
Parmi les traditions historiques révolutionnaires, il est difficile d’en trouver une plus riche en trésors et plus humaniste que l’anarchisme.
L’anarchisme trouve un écho profond dans des mouvements politiques plus récents, comme les manifestations dans les différentes ZAD, contre l’extractivisme, pour une écologie sociale et libertaire etc. : auto-organisation, refus de la délégation, aversion pour les luttes de pouvoir, attention portée à toutes les relations essentielles, caractère proactif plutôt que réactif, logique de l’antagonisme non frontale et asymétrique, etc. Pourtant, ce lien demeure plus implicite et inconscient qu’explicite. Pourquoi ? Parce qu’il existe des dragons. Des dragons gardiens qui, envoûtés par le charme du trésor, le protègent de telle sorte qu’ils l’étouffent et le stérilisent. Ils réduisent l’anarchisme à des acronymes, des dates et des figures emblématiques, fétichisent la mémoire, se construisent des identités forteresses et se méfient de toute nouveauté.
Les esprits aventureux, ceux qui osent déjouer la vigilance des dragons pour libérer et partager les trésors cachés, deviennent indispensables. Ce sont les « traducteurs » qui insufflent une nouvelle vie à l’anarchisme et l’anarchisme à la vie, réveillant une mémoire non pas nostalgique, mais inspirante pour le présent. À l’instar de Tomás Ibáñez , Christian Ferrer ou encore le philosophe et historien français Daniel Colson…
Dans un entretien avec le magazine français Ballast, Daniel Colson partage quelques-uns des précieux trésors qu’il a découverts dans ses explorations : l’anarchisme comme ontologie et non comme utopie ou idéal, la vision de l’État comme « résultant » de micro-relations de pouvoir, l’anti-autoritarisme existentiel comme trait libertaire, l’éthique anarchiste comme logique des comportements et des affects, la révolution sociale au-delà de la révolution politique, le sens de la multiplicité, etc.
Des trésors à savourer et à partager, à activer dans la vie et dans les luttes, une fois libérés des dragons gardiens de l’orthodoxie.
Vous avancez l’idée que l’anarchisme n’est ni un mode de vie, ni un état d’esprit, mais une véritable ontologie. Qu’entendez-vous par là ?
Parler d’ontologie, c’est parler de ce qui est, de ce qui existe, des choses, des faits. Contrairement à une idée répandue (certains libertaires le pensent également), l’anarchisme n’est ni un idéal ni une utopie, et encore moins une de ces belles idées irréalisables. L’anarchisme est profondément réaliste. Il décrit les choses telles qu’elles sont : le chaos, les accidents, la vie et la mort, la joie, mais aussi la tristesse et la souffrance, les rapports de force et de pouvoir, le hasard et la nécessité, tant de l’existence humaine que du monde et de l’univers qui nous appartiennent. En bref, l’« anarchie » de ce qui est. L’idéalisme et l’utopie ne se rangent pas du côté de l’anarchisme, mais plutôt du côté des « lois », des « religions », des « États » et des systèmes (même scientifiques) qui tentent d’imposer un ordre et de donner un sens au chaos, de le plier à leur logique particulière, au prix de grandes souffrances, de violences et d’obligations. Cet ordre se prétend réaliste, mais sa réalité n’est autre que la domination.
Bien sûr, il existe dans ce monde des raisons évidentes de se décourager. Mais d’un point de vue libertaire, elles ne sont pas de cet ordre. Elles n’ont rien à voir avec la faiblesse d’une utopie ou d’un idéal qui se heurterait à la dure réalité d’un monde où se comporter comme un ange conduit bien souvent à se comporter comme une bête. Loin d’être surpris ou découragés, les anarchistes devraient reconnaître que les tensions, les conflits, les passions, les rivalités et la violence que l’on observe partout sont précisément la preuve la plus concluante de l’ontologie qu’ils défendent : l’anarchie de ce qui est, l’anarchie de ce qui existe. Sous la façade des religions et des États, des politesses et des apparences, une nouvelle crise, une nouvelle explosion, une nouvelle démonstration de la nature anarchique et indomptable du réel sont toujours à l’affût.
Le point de départ de la vision anarchiste du monde ne réside ni dans la philosophie ni dans la pensée de figures telles que Proudhon ou Bakounine. Bakounine est devenu anarchiste relativement tard, influencé par les événements, notamment par sa rencontre concrète avec les horlogers du Jura suisse. La pensée de Proudhon, fortement marquée dès son plus jeune âge par son expérience professionnelle dans une imprimerie, doit beaucoup aux événements de 1848, qui ont profondément transformé, non pas tant sa personnalité, mais assurément sa pensée, une pensée qui ne l’a jamais quitté.
Dans le vocabulaire de la philosophie contemporaine, on pourrait dire que l’anarchisme constitue un horizon de pensée ou, plus largement, un « plan de consistance » (Deleuze). Quelque chose « s’installe », quelque chose « se coagule », et associe de nombreuses entités différentes tout en les faisant proliférer : pratiques, théories, techniques, expressions, tempéraments, personnalités, manières d’être, concepts, gestes, idées, esthétiques, etc. Proudhon propose un concept particulier pour penser cette « coagulation » de faits et de forces différents : le concept d’« homologie » (que Spinoza utilise également lorsqu’il explique, en gros, qu’il y a plus de points communs entre un cheval de trait et un bœuf qu’entre un cheval de trait et un cheval de course). A suivre