosives (2010-2015), qui avaient suscité l’inquiétude des services de renseignement dans plusieurs capitales d’Europe et d’Amérique latine. Elle a même perdu la vigueur qu’elle semblait avoir acquise lors du confinement sanitaire, avec les attaques généralisées contre les infrastructures technologiques (mars 2020-mars 2021).
Aujourd’hui, tout indique que le monde où la proposition anarchiste aurait pu avoir une quelconque importance est en perte de vitesse. Les pratiques anarchistes s’enlisent sauf dans quelques villages d’Astérix.
Face à ce contexte désolant, il est urgent de reformuler le sens de l’imaginaire anarchiste. Le « monde nouveau » auquel Durruti aspirait, et que nous prétendions porter « dans nos cœurs », n’a pas vu le jour, malheureusement. En ce moment même, seule la domination s’étend et le fossé s’élargit.
Il suffit de constater les propositions et actions des Trump, Poutine, Méloni, Orban, Mileï…et cie. Et en France, de plus en plus de Français se disent en accord avec les idées prônées par le Rassemblement National. Plus de 40% selon un sondage récent. Et l’extrême-droite semblerait capable de gouverner avec un Jordan Bardella qui caracole en tête des sondages et qui participe au renouveau et à l’élargissement du socle électoral du R.N. Plus de 60% des Français ne considèrent plus le R.N. comme un danger. Il a réussi sa tâche de dédiabolisation.
Gageons qu’il bénéficiera de polémiques montées en épingle, d’ingérences étrangères et de l’I.A d’Elon Musk pour gagner en crédibilité et décrédibiliser ses adversaires.
Nous nous méfions de l’I.A dans de nombreux domaines dont celui de la santé mentale. Nous nous apercevons que des millions de personnes disent leur mal-être à des chatbots. Avec des dommages collatéraux : rechutes, délires, suicides…Et selon les dernières données, plus d’un milliard d’êtres humains présentent des troubles mentaux. Sacré marché pour les GAFAM/META.
On entre dans l’air de dérives thérapeutiques en libre-service. Avec cette I.A., les gens sont-ils condamnés à aller plus mal ? Les anarchistes en reviennent toujours à la notion d’éthique.
Les libertaires sauront-ils être à la hauteur des nouveaux enjeux qui se dessinent ? Nous le verrons dans les mois à venir, que ce soit vis-à-vis de l’extrême-droite ou vis-à-vis de l’I.A., sachant que le suicide est devenu la principale cause de décès des 10-30 ans, en Europe de l’Ouest.
Micka (GLJD)