Dockers du Havre

La descente aux enfers

« Il faut que les ouvriers acquièrent la science de leur malheur »

Fernand Pelloutier (Histoire des Bourses du Travail)

            Si dès décembre 1916 le syndicat du Port se reconstitue, ce n’est qu’après la fin des hostilités qu’il reprend vie réellement. Reprenant l’idée du syndicat d’industrie qui avait été retenue au congrès fédéral de Dunkerque en 1908, et qui avait connu un début de réalisation en 1913/14 (1).

            En avril 1919 outre la section des journaliers quais on trouve dans le syndicat général : les commis auxiliaires, les voiliers et les charbonniers. Le syndicat des grutiers créé en mars 1919 fusionnera dans le syndicat général du Port en décembre de la même année et reprendra son autonomie le 30 mars 1922. La chambre syndicale des ouvriers camionneurs se réunit le 19 octobre. « 1600 présents », d’après « Le Prolétaire » du 25.11.1919, « reconnaissent qu’il est de leur devoir d’adhérer au syndicat général du port ». Le syndicat des Magasins semble avoir quelques difficultés pour se réorganiser puisque l’on voit dans « Le Prolétaire » de décembre 1919 un appel pour reconstituer le syndicat. Le syndicat unique d’industrie disparaîtra sans que personne ne fasse l’analyse de cette disparition.

            En 1912 dans le numéro d’août de « Vérités » après avoir salué la mémoire de Gaston Laville et rappeler son rôle dans la résorption, en 1902, du conflit entre le syndicat « international » et le syndicat « français » qui fusionnèrent dans un unique Syndicat des Ouvriers des Ports de Marseille.

            … Après avoir rappelé l’union des Métallurgistes, et salué celle du Bâtiment… Continue « C’est pourquoi je demande cette fusion des organisations du port, qui ne doit pas être une utopie mais devenir au plus vite une réalité. Nous la demandons, nous les Voiliers cette fusion, d’elle seule dépend notre vitalité. Le syndicat du port est fort actuellement, et je compte qu’il y restera encore de longues années, mais à côté de lui il y a des petits syndicats similaires appartenant à la même fédération, qui eux, ont besoin de sa force, car ils ne peuvent avoir à leur disposition un permanent pouvant se promener sur les quais et réclamer la mise à jour des cartes confédérales, et qu’au contraire, une fois la fusion effectuée ils pourraient respirer et voir leurs effectifs augmenter au lieu de péricliter, car le permanent du port aurait le même droit sur tous ».

            Henri Coupard fera, dans le numéro de juin 1933 de « Vérités », une autre allusion à cet épisode : « Ah non merci, je sors d’en prendre, je l’ai vécu cette période du Syndicat général où les petites organisations étaient brimées et n’avaient qu’à la boucler, non n’insistons pas, ce serait déplaisant, parlons d’autres choses ». Sans faire de commentaire disons que la fusion se fera bien plus tard dans les années 60 lorsque l’évolution aura réduit comme peau de chagrin les secteurs d’interventions des uns et des autres. Les charbonniers les premiers, puis les camionneurs, les magasins et enfin les voiliers se fondront dans le syndicat des dockers quais.

            Dans ces années d’immédiat après-guerre les ouvriers portuaires vont se trouver confrontés à la vie chère, à la crise économique, aux bouleversements profonds du monde, à l’évolution rapide des clivages politiques et syndicaux.

            La vie chère : dès avril 1919 ils devront engager l’action pour défendre leur pouvoir d’achat et cela se continuera tout au long de l’année. La solidarité internationale ne sera pas un vain mot, en juillet ils refuseront de manutentionner les armes et les munitions pour Mourmank et le sud de la Russie. Cela se continuera par le soutien actif face à l’intervention alliée contre la jeune république des Soviets, dont personne ne sait encore qu’elle a été détournée à son profit par la bourgeoisie rouge.

