Aucune forme de « souveraineté » ne peut être porteuse de libération

Dans les débats et les écrits récents sur l’Iran, une fracture se dessine, révélant clairement les lignes de fracture politiques et idéologiques au sein de ce qu’on appelle la « gauche ». Cette fracture se manifeste précisément au moment où une partie de la gauche (les marxistes), en démasquant ce qu’ils appellent la « gauche de l’axe de résistance », tente de montrer comment un discours purement anti-impérialiste peut glisser pour s’aligner sur des formes de domination locales et régionales.

Mais cette même critique, à un autre niveau, tombe dans le piège d’un concept similaire : la référence récurrente à la « souveraineté nationale » et la réinterprétation de l’idée de Lénine du « droit des nations à l’autodétermination ».

À première vue, cette situation semble contradictoire. Comment un mouvement qui se définit dans la tradition marxiste et l’horizon de « l’union mondiale des travailleurs » peut-il, à un moment critique, recourir à des concepts qui non seulement ne garantissent pas une place à la classe ouvrière, mais reposent fondamentalement sur une conception aclassique et, en fin de compte, étatique ?

Mais nous devons examiner le problème plus en profondeur. Ce qui se passe ici n’est pas simplement un lapsus conceptuel, mais le signe d’un changement stratégique : le passage d’une politique fondée sur l’auto-organisation de la classe ouvrière à une politique qui présente la « nation » comme unité d’analyse et la « souveraineté » comme horizon d’action.

Dans ce changement, le terme « nation » remplace implicitement celui de « classe », et celui de « souveraineté » remplace celui d’« union et de libération ». Il ne s’agit pas de traductions de concepts antérieurs, mais plutôt de leur réécriture dans un autre langage – un langage inévitablement lié à la logique de l’État et à la reproduction du pouvoir.

La référence à Lénine ici, plutôt qu’un retour à un principe, relève d’une réinterprétation d’une tactique historique dans un contexte totalement différent. Même à l’époque de Lénine, le « droit à l’autodétermination » n’était pas une fin en soi, mais un instrument au cœur d’une stratégie précise. Or, aujourd’hui, cet instrument se transforme en principe, et c’est précisément là que se produit le recul par rapport à l’horizon de l’émancipation.

Du point de vue anarcho-communiste — dans la tradition que l’on retrouve dans les œuvres de Pierre Kropotkine ou de Michel Bakounine —, le problème commence précisément ici : aucune forme de « souveraineté », pas même dans sa version nationale, ne peut être porteuse de libération, car l’idée même de souveraineté implique la concentration du pouvoir et la reproduction des hiérarchies.

Dans cette perspective, la contradiction principale ne réside pas entre « nations » ou « impérialismes », mais entre les différentes formes d’organisation du pouvoir vertical et les possibilités d’auto-organisation ascendante. Par conséquent, tout alignement, même temporaire et tactique, sur des projets axés sur la « défense de la souveraineté nationale » conduit inévitablement à la reproduction des rapports mêmes que la « libération » était censée abolir.

Dans le contexte actuel, cette logique aboutit à des conséquences politiques concrètes : des segments de la gauche, même ceux considérés comme critiques envers « l’axe de résistance », se trouvent, dans les moments critiques, au nom de la lutte contre la menace extérieure, contraints de s’allier de fait avec des États, des régimes et des centres de pouvoir impopulaires. Cet alignement, bien que tacite, restreint l’horizon de la critique radicale et ouvre la voie à la reproduction de l’ordre établi.

À l’inverse, la position anarcho-communiste met l’accent sur une rupture : le rejet de toute alliance entre les classes subalternes et les structures de pouvoir qui constituent la condition même de possibilité de cette subalternité. Cette position ne découle pas d’un « purisme » moral, mais d’une analyse matérielle du pouvoir.

Aucun projet d’émancipation ne peut progresser grâce à des outils et des concepts qui ont été essentiellement conçus pour servir la consolidation de la domination.

C’est pourquoi ce que l’on appelle aujourd’hui « l’isolement » ou la « marginalisation » des anarchistes est en réalité l’insistance sur un horizon qui n’est pas prêt à se dissoudre, au prix de commodités tactiques, dans le langage et la logique du pouvoir, même si cela implique de s’opposer aux différents courants de la gauche et d’endurer le rejet.