
Jules Durand le centenaire de sa mort
Des lecteurs du Libertaire nous demandent le texte paru dans le journal de L’Union des Syndicats du Havre (l’U.S.H.), paru en juin 1931. Le voici donc.
C’est le témoignage rare d’un responsable syndical qui a côtoyé Jules Durand.
Vérités Juin 1931
« Au sujet du Monument Durand
Nos camarades ont encore présent à la mémoire le succès que le COMITE DURAND a obtenu en érigeant un monument sur la tombe du regretté militant syndicaliste.
Le monument est vraiment digne de celui dont nous honorons la mémoire et nous devons dire que les subventions votées par les Organisations Syndicales Autonomes et Confédérées ont plus que suffi à boucler les dépenses, car le Comité a eu le plaisir de verser un reliquat dans sa caisse.
L’inauguration du Monument « Jules Durand »
L’inauguration du Monument a eu lieu le Dimanche 3 Mai, à 9h 45, au Cimetière Sainte-Marie.
Cette manifestation a été contrariée par un temps affreux. Malgré la pluie et le vent, de nombreux militants ont tenu à y assisté et prouver ainsi à notre Comité leur sympathie et honorer la mémoire du militant disparu.
Madame Durand, mère de l’innocente victime du jugement inique de la Cour d’Assises de la Seine-Inférieure, était présente. Stoïquement, sous la pluie, elle resta à nos côtés pendant toute la cérémonie faisant preuve d’un grand courage en cette pénible circonstance.
Lorsque les assistants eurent fait la haie autour du Monument et que les emblèmes des Corporations furent inclinés vers la sépulture, le camarade Henri Coupard, président du Comité, prit la parole. Nul n’était plus qualifié pour retracer le douloureux calvaire gravi par Jules Durand, car Coupard a vécu cette époque douloureuse aux côtés de celui qui en fut la victime.
Nous extrayons de son discours, les passages suivants :
« Aujourd’hui, vous pouvez le constater camarades, notre vœu est réalisé, l’œuvre entreprise par notre Comité est debout !
Elle est destinée à perpétuer dans l’avenir, les souffrances morales et physiques endurées par celui dont nous honorons la mémoire. Je suis d’autant plus ému de la mission que l’on m’a confiée aujourd’hui, car moi-même j’ai vécu côte à côte avec Jules Durand la vie du militant ouvrier.
A cette époque, ce n’était pas gai, je vous l’assure, nous étions traqués par les puissances d’argent et par la police.
La masse des prolétaires elle-même, n’étant pas éduquée comme elle l’est aujourd’hui, nous était plutôt hostile et prêtait bonne oreille à la suspicion que l’on faisait planer sur les militants, avec l’intention évidente de détourner les ouvriers des Organisations Syndicales.
Il faut vous dire, camarades, que la condamnation à mort de notre ami, fut l’œuvre du capitalisme tout entier.
Dans toute la France, il y avait des grèves, partout l’ouvrier réclamait son droit à la vie ! Les employés étaient acculés à prendre position devant la vigoureuse offensive du mouvement ouvrier.
Devant cette force insoupçonnée, les patrons aux abois, réclamaient l’aide du Gouvernement pour protéger leurs privilèges qu’ils entendaient garder jalousement. On voyait la troupe mise au service du patronat, on gardait militairement les édifices publics, on avait l’impression très nette, qu’un grand jour se préparait et qu’il faudrait lutter pour gagner son pain.
La presse se faisait la complice de cette répression, seul le « Progrès du Havre » était à nos côtés.
Et c’est alors, mes amis, que germa dans le cerveau d’un homme cette odieuse machination dont fut victime Jules Durand.
Je rentrais en 1910 du Congrès confédéral de Toulouse, lorsque j’appris que Jules Durand, que je croyais toujours adhérent au Syndicat des Docks et Entrepôts avait été nommé Secrétaire du Syndicat des Ouvriers Charbonniers.
Cette corporation était en grève et notre ami était choisi par les ouvriers pour les représenter.[…]
Je dois vous dire en toute sincérité, que je fus étonné de cette nomination. Je connaissais Durand depuis longtemps et je savais qu’il était peu causant et d’un calme surprenant. Nous percevions les cotisations ensemble le Dimanche naturellement, chacun pour notre Syndicat, dans la salle 7 du Cercle Franklin, telle qu’elle est encore aujourd’hui. Il ne causait que lorsque nous lui adressions la parole, c’est vous dire que ce garçon, était peu disposé à semer le trouble parmi ses camarades.
Mais voilà, la grève durait toujours et les employeurs voyaient avec effroi, la résistance s’organiser il fallait tenter un coup de force c’est ce qui fut fait.
Monsieur Ducrot se chargea de cette besogne, on prépara méticuleusement avec l’aide de complices connus, ce que la justice bourgeoise a classé dans ses dossiers sous le titre de : « L’Affaire Durand ».
Ce sinistre drame est connu de tous, la Cour d’assises de la Seine-Inférieure condamna à mort le 25 Novembre 1910, notre ami pour le délit de : « Complicité morale ».
