
L’anarchisme historique n’a jamais réduit la domination à l’unique État ni ignoré les multiples formes d’autorité qui imprègnent la société. La critique libertaire s’opposait au pouvoir politique, à l’exploitation économique, à la hiérarchie, à la subordination religieuse et à toutes les institutions qui transformaient certains êtres humains en gouvernants et d’autres en gouvernés.
Toutefois, reconnaître la pluralité des formes de domination n’implique pas d’abandonner une distinction essentielle : toutes les relations de pouvoir n’ont ni la même origine, ni la même fonction sociale, ni la même portée historique. La domination capitaliste n’est pas une simple relation de pouvoir parmi d’autres. Elle organise matériellement l’existence de millions d’êtres humains et se maintient grâce à un ensemble d’institutions politiques, juridiques, policières et idéologiques qui garantissent sa reproduction.
Les mouvements ouvriers anarchistes ne concevaient pas l’émancipation comme une libération purement individuelle, ni comme une somme indéfinie d’actes de résistance individuels. Ils partaient d’une réalité fondamentale : celles et ceux qui subissaient l’exploitation capitaliste devaient s’organiser de manière autonome pour la combattre et abolir les conditions sociales qui la rendaient possible. De là sont nées les associations ouvrières, les sociétés de résistance, les fédérations, les syndicats révolutionnaires et, finalement, les grandes organisations anarcho-syndicalistes.
Une société libertaire ne saurait abolir l’appareil d’État tout en laissant intactes toutes les autres relations d’autorité. La destruction formelle de l’État ne garantirait pas automatiquement la disparition des hiérarchies, de la bureaucratie, de la subordination économique, ni des formes de domination susceptibles de se reproduire au sein d’une société née d’une révolution.
D’un point de vue anarchiste et anarcho-syndicaliste, le problème ne consiste pas à établir une priorité métaphysique entre « le politique » et « l’économique ». L’État et le capital ne sont pas deux réalités indépendantes que l’on peut analyser séparément. Historiquement, ils forment un système de domination au sein duquel l’exploitation économique et la coercition politique se renforcent mutuellement.
L’anarcho-syndicalisme ne luttait pas contre le patronat en ignorant l’État, ni contre l’État en ignorant l’exploitation. L’action directe, les grèves, les boycotts, le sabotage et l’organisation ouvrière étaient des instruments dirigés simultanément contre un système économique et contre les institutions politiques qui le protégeaient.
Le défi contemporain de l’anarcho-syndicalisme
La situation actuelle est profondément différente de celle de l’Espagne ou de la France en 1936. Le prolétariat contemporain est plus fragmenté, plus hétérogène et réparti à l’échelle mondiale. De grands centres industriels traditionnels ont perdu de l’importance dans certaines régions, tandis que d’autres ont émergé ou se sont développés en Asie, en Amérique latine et sur d’autres territoires.
Cette transformation est aggravée par la croissance des secteurs de la logistique, du transport, de la distribution, des soins et des services, ainsi que par la multiplication des emplois précaires et l’intégration d’un grand nombre de travailleurs migrants.
Il serait irresponsable de répondre à cette situation en proposant simplement une répétition des formes organisationnelles passées. Mais il serait encore moins rigoureux de conclure que la transformation de la classe ouvrière signifie sa disparition.
Le problème de l’anarcho-syndicalisme contemporain n’est pas de préserver artificiellement les structures historiques du syndicalisme révolutionnaire, mais de comprendre la nouvelle composition de la classe exploitée et de trouver des formes d’organisation capables de répondre à sa situation actuelle.
La classe ouvrière de notre époque est mondiale. Ses conditions sont extraordinairement diverses, mais son existence dépend, de différentes manières, de sa subordination au capital et à un système économique qui organise la production à l’échelle internationale.
La tâche révolutionnaire consiste à surmonter les divisions que le capitalisme lui-même utilise pour garantir sa domination : les frontières nationales, les écarts de salaires, le racisme, la précarité juridique des travailleurs migrants et la concurrence entre les différents secteurs de la classe ouvrière.
Rien ne garantit que cette tâche puisse être accomplie. Mais déclarer d’avance que le prolétariat a disparu, c’est renoncer jusqu’à la possibilité de poser la question.
La critique de l’ouvriérisme peut s’avérer nécessaire lorsqu’il érige une expérience historique particulière en essence éternelle et immuable. Il est également nécessaire de critiquer les formes bureaucratiques qui ont détruit ou neutralisé tant d’organisations ouvrières.
Mais critiquer l’ouvriérisme n’implique pas de nier l’existence d’une classe exploitée. Critiquer la bureaucratie n’implique pas d’abandonner toute organisation. Et critiquer les défaites historiques du mouvement ouvrier n’implique pas de transformer ces défaites en une théorie de l’impossibilité de la révolution.
L’anarchisme et l’anarcho-syndicalisme ne conserveront un contenu révolutionnaire que s’ils parviennent à affronter ces problèmes sans se réfugier ni dans la nostalgie ni dans la résignation.
Il ne s’agit pas de restaurer la CNT de 1936, ni de répéter ses slogans, ni d’imaginer que les formes organisationnelles nées dans une société donnée puissent être transférées intactes à une autre époque.
Il s’agit de préserver l’essence d’une expérience historique : la conviction que les exploités ne peuvent déléguer leur émancipation à l’État, aux partis, aux experts ou aux dirigeants professionnels.
Leur libération requiert leur propre capacité d’organisation.
Et cette organisation ne sera libertaire que si elle reste sous le contrôle permanent de ceux qui la constituent et si son objectif n’est pas de se perpétuer, mais de contribuer à la destruction des rapports sociaux qui rendent nécessaire l’existence des gouvernants et des gouvernés.
Le danger ne réside pas seulement dans le pouvoir exercé d’en haut. Il existe aussi lorsque ceux qui sont élus pour servir une cause finissent par parler en son nom, prendre des décisions pour elle et négocier sa défaite. Mais ce danger n’implique pas que la liberté soit synonyme de désordre. Une classe exploitée qui renonce à l’organisation n’élimine pas le pouvoir. Elle laisse simplement intact le pouvoir de ceux qui sont déjà organisés pour la dominer.
La question n’est donc pas de savoir s’il faut s’organiser ou non, mais comment le faire sans créer une nouvelle autorité séparée ; comment coordonner l’action collective sans supplanter l’initiative des individus et des organisations de base ; comment construire une force capable de détruire l’État et le capitalisme sans reproduire, en son sein, les rapports mêmes qu’elle cherche à abolir.
Cela demeure le problème central de l’anarchisme révolutionnaire. Car la liberté d’un individu exploité isolé est une promesse ; mais lorsque des millions d’exploités s’organisent pour abolir le monde qui les exploite, la liberté cesse d’être une promesse et devient une révolution.
- G.