
En 1900, deux ans après l’implantation de la Bourse du Travail, les premières luttes organisées, nourries par la rancœur, par l’exaspération contre le patronat et l’ordre établi secouent la ville industrialo-portuaire. Les méthodes prônées par le syndicalisme révolutionnaire portent leurs fruits. La première grande lutte, appuyée par la Bourse du Travail, éclate à la fin du mois de mai. Il s’agit d’une grève défensive à l’initiative des terrassiers et des tubistes qui souhaitent une revalorisation salariale. Cette grève significative qui rassemble 2 000 terrassiers grévistes et dure soixante jours, illustre la césure engendrée par l’installation d’une Bourse du Travail. Pendant deux mois, les terrassiers grévistes, leurs femmes et leurs enfants arpentent les rues du Havre, se réunissent à la Bourse du Travail, quêtent et exercent une pression constante sur ceux qu’ils nomment « la canaille patronale ». Face au mutisme de ce dernier, des mesures plus radicales se font jour. Comme le souligne à juste titre Michelle Perrot dans son ouvrage Les ouvriers en grève, la violence n’est ni fortuite, ni gratuite. « Elle naît de l’obstacle. Et d’abord de celui que constitue la résistance des patrons (5) » dont la responsabilité dans les troubles est reconnue par les autorités mêmes. Autorités qui pour autant ne jouent aucun rôle au niveau de la médiation.
Bien qu’un système de soupes communistes ait été mis en place par la Bourse du Travail, la faim tenaille les grévistes qui, pour la plupart, entament un processus de radicalisation face au mutisme du patronat.
Les ouvriers terrassiers ne veulent plus composer avec leur salaire de misère. Alors, en parallèle des défilés pacifiques, des distributions de tracts à la population, des meetings, beaucoup de grévistes commencent à durcir le mouvement et font appel à l’action violente. Les entraves à la liberté de travail, les sabotages se multiplient. Les outils sont détruits sur place, le bris du matériel étant un exutoire et la garantie que l’usine ne peut plus fonctionner pendant un certain temps (6).
Des grévistes vont en outre chercher les non-grévistes, afin de les empêcher de travailler. Certains sont même kidnappés et emmenés de l’atelier à la Bourse du Travail où ils sont enfermés. Les violences à l’égard des jaunes sont rarement plus importantes que celles-ci. L’usage de la « chaussette à clous » qui consistait à frapper les non-grévistes afin de les chasser des chantiers ou de les rallier à la cause relève de l’épiphénomène. Certes, une haine est nourrie à l’encontre de ces « renards » qui ne sacrifient rien et profitent des concessions accordées suite aux luttes de leurs camarades, mais le regard des ouvriers en rogne est tourné principalement vers le patron intransigeant et les institutions. En revanche, la violence institutionnelle envers les ouvriers est, elle, systématique. Pour chaque grève, l’armée est sollicitée pour surveiller les grévistes, occuper les chantiers, le port, et y exercer une pression morale. De même, les arrêtés, associés aux charges policières, pleuvent afin d’endiguer les mouvements de révolte ouvriers.
Par exemple, l’importante visibilité des terrassiers effraie la municipalité qui craint l’effet tâche d’huile du mouvement et finit par interdire le 5 juillet 1900, par arrêté, tout rassemblement. Le lendemain de l’arrêté, 85 grévistes sont interpellés et emprisonnés arbitrairement. L’expression des ouvriers terrassiers est muselée, marginalisée par la force publique (7).
Corrélativement, une véritable campagne de stigmatisation est entreprise à l’égard des syndicalistes révolutionnaires havrais. Notons que pareille démarche est employée envers les allemanistes jusqu’en 1905 et les anarchistes locaux jusqu’en 1914. Des perquisitions ont lieu à la Bourse du Travail et chez les militants, le secret de la correspondance est violé, les bannières dites « séditieuses » sont infailliblement arrachées et leurs propriétaires condamnés, les militants antimilitaristes sont fichés dans le carnet B et les intrusions policières lors des réunions publiques ou corporatives privées se multiplient. C’est dans cette dynamique que s’inscrivent les évènements marquants du 8 juillet 1900.
En effet, c’est à l’issue d’un meeting au sein de la Bourse du Travail, où s’entassent plus de 3 000 personnes, que la police vient forcer les portes du bâtiment ce qui entraîne bien évidemment une bagarre entre ouvriers et forces de l’ordre. Suite à ces heurts violents et injustifiés, quelques individus qualifiés de « bandits » par la presse conservatrice locale, toujours prête à stigmatiser les ouvriers, rejoignent le cortège des terrassiers et détruisent la devanture de la pharmacie dont le maire, Théodule Marais, est propriétaire. Le magasin, propriété de l’ennemi de classe, symbole d’une réussite financière ostentatoire, est saccagé. Certains ouvriers répondent donc à une provocation par une autre, comme par réflexe, réaction épidermique. Les gendarmes à cheval interviennent très vite sur les lieux et frappent au sabre les individus regroupés sans se poser de question. La plupart du temps, la majorité des gendarmes à cheval frappe avec le plat du sabre et assène des coups de la sorte. Le soir du 8 juillet 1900, les gendarmes frappent les ouvriers avec le tranchant (8). La répression sanglante exercée par la municipalité, dans ce cadre bras armé du patronat, sur les grévistes constitue un choc pour la classe ouvrière havraise.
Cependant, nous constatons que cette violence institutionnelle ne va pas pour autant freiner les autres corporations ni même celle des terrassiers tubistes qui obtiennent finalement gain de cause même si l’augmentation salariale reste symbolique. Nous dénombrons ainsi 23 grèves déclenchées à partir de juillet 1900 dont celle des ouvriers des chantiers navals au nombre de 8 800 qui dure vingt jours. Les ouvriers grévistes sentent désormais qu’ils appartiennent à un groupe, qu’ils constituent une force, un corps. Les grévistes se sentent responsables, solidaires, pensent collectif. Jean Jaurès écrivait à propos des grévistes en 1908 : « Ceux qui luttent par la grève ne luttent point pour eux seuls, ils ne peuvent pas lutter pour eux seuls. Ils luttent nécessairement pour la totalité des ouvriers engagés dans la victoire (9). »
Grâce à la Bourse du Travail du Havre, les mouvements revendicatifs sont organisés et impressionnent désormais par l’importance des effectifs impliqués (ou s’impliquant), par la solidarité ouvrière engagée et par leur durée.
En dépit de la répression sanglante des autorités, les ouvriers continuent de lutter. La classe ouvrière havraise ne veut plus composer avec la violence sociale qui lui est faite au quotidien ni avec le mépris dont elle est victime. Les pratiques comme le boycott et le sabotage sont menées de façon concertée, loin de toute improvisation. Théorisé par Émile Pouget (10), le sabotage remporte un franc succès au Havre chez les ouvriers qui n’hésitent pas à y avoir recours sur les chantiers lorsque le patronat n’est ouvert à aucune négociation. Sur la base de petits commandos organisés, les techniques du sabotage sont adoptées. Par exemple, dans la nuit du 2 au 3 juillet 1909, les chantiers des travaux d’adduction d’eau en cours sont sabotés à Harfleur et à Gonfreville-l’Orcher, villes voisines. Les tranchées sont déboisées sur une longueur de 70 mètres et cinq tuyaux de conduite pesant chacun 1 200 kilogrammes sont roulés puis jetés dedans tout comme divers matériels (11). Contrairement au principe de grève générale qui ne saura s’imposer au Havre (sauf lors de l’Affaire Durand), le sabotage est lui bien appliqué et ce, dès le départ. Lire la suite dans le hors série en PJ