
« Cherchons ensemble, si vous le voulez bien, les lois de la société, la manière dont elles sont appliquées, le processus par lequel nous les découvrons ; mais, pour l’amour du ciel !, après avoir démoli tous les dogmes a priori , ne songeons pas à endoctriner les gens […] maintenons un débat sain et honnête ; donnons au monde l’exemple d’une tolérance éclairée et lucide ; mais, puisque nous sommes à la tête d’un mouvement, ne devenons pas les chefs d’une nouvelle intolérance, ne nous érigeons pas en apôtres d’une nouvelle religion, même celle de la logique ou de la raison. Accueillons et encourageons toutes les protestations, dénonçons toutes les exclusions, tous les mysticismes ; ne considérons jamais un problème comme résolu, et lorsque nous avons épuisé tous les arguments, recommençons, s’il le faut, avec éloquence et ironie. »
Pierre-Joseph Proudhon, Lettre à Karl Marx, 17 mai 1846
Les anarchistes, qu’ils appartiennent à une organisation ou non, s’engagent dans toutes sortes de luttes sociales contre la domination afin de défendre les plus vulnérables. Cela va des anarchistes les plus obstinément attachés à la révolution classique, dont l’espoir est peut-être désormais illusoire à une époque bien différente, à ceux qui sont pleinement conscients que nous vivons bel et bien dans une ère postmoderne, qu’on le veuille ou non. Cela ne signifie pas pour autant, malgré certains aspects de cette époque que nous détestons, désespérer ; bien au contraire, c’est une formidable opportunité pour de multiples projets libertaires, pour résister au pouvoir (et pas seulement au capital), et pour construire dès maintenant les modèles moraux que nous souhaitons pour la société dans son ensemble. Bien entendu, cela implique de tisser des liens entre différents projets, car nous insistons sur le fait que la décentralisation et le fédéralisme sont essentiels à une société libertaire.
La recherche d’une organisation de grande envergure implique un projet grandiose et global (un terme très proche de « totalitaire ») et, inévitablement, l’imposition de sa volonté d’une manière ou d’une autre. Que l’on soit anarcho-syndicaliste ou anarchiste individualiste, on finit toujours par s’impliquer dans des projets et des pratiques libertaires. Je ne souhaite étiqueter personne d’anarchiste, mais je tiens à réaffirmer que l’anarchisme est, ou devrait être, libre de tout dogmatisme et favorable à la libre expérimentation des pratiques de liberté et d’égalité pour tous et toutes. Que chacun défende ce qu’il juge approprié, d’un point de vue libertaire, mais je recommande d’abandonner les notions dépassées du passé, avec leurs programmes préfabriqués (plateforme), leurs sujets révolutionnaires inexistants et leurs horizons utopiques grandioses, et de privilégier – autre caractéristique de l’anarchisme – le renouvellement et l’innovation constants de la pensée et de l’action (ici et maintenant).