            Aux élections municipales de novembre 1919 François Louis parvient à entraîner deux militants de filiation libertaire sur une liste « radicale-socialiste-syndicaliste » Ferdinand Gilles (futur secrétaire du syndicat) et Victor Le Guillermic (pour l’heure métallurgiste mais qui jouera plus tard un certain rôle dans le syndicat portuaire). Ces candidatures, et surtout l’usage du terme « syndicaliste » provoquera des remous dans L’U.L.

            Mais plus que les choix politiques ce sont les conditions économiques qui vont précipiter les événements. A partir de 1920 le chômage dans les autres corporations va drainer vers les quais une masse d’ouvriers sans emplois qui viennent là où une apparence d’activité règne encore. Mais là aussi la crise fait des ravages.

            Auguste Sénécal, dans « Vérités » du 1er novembre 1921, se fait l’écho de la dégradation de l’esprit de solidarité entre les dockers. Il analyse les causes liées à la crise économique. « La reprise timide des transactions a causé des fluctuations des changes, les navires entrant dans notre port sont peu nombreux et par conséquent le travail n’est pas régulier. Comme depuis quelques mois le port est devenu le refuge de tous les sans travail des industries de la région, il en résulte un surcroît de main-d’œuvre préjudiciable aux professionnels, c’est à dire aux ouvriers qui d’un bout de l’année à l’autre travaillent sur le port … Le favoritisme, la pratique du « prends moi je te prendrai » est devenu à la mode ».

            « …L’esprit corporatif qui existait autrefois sur le port entre chef et ouvrier a fait place à une sorte d’antagonisme qui crée bien des chaos dans les relations journalières, la solidarité est remplacée par l’individualisme, c’est la lutte du « moi d’abord » dans toute sa laideur, c’est la lutte du fort contre le faible, du jeune contre le vieux…. »

            A la crise économique que François Louis analyse dans le numéro de janvier 1922, s’ajoute la politique suivie pour venir en aide à la Belgique et qui favorise Anvers contre les ports du nord de la France dont Le Havre (détaxation de certaines marchandises transitant par Anvers qui amène une différence significative dans le prix des frets).

            De son côté, Auguste Sénécal étudie les possibilités (et les oppositions) à la création d’une coopérative de production sous contrôle du syndicat.

            Mais le recul se mesure dans la difficulté de faire appliquer les décisions prises en assemblée générale. En avril 22 un accident mortel se produit dans un déchargement de coton « aux griffes ». Décision est prise de ne plus accepter de virer les cotons qu’en palanquée « élinguée ». Dès le lendemain on constate que même ceux qui avaient voté la décision continuent à virer « aux griffes »… Mais, comme le constate amèrement un rédacteur dans « Vérités », « Depuis un temps trop long… seule une poignée de camarades vivent intensément l’action syndicale et sont de ce fait boycottés dans la plupart des entreprises… »

            « Vous désertez les réunions et c’est ainsi que les décisions qui sont prises et qui intéressent la masse ne sont pas respectées et laissent voir aux patrons la désunion et l’incapacité d’une sanction suivie ».

            « Pour le temps cet exemple n’est pas seul : d’autres incidents se sont produits donnant la preuve du manque de solidarité ».     

            L’article termine en rappelant l’action qui menait autrefois solidairement les ouvriers dockers qui n’auraient jamais accepté de travailler avec des non-syndiqués.

            Et de conclure « le moment est proche où il va falloir lutter et c’est pourquoi il est nécessaire de former un bloc compact dans l’organisation syndicale ». De fait, pendant un temps, après le formidable mouvement de solidarité avec les métallos il semble que les journaliers du port retrouvent le chemin du syndicat. Ce ne sera qu’un feu de paille. Il est toujours aisé d’accuser les individus et les erreurs commises dans l’action, même si cela a été, surtout dans cette période de remise en question des directions syndicales, il faut tenir compte de l’habileté patronale qui évitera le conflit ouvert avec le syndicat préférant jouer les différends personnels pour introduire la division. Et malheureusement y parvenant trop bien.

