Paul Molac. Une vision française de la Bretagne

Le regard est rivé sur l’horizon. L’attitude se veut décontractée. Le code vestimentaire est assumé. La photo du député français, Paul Molac, illustrant le numéro d’avril 2026 du magazine Bretons, proposée par Ouest-France, cristallise l’ambivalence de cet homme : entre modernisme et tradition, maturité et décontraction, ancrage et projection, sérénité et servilité.

Il le dit lui-même : il est « citoyen français de nationalité bretonne ». Il est à l’image du parti présidentiel La République en marche, voulu par Emmanuel Macron, à qui il doit sa seconde mandature comme député en 2017 dans la 4e circonscription du Morbihan. Il incarne tellement la macronie qu’il en imite les codes : tout comme Macron avec François Hollande, il semble avoir oublié les premiers soutiens de gauche qui avaient pourtant fait de lui un député en 2012 (1).

À n’en pas douter, Paul Molac est un pur produit du macronisme : il fait du « en même temps ». Ni de gauche ni de droite, du centre mou plus certainement. Pas vraiment français, mais pas totalement breton non plus, un sabot en Bretagne, l’autre dans la capitale. Le grand écart devient difficile à maintenir.

Les militants culturels relèveront qu’il est bretonnant et, plus exactement, partisan du bilinguisme dans les écoles publiques. C’est exact. Et ? Ce ne sont pas les politiques linguistes qui font la Bretagne. Encore une fois, il oscille entre deux visions : la conservation et l’assimilation.

Son interview fleuve dans la revue a été l’occasion pour lui d’annoncer le lancement d’un énième mouvement politique, nommé Faisons Bretagne, « afin de rassembler tous ceux qui se retrouvent dans l’idée d’autonomie pour la Bretagne », annonce-t-il. À vrai dire, ce n’est pas le passage le plus intéressant de l’entretien : l’autonomie, chez les Bretons, est à géométrie variable, entre régionalisme et fédéralisme, mais doit surtout convenir au centralisme français et au Conseil constitutionnel (2).

Alors, quels passages retenir pour démontrer sa vision française de la Bretagne ? Je retiendrai quatre points.

Premier extrait : « Parce que je suis dans un État où il y a des règles. Sans règles, c’est l’anarchie. Sans règles, il n’y a pas de démocratie, c’est la loi du plus fort. » Est-ce que Paul Molac a choisi de mentionner l’anarchie pour assumer sa vassalité à l’État français ? Il aurait pu dire « sans foi ni loi ». Non, « sans foi ni roi » serait plus conforme à l’esprit.

En quoi l’anarchie serait-elle sans règles ? Si les anarchistes font de l’antiparlementarisme, ces propos confortent leur critique : l’idéal démocratique ne réside pas seulement dans le vote, mais dans la délégation, et non dans la substitution — un terme employé par le député lui-même.

Il serait utile à Paul Molac de lire Émile Masson, Élisée Reclus ou Murray Bookchin, parmi d’autres, pour en saisir les nuances et la pertinence.

À propos, puisque 2026 verra commémorer le décès de Glenmor, que disait-il sur l’anarchie et les libertaires dans le journal La Nation bretonne ?

« Les Latins ont toujours été des individualistes. Ils ont créé d’abord l’État, et l’individu devait se soumettre à l’État pour organiser la société. Pour le Celtique, ce n’est pas du tout ça : c’est l’État qui devait plier, l’individu étant prioritaire et prédominant. Toujours cette notion personnaliste de l’homme, magnifique d’ailleurs, anarchiste aussi, d’où l’anarchie naturelle aux Bretons. On appelle cela anarchie, mais les Bretons sont plutôt libertaires qu’anarchistes. Tout cela, c’est évident. »

Voilà une véritable vision bretonne de la Bretagne, où l’individu prime sur l’État et la liberté n’est pas négociable, n’en déplaise à monsieur le député français.

Second extrait : « Vous avez environ 126 nationalités en Europe. Combien demandent l’indépendance ? Deux. La Catalogne — et encore, ce n’est plus le cas aujourd’hui — et l’Écosse. » Cette affirmation occulte les velléités d’indépendance du Pays de Galles, surtout depuis le Brexit, soutenues par le Plaid Cymru. Selon des sondages récents, environ 25 % des Gallois considèrent l’indépendance comme une option sérieuse. L’ignorance de ce détail est fâcheuse, peut-être volontaire, à trop vouloir découvrir notre bretonnitude, d’autant plus que les liens historiques et culturels entre les deux pays sont évidents. On aimerait voir les élus de Bretagne encourager les Bretons à suivre ce mouvement.

Troisième extrait : « Comme dans les autres régions d’Europe, je souhaite que l’argent de la PAC vienne directement, et que ce soit nous qui fassions la répartition avec les agriculteurs, pour trouver un modèle plus vertueux sur le plan environnemental et productif afin d’éviter les importations. » L’intention est louable, mais encore une fois, c’est du « en même temps ». En agriculture, les modèles bio et productiviste ne peuvent cohabiter. Aujourd’hui, les filières bio sont autant impactées par les pollutions issues du productivisme : air, eau, sol. L’approche holistique a montré ses limites, et la Bretagne continue à en supporter les coûts, directs et indirects à cause de la politique agricole française.

Par ailleurs, prétendre ne plus vouloir importer des produits agricoles revient à dire que l’on ne commercialisera plus de cafés. On sait que le Breton est entrepreneur, mais pas au point d’attendre de fortes variations climatiques pour produire du café sur son sol.

Dernier extrait : À la question : « Est-ce qu’une Bretagne autonome a du sens si c’est une Bretagne à quatre départements ? » le député botte en touche. Sa réponse ne correspond en rien à la question. À moins qu’il sous-entende qu’une Bretagne à quatre départements serait envisageable, et dans ce cas, cette vision devient problématique. Comment prévoir l’autonomie de la Bretagne sans avoir d’abord ramené Nantes et ses coteaux dans le giron breton ? C’est tout simplement inconcevable.

Tout comme la réforme des régions (loi NOTRe, votée en 2015), qui a éloigné la Loire-Atlantique de la Bretagne, le projet d’autonomie sans la partie historique affaiblira d’autant les revendications bretonnes (3).

D’autres points problématiques pourraient être relevés à la suite de ses déclarations, fondatrices du mouvement qu’il entend mener pour les prochaines échéances électorales. Cette tentative politique ne sera que l’énième tentative d’émancipation. Elle est déjà vouée à l’échec : Paul Molac adopte une vision française de la Bretagne, alors qu’il serait plus inspiré d’opter pour une vision bretonne — à condition d’envisager une Bretagne réellement indépendante. Mais cela, à lire l’entretien, c’est probablement trop lui demander.

David Derrien (Blog David Derrien, écrivain libertaire)