
Le Libertaire du Vendredi 26 février 1926
SEIZE ANS APRÈS – DURAND EST MORT
Il y a un peu plus de quinze ans, il y eut une « affaire Durand ».
En septembre 1910, il y avait la grève des charbonniers du Havre ; Jules Durand était le secrétaire du syndicat.
Un ouvrier, Dongé, après avoir voté la grève, avait fait le jaune. Le 9 septembre 1910, Dongé, argent et revolver en poche, parcourait les cabarets des quais. L’ivrogne fut provocant. Il y eut une rixe et il fut tué.
Non seulement les grévistes provoqués furent arrêtés, mais tout le Bureau syndical fut emprisonné et accusé de meurtre pour complicité morale.
Les grosses firmes de charbon et de navigation firent une abominable campagne de presse. La police et la magistrature furent à la dévotion d’un, patronat peureux et méchant. Des faux témoins furent soudoyés pour affirmer que la mort de Dongé avait été votée en réunion syndicale sur la proposition de Durand, le secrétaire.
Quelque temps après, Jules Durand était condamné à mort par la Cour d’assises siégeant à Rouen, malgré, les efforts de son avocat, Paul Meunier, malgré la solidarité de la C. G. T. et des organisations syndicales du Havre et d’ailleurs.
Le lendemain, la grève générale éclatait en matière de protestation. Le port du Havre fut immobilisé 24 heures. De partout, la classe ouvrière faisait entendre sa réprobation contre un verdict aussi monstrueux.
La peine de mort fut commuée en vingt ans de travaux forcés.
La C. G. T. ne s’arrêta pas là. Les témoins soudoyés se rétractèrent. Devant ce « fait nouveau », une grande agitation fut faite pour obtenir la révision du procès. La Bataille Syndicaliste, alors quotidienne, aidée par quelques rares journaux, prouva l’innocence de Jules Durand. Le malheureux syndicaliste fut enfin reconnu innocent, mais trop tard. La condamnation odieuse et la prison l’avaient rendu fou.
Agé de 29 ans, il quitta la geôle pour un asile d’aliénés, celui des Quatre-Marcs, près de Rouen.
Sa vieille mère devint pour ainsi dire folle de chagrin. Le père de Durand, qui travaillait depuis 22 ans dans une maison d’affrètement fut congédié.
Pendant plus de quinze ans, le pauvre Jules Durand fut le triste pensionnaire d’un asile de fous. Il fut poursuivi et frappé parce que syndicaliste : il a souffert et il est mort parce que syndicaliste.
Jules Durand est mort le samedi 20 février, à l’âge de 46 ans. Ses obsèques ont eu lieu au Havre, au milieu d’une grande affluence. Le chômage était fort important.
La vieille mère de Durand était venue rendre un dernier hommage à son enfant.
Les organisations ouvrières étaient toutes représentées. Il y eut l’unité de la douleur et du souvenir devant la tombe du syndicaliste Durand, victime de la société capitaliste.
Benoit Broutchoux.
(Deux erreurs sont écrites par Broutchoux : C’est René Coty qui était l’avocat de Jules Durand et non Paul Meunier. Le 31 décembre 1910, sur intervention du Président de la République : commutation de la peine de mort en 7 années de réclusion et non 20 ans).