            Durant l’année 1923, se sentant en position de force le patronat, et la police du port qui n’avait rien à lui refuser, entameront une campagne d’intimidation contre les syndicalistes (arrestations pour diffusion de tracts, et essaieront de faire interdire l’accès des quais au secrétaire du Syndicat). Courant novembre Ferdinand Gilles et trois autres membres du syndicat sont lourdement condamnés à des peines de prison sans sursis pour « entraves à la liberté du travail » (Gilles à quatre mois, deux autres à trois mois et le dernier à deux mois). Que s’était-il passé ? Si l’on se reporte au « Petit Havre » dans un article intitulé : « Une petite affaire d’entrave à la liberté du travail. » et cité dans « Vérités » de novembre :

            « Le syndicat des Ouvriers du Port avait décidé de ne pas coopérer à un travail auquel participeraient certaines équipes. Le 19 septembre, une de ces équipes arrive pour prendre part du déchargement du « Cape-Corso », à bord duquel se trouvaient déjà quatre équipes fidèles au syndicat, tandis que deux autres travaillaient à terre. Le secrétaire, apercevant les nouveaux arrivants, s’écria : « Camarades, on ne travaillera pas avec les hommes de la maison X…, à moins de les virer ! ».

            Et toujours selon le « Petit-Havre », qui prend l’affirmation à son compte : « Cette exclamation fut le départ d’un beau tumulte. Les syndicalistes se précipitèrent sur les hommes de la maison X… et plusieurs de ceux-ci furent frappés et roulèrent sur le sol ». Et « Vérités » d’ajouter : « Nous n’analysons pas autrement cette « petite affaire ». Nous n’avons pas nous, à excuser les juges qui ont gaffé. Bornons-nous simplement à exposer les faits tels qu’ils ressortent des débats publics ».

            « Gilles, secrétaire du Syndicat des Ouvriers du Port, avait été mandé pour intervenir dans un différend comme il s’en produit fréquemment sur le port. C’était son droit, et c’était même son devoir, de se rendre sur les lieux. Il se borna à rappeler les décisions syndicales sans proférer aucune menace contre quiconque. Une légère bagarre se produisit plus tard, entre deux hommes, si légère qu’il n’y eut personne de blessé ».

            « Et l’affaire en serait restée là, sans M. Chardine(2). Il a des principes M. Chardine. Il est respectueux de la liberté du travail. Cette liberté de travailler, qu’il réclame pour les autres et qu’il veut faire respecter, sinon imposer, lui a valu maints profits. Si bien qu’aujourd’hui M. Chardine est riche, très riche, grâce à cette liberté du travail, riche comme d’autres princes du port, partisans comme lui de la liberté de faire travailler. Peut-on imaginer des « entrepreneurs de main-d’œuvre » sans cette liberté ? ».

            Jusque-là malgré toutes les embûches rencontrées les dockers étaient restés unis. François Louis, comme tous ceux qui étaient en désaccord avec l’orientation unitaire prise, s’était retiré sous sa tente sans essayer de créer une organisation concurrente. Cette fois, et il faut le dire qu’elle qu’ait été son évolution ultérieure, à l’initiative des patrons se crée le 16 décembre 1923 un « Comité de Défense des Intérêts des Ouvriers du Port du Havre ». Quelles furent les forces de ce « Comité » qui revendiquait 1194 adhérents à sa création ? Certainement moins que le syndicat encore « unitaire » pour quelques mois, qui si il n’avait pas encore touché le fond était loin des 1565 cotisants de juillet 1921.  

            Le fond, il va bientôt l’atteindre. Le 9 août une grève de solidarité avec les marins est décidée dans une réunion à Franklin par un millier de journaliers. Une seule revendication est émise : faire passer le salaire quotidien de 23F à 25F. A la fin de la réunion 400 grévistes se dirigent vers les quais du bassin Bellot pour faire débrayer sur les navires à quais. Ils se heurtent violemment sur certains navires aux officiers et par deux fois à la police. Dans les jours qui suivent trois arrestations sont opérées suite à cette manifestation. Dans les jours qui suivent la combativité tombe. Le 20 août, sans rien avoir obtenu, la reprise du travail est décidée… Dans les réunions qui suivent à peine composées par quelques dizaines de participants le désarroi est total. Gilles démissionnaire, en deux mois, deux secrétaires se succèdent : Duval puis Blanquart. Dans une réunion tenue le 7 novembre le secrétaire, Blanquart propose le retour à la CGT »U » quittée quelques mois plutôt. Gilles réagit et combat cette proposition qui est désapprouvée par l’assemblée. A la suite de quoi Blanquart démissionne et est remplacé par Brulé.

