
L’alcoolisme au Havre à l’époque de Jules Durand
Historiquement, certains historiens évoquent la situation particulière du Havre. Pour fonder la ville au XVI ème siècle, il fallut assécher les marais, vecteurs de paludisme. Pour contrer ce fléau, un fameux mélange de vin blanc et de quinine fut distribué quotidiennement aux travailleurs chargés des travaux de terrassement…Si le palu fut globalement éradiqué, un autre mal apparut : l’alcoolisme. L’habitude de boire tous les jours amena chez les ouvriers une accoutumance ou plutôt une addiction.
Passe le temps et nous pouvons relever les propos très instructifs d’Auguste Philippe ( délégué de la Bourse du Travail du Havre) à la fin du XIXème siècle lorsqu’il évoque les ravages de l’alcoolisme dans son rapport : « (…) (L’alcool) donne à l’estomac humain le carbone que ne lui apportent plus les aliments trop chers qui le pourraient fournir il rétablit, aux dépens de la santé générale de l’organisme, l’équilibre du budget des forces mis en déficit par l’effort produit dans l’œuvre de production. La viande et le vin sont chers, et vous savez, citoyens, avec quelle rareté, quelle difficulté ils apparaissent sur nos tables. L’alcool les remplace ou leur suffit pour nombre de travailleurs (…) ». (Cf : Les congrès de Rennes 1898, Gallica.fr)
Il est important de relever aussi que la presse militante dénonce les méfaits de l’alcool et prône l’abstinence à son égard. Il faut savoir que certaines corporations comptabilisent plus de 90% d’alcooliques, telle la corporation des charbonniers (Cf l’Affaire Durand et l’article de Cornille Géeroms paru dans la Vie Ouvrière en décembre 1910). Nous pouvons relever de nombreux articles de Vérités, entre autre, sur l’alcoolisme, citons par exemple : « On estime, pour la France, la valeur des journées perdues par suite d’ivresse alcoolique à 1 milliard 500 millions ! ». (Article non signé, Vérités du 15 septembre au 15 octobre 1908) .En outre, des conférences et causeries populaires sont organisées pour sensibiliser les familles au fléau qu’est l’alcoolisme au sein de la classe ouvrière. Nous pouvons citer par exemple la conférence publique et contradictoire animée par Gustave Cauvin de la fédération des coiffeurs, dont le sujet est « L’alcool, fléau du prolétariat ». Cependant, au cœur du milieu ouvrier la perception est différente et la brasserie tenue par Genet (Maison du Peuple) attire les ouvriers tout autant, sinon plus, que la lecture des journaux et autres brochures. Ce fait suscite dès lors d’houleuses discussions. Henri Offroy (anarchiste havrais) rapporte par exemple dans le journal Le Libertaire du 24 mars 1911 qu’un soir, une bagarre éclate à la Brasserie du Peuple. En effet, suite à l’assemblée générale du syndicat du bâtiment, une discussion s’entame à la brasserie entre le secrétaire du syndicat Henri Vallin et un anarchiste, Pétrovitch, garçon de cabine sur la Transatlantique. Ce dernier blâme les propos de Vallin qui conseille à ses camarades de dormir lorsque ceux-ci ont trop bu. En effet, Pétrovitch est engagé dans la lutte contre l’alcoolisme et n’hésite pas à clamer le fait que l’ivresse doit être combattue dans les milieux ouvriers. Genet rejette ces propos et s’en prend violemment à Pétrovitch, le frappe, puis se barricade dans sa brasserie…
Cornille Géeroms, secrétaire de l’Union des Syndicats du Havre (U.S.H.), au moment de l’Affaire Durand, appartient à la ligue antialcoolique de la C.G.T. tout comme Jules Durand (Rannou Patrice – Dossier Jules Durand- Editions SCUP, P. 69). Nous constatons que les militants anarchistes essaient de lutter contre les méfaits de l’alcoolisme.
Le Havre – 1913
Si les militants essaient d’intervenir dans le milieu ouvrier afin de dénoncer les dangers de l’alcool et montrent l’exemple, il n’en est pas de même pour les moralisateurs de l’époque qui tentent de culpabiliser les Havrais de par leur trop grande consommation d’alcool : « La statistique fait honte à nos concitoyens des 17 000 hectolitres d’alcool pur qu’ils ont consommé en 1913 et ce, rien qu’en boissons distillées. Il est exact, en effet, que l’octroi municipal a contrôlé, en 1913, 17 832 hectolitres d’alcool pur contenu dans les eaux de vie, esprits, absinthes, liqueurs etc. Et nous pouvons ajouter qu’il est entré 62 824 hectolitres de vin, 37 514 hectolitres de bière et 1 431 hectolitres de vermouts et vins de liqueur.
Comme Le Havre compte 136 000 habitants, il n’y a qu’une division à faire pour trouver la consommation moyenne annuelle d’un Havrais en distillés et en fermentés. Encore faudrait-il tenir compte de X hectolitres de cidre ne payant pas de droits d’octroi.
Le Havre apparaîtrait ainsi comme la ville la plus alcoolique de France et, en quelque sorte, comme la capitale de l’Alcool dans le monde entier, puisque la France est de toutes les nations du globe la plus alcoolisée…
[…] L’alcool au Havre – Or de tous les départements français, c’est le département de Seine-Inférieure qui tient la tête avec 12 litres 85, versant annuellement 28 millions au fisc au titre de l’impôt sur l’alcool, alors que le budget départemental n’est que de 12 millions et demi, et le Havre renchérit encore avec une consommation qui ressort à près de 14 litres d’alcool pur par habitant, y compris femmes et enfants. ( Le Havre moral et social – Urbain Falaize – P. 137 à 139)
Certes, beaucoup de marins et d’émigrants passent au Havre mais la consommation locale participe largement à cette consommation d’alcool globale excessive. A noter qu’à l’époque, la ville du Havre est composée pour deux tiers de Normands et pour un quart de Bretons.
Cependant, nous voyons que l’alcool représente des recettes fiscales plus que généreuses pour l’Etat qui d’un côté commence à légiférer sur la limitation du nombre de cabarets puis d’un autre n’est pas mécontent des rentrées financières.
Nous reviendrons dans un prochain article sur la campagne organisée pour la journée de huit heures par la CGT en 1906, indiquant que les journées plus courtes de travail favorisaient la diminution de la consommation d’alcool. Nous étudierons de même les conséquences de l’alcoolisme sur le fonctionnement de l’U.S.H…
Patoche (GLJD)