Anarchie et monde universitaire: David Graeber

Anarchie et monde universitaire : un approfondissement des travaux de David Graeber

David Graeber commence l’un de ses livres les plus célèbres, Fragments pour une anthropologie anarchiste, par l’article : Pourquoi y a-t-il si peu d’anarchistes dans le monde universitaire ?

Ce qui suit n’est pas un commentaire sur cet ouvrage, mais un dialogue avec lui dans le but d’élargir l’un de ses points de vue, celui par lequel il s’exprimait en faveur de la compilation des fragments anarchistes de sa discipline, que nous allons développer, approfondir et généraliser afin de promouvoir une philosophie anarchiste pour le XXIe siècle.

Si Graeber a pu poser cette question sur la rareté des universitaires anarchistes, c’est parce que, comme il le souligne à juste titre, « l’anarchisme en tant que philosophie politique est actuellement en plein essor (…) l’anarchisme a plus que parfaitement pris la place qu’occupait le marxisme dans les mouvements sociaux des années 1960 » (p. 9). Les questions peuvent surgir lorsque le contexte social les incite à la réflexion, et c’est précisément à ce moment-là qu’un anthropologue a osé les aborder.

Il parlait alors de la diffusion des « principes anarchistes » dans les mouvements sociaux, une expression que nous préférons éviter, car l’anarchie signifie essentiellement « sans principes ». Les anarchistes seraient dépourvus de principes, ce qui expliquerait pourquoi on les considère, à tort, comme amoraux ou réfractaires à tout ordre. Ce vieux préjugé est loin d’être vrai. Les anarchistes partagent des règles et une éthique communes, librement choisies, qui sont en accord avec ces règles de conduite. Ils n’imposent pas de lois, ni n’établissent de principes ; ils s’accordent plutôt sur des règles, parvenant à un consensus sur des principes de coexistence où la liberté et l’égalité sont collectivement préservées et où toute imposition de pouvoir et de hiérarchie est proscrite.

À cette exception près, celle de contester un mot utilisé par Graeber, les règles anarchistes qu’il énumère comme étant répandues par les mouvements sociaux contemporains sont : « l’autonomie, l’association volontaire, l’auto-organisation, l’entraide, la démocratie directe » (p. 9), qui sont toutes des concepts anarchistes.

David Harvey, professeur à la CUNY.

Graeber fait valoir à juste titre que ce fait ne se reflète pas dans les universités, et que s’il existe des milliers de professeurs marxistes aux États-Unis, une douzaine tout au plus pourrait être considérée comme anarchiste.

La célèbre affinité du marxisme avec l’université tient au fait que, en tant qu’institution, le monde universitaire est hiérarchisé et organisé, depuis le Moyen Âge, à l’image de l’Église et de l’armée, avec sa hiérarchie. Cette hiérarchie s’étend des enfants de chœur aux cardinaux, des soldats aux généraux, jusqu’aux papes et aux chefs d’État : « Cela ne correspond pas vraiment au travail à l’université, peut-être la seule institution occidentale, avec l’Église catholique et la monarchie britannique, qui soit restée inchangée depuis le Moyen Âge, promouvant des débats intellectuels dans des hôtels de luxe et prétendant même que tout cela favorise la révolution » (p. 13). L’université est structurée verticalement, depuis les professeurs précaires et les assistants, qui perçoivent un salaire de misère, jusqu’aux professeurs contractuels, aux maîtres de conférences et enfin aux professeurs titulaires.

Devenu totalitaire, le marxisme a su s’adapter au milieu universitaire, car celui-ci reproduit une société hiérarchisée, celle des fonctionnaires. Il s’intègre ainsi à toute structure de pouvoir, telle que l’université techno-féodale du capitalisme tardif.

Bien que l’anarchisme, comme le souligne Graeber, soit présenté historiographiquement, à l’instar du marxisme, comme l’œuvre de quelques génies du XIXe siècle – Marx et Engels d’une part, Kropotkine, Bakounine et Proudhon d’autre part –, cette équation est néanmoins erronée. L’anarchisme n’est pas personnaliste.

Les anarchistes du XIXe siècle « faisaient référence à des formes de comportement humain considérées comme faisant partie intégrante de l’humanité depuis ses origines » (p. 10). Conscients de l’étymologie du mot qui sous-tendait leurs idées, les anarchistes les plus renommés ne se sont jamais présentés comme les créateurs d’une nouvelle doctrine, mais plutôt comme ceux qui adoptaient une attitude, un type de comportement, issu du présent, du passé et de l’avenir – autrement dit, une conduite intemporelle : libre, égalitaire et juste.

C’est pourquoi Graeber souligne que, tandis que les courants ou écoles marxistes portent le nom d’un chef d’État ou d’un intellectuel – marxistes, léninistes, maoïstes, etc. – c’est-à-dire qu’ils s’appuient sur des auteurs, les courants anarchistes sont anonymes. Ils sont anonymes car ils sont considérés