            Le 26 janvier 1925, l’assemblée générale se tient dans la salle des Fêtes du quartier de l’Eure et réunit environ 70 participants. Dans cette réunion présidée par Jean Le Gall, celui-ci attaqua violemment le « Comité de défense » et le choix fait par le pouvoir politique de choisir celui-ci comme représentant des ouvriers au sein du conseil d’administration du Port Autonome du Havre. En terminant il invita les travailleurs des quais à se regrouper au sein du syndicat autonome, et dans les perspectives économiques, annonça que le travail allait être considérablement réduit sur le port et qu’il fallait envisager dès maintenant les conséquences du chômage et de la vie chère et se préparer à lutter contre la rapacité patronale.

            En fait le patronat portuaire venait de réussir l’opération tentée en 1913/14 et que la guerre avait ajournée : diviser les dockers en permanents à la quinzaine ou au mois et en intermittents et l’opération était d’autant profitable pour eux qu’ils avaient fait l’économie des indemnités de garanties prévues dans leur projet initial !

            En avril 1925 dans « Vérités » on pouvait lire ceci : « Depuis pas mal de temps le chômage persiste sur le port. Mais que le travail manque ou non, nous assistons à ce spectacle douloureux de voir nos camarades qui n’ont pas abdiqué de leur conscience syndicale aller de bordée en bordée à ceux que représentent les patrons, les patrons qui grassement vivent du travail de leurs mercenaires ».

            « Les meilleurs de nos camarades après avoir couru de bordée en bordée toute la journée, rentre le soir à leur taudis, harassés de fatigue, découragés par cette course au Beefsteak. Ils arrivent souvent que quand leurs compagnes leur posent la question « as-tu travaillé » ils n’osent pas répondre non, paroles de désespoir… Et pourtant camarade à quoi est due cette souffrance, cette morgue hautaine des gros chefs de bordées et l’arrogance patronale ? ».

            « Mais tout simplement à l’organisation syndicale qui n’a plus la force d’imposer le respect dû aux travailleurs et la justice pour tous. (…) Si nous n’arrivons pas à relever la mentalité combative des dockers, la morgue des chefs deviendra de plus en plus hautaine et les stevedores en profiteront pour les faire marcher comme des esclaves ».

            Longtemps la poignée de syndicalistes restant (une soixantaine) va se maintenir dans des conditions effroyables, embauchés uniquement dans les moments de presse, sur les longs courriers, dans les travaux les plus pénibles. Avec en surcroît les provocations d’une faune interlope dont les employeurs ont truffé leurs entreprises.

            Malgré tout, la petite équipe va, par l’exemple, imposer le respect et peu à peu reconquérir l’estime de la collectivité ouvrière. Surtout « l’entente » revenu de son erreur va se dissoudre et ses membres fusionner avec le Syndicat autonome le 21 juillet 1926. Commencera alors la longue reconquête du port.

  • Le regroupement comprendra 6 sections professionnelles : Quais, Charbonniers, Voiliers, Commis auxiliaires et similaires, Magasins Camionneurs. Les dates de fondation des syndicats correspondants : Quais (fondé en 1892), Charbonniers ( Roger Le Marrec le dit fondé en 1900, j’ai retrouvé trace d’une réunion en 1892, réactivé en 1910), Voiliers (le plus ancien, constitué en décembre 1879), commis auxiliaires et similaires (1910?) Magasins (réunissant les travailleurs des docks et entrepôts, constitué après une grève de 10 jours en 1892), Camionneurs (création ou réactivation en octobre 1910).
    • Par antiphrase surnommé « le père des dockers ».

Jean-Pierre Jacquinot (Docker Le Havre- Ancien directeur de publication du Libertaire)