
Des portefaix aux dockers
L’Association des Portefaix de Marseille au XIXè siècle
Si l’instabilité de l’emploi et l’insécurité de vie sont la règle, aujourd’hui, des travailleurs du port, il n’en a pas toujours été ainsi…
Jusqu’en 1863 la manutention du port de Marseille était assurée par une association florissante, celle des portefaix. Le port passait alors pour un modèle d’organisation : les rendements, compte tenu des moyens mécaniques de l’époque, battaient, si l’on peut dire, les records mondiaux, tandis que les tarifs n’étaient pas plus élevés qu’ailleurs. Quant aux hommes, voici ce qu’en écrivait leur adversaire le plus acharné, – car à partir de 1860 ils eurent un adversaire qui les vainquit :
« Qui dit portefaix de Marseille dit probité, fidélité, exactitude. La discipline de l’association est vigilante et sévère et un acte d’indélicatesse exposerait celui qui s’en rendrait coupable à une expulsion immédiate. De plus, la grande habitude que les maîtres ont de la marchandise fait que le négociant peut se reposer sur eux du soin de la reconnaître, de la classer, de la conditionner. »
Veut-on un autre témoignage ?
« A toute heure du jour, le maître-portefaix pénètre dans le comptoir de la maison qui l’occupe : il sait où il trouvera les clefs des magasins ; il les prend sans prévenir personne ; presque tous les gardent chez eux pendant la nuit ; tel commerçant ignore ou ne sait que très vaguement en quel endroit précis se trouvent déposées les plus précieuses cargaisons ; il ne s’inquiète ni de louer l’entrepôt, ni de vérifier l’état de la marchandise ; ces détails regardent le maître-portefaix. Ajoutons à l’honneur de tous deux, que le premier n’a jamais songé à une surveillance, ni le second à un détournement.
Lorsque les négociants grecs arrivèrent à Marseille et y établirent leurs comptoirs, ils demeurèrent stupéfaits à la vue de cette confiance sans bornes, et ils éprouvèrent quelque hésitation à la partager. Aujourd’hui, cette institution n’a pas de plus ardents défenseurs. »
Que l’on se s’y trompe pas. Il s’agit bien en cet éloge de l’authentique ancêtre du docker ; simples portefaix ou maîtres, les uns et les autres déchargeaient la marchandise, la transportaient, la manipulaient. Dès 1393 on trouve des traces de leur existence et de leur Association ; depuis le XVIème siècle, les portefaix avaient le privilège de travailler seuls sur les quais, mais depuis le XIXème siècle il existait des portefaix, étrangers à la Société, s’occupant également de la manutention ; il est vrai que ces non-sociétaires à l’ombre de la puissante Société et, sans qu’ils s’en doutassent, protégés par elle, travaillaient au rythme et selon les habitudes des portefaix, en bonne intelligence avec eux.
Etait-elle association de bienfaisance, société de secours mutuel, syndicat professionnel, corporation ou coopérative de production, cette société ? Gérait-elle l’économique ou le social de la profession ?
Pour les portefaix d’alors et leurs syndics, ces distinctions n’auraient eu aucun sens ; la dichotomie de l’économique et du social eût semblé absurde à des gens dont l’Association, sans tant d’embarras ni d’histoires, réalisait concrètement cette chose très simple, qui paraissait la plus naturelle du monde : le bon équilibre de vie des travailleurs du port. C’était facile, diront certains. Supposition gratuite, car le port de Marseille, en 1860, était loin d’être une petite affaire, les choses ne s’y arrangeaient pas plus facilement qu’ailleurs, les hommes n’y étaient pas précisément des saints, mille causes de conflits et de désordre (les injures et voies de fait occupent plusieurs articles du règlement) toujours sous-jacentes éclataient parfois sans nuire à l’équilibre fonctionnel total, montrant ainsi, par sa résistance aux facteurs de décomposition, la santé et la robustesse d l’organisme.[…]
« Les statuts des portefaix de Marseille, tels qu’ils furent rédigés en 1817, n’étaient ni une innovation, ni une règlementation arbitraire et improvisée, c’était le résultat du temps et d’une expérience séculaire ; c’était la constatation, la codification si l’on peut s’exprimer ainsi, des usages qui, depuis un temps immémorial, réglaient les conditions de la manipulation de la marchandise sur les quais de Marseille, à peu près comme les dispositions de notre ancien droit coutumier, qui existaient dans les mœurs avant de passer dans la loi. »
A suivre