Sa condamnation nous plongea tous dans la consternation. Quoi ! On n’avait rien pu relever contre lui, et c’est tout ce que l’on trouvait pour le condamner à mort. « Complicité morale du meurtre de Dongé », rixe entre pochards, dont il n’était pas responsable !
Nous eûmes alors la conviction très nette que les audiences de la Cour d’assises ne furent qu’une mise en scène et que le sort de la victime était décidé d’avance.
Cette conviction se changea bientôt en certitude, lorsque nous vîmes de quelle façon la presse accueillit le verdict. Aucune protestation ne fut élevée par les journaux contre cette iniquité (seul comme je l’ai dit plus haut « Le Progrès » du Havre était avec nous). Au contraire on parlait de soulagement moral, on laissait espérer que les mouvements ouvriers allaient être voués à l’échec et que le travail redeviendrait normal, car les perturbateurs seraient sévèrement châtiés, les bons bourgeois pourraient dormi tranquilles.
Quelle atrocité commise au nom de la justice et quelle inconscience de la part des responsables du jugement. Ce douloureux épilogue de la grève des Charbonniers coûta la raison à notre camarade et, lorsque le Comité de Défense voulut faire réhabiliter l’innocente victime du Capital, il était trop tard ! Durand était fou ! On l’interna à l’asile de Quatre-Mares et c’est là que la mort vint mettre un terme à son douloureux calvaire, le 20 Février.
Les assistants entourèrent la mère de Durand pour lui renouveler leur sympathie et se retirèrent vivement impressionnés de cette belle manifestation de reconnaissance.
Aucune note discordante ne vint troubler la parfaite tenue des assistants. Le plus grand calme fut observé et la cérémonie fut digne et imposante comme l’avait espéré les organisateurs.
Que chacun en soit remercié.
Le Comité Jules Durand
L’aide que nous recevons habituellement des Organisations continuera certainement à nous être assuré, aussi le Comité envisage l’avenir avec plus de tranquillité et les vieux jours de la mère Durand seront exempts de soucis matériels.
L’œuvre entreprise a largement dépassé nos espérances et notre désir le plus cher est réalisé.
Nous renouvelons à nos camarades syndicalistes nos remerciements les plus chaleureux.
Mais il y a une ombre au tableau. Il nous faut, hélas, revenir une deuxième fois sur l’attitude des quelques rares communistes qui existent encore dans notre ville. Notre œuvre a eu le don d’exaspérer ces fanatiques et ils ont éprouvé le besoin de salir un peu plus leur triste renommée.
Voici les faits :
Il y a quelques jours, notre Comité fut informé du Cimetière qu’une plaque devait être apposée sur le Monument et que nous devions faire viser le texte. Notre surprise se changea en stupeur lorsque nous apprîmes que des inconscients avaient la prétention de faire sceller une plaque sur notre œuvre et ceci sans avoir eu la délicatesse – au moins élémentaire – de nous en faire part. Ces individus ont un cynisme que rien n’égale. Ils ont attendu que les sommes versées par nos camarades aient suffi pour faire élever un Monument, après quoi, ils ont réalisé péniblement une centaine de francs et ont eu cette prétention d’affubler l’œuvre des nôtres d’une inscription laissant supposer que c’étaient eux les initiateurs et les souscripteurs.
La Fontaine s’il existait encore aujourd’hui n’aurait pas eu besoin de faire parler les animaux pour montrer les défauts ou plutôt les vices des hommes, il se serait certainement inspiré des actes commis par les communistes de notre ville ! L’honnêteté est un bagage bien encombrant chez ces messieurs de la faucille : décidément, ceux que nous apprenons à voir sous leur véritable jour, sont bien mal placés pour parler de transformation ou de rénovation sociale. De tels individus n’honorent pas la classe ouvrière et ce n’est pas par leurs procédés qu’ils gagnent à être connus.
Nous avons évité de polémiquer et décidé de poursuivre notre chemin sans nous arrêter à ces faits, mais nous avons été mis dans l’obligation d’agir car nous apprenons également qu’auprès de la mère de Jules Durand des tentatives ont été faites pour essayer de lui soustraire par surprise une signature qui aurait donné – dans la pensée des auteurs de cette tentative – un droit d’apposer la plaque en question.
Fort heureusement, la mère Durand bien qu’âgée, a senti qu’on cherchait à lui faire commettre quelque chose de louche : elle éconduisit les visiteurs et en informa notre Comité.
Voyez camarades, le genre spécial employé par cette coterie qui n’a plus que le bluff, le mensonge et la calomnie pour servir de prétexte à son existence.
Et lorsque l’on songe que la plupart des Secrétaires des Organisations – dites unitaires – avaient pris, lors de la constitution de notre Comité, l’engagement formel de verser une allocation mensuelle à la mère de Durand et que, leurs signatures apposées sur des documents qui sont dans nos dossiers, celles-ci ne versèrent rien à notre œuvre pas plus, d’ailleurs, qu’à la mère de notre camarade, on sera fixé définitivement sur la valeur des écrits ou des promesses des gens qui s’attaquent à notre Comité.
Dans quelle fange cette poignée d’individus va-t-elle glisser ?
Le Président : Henri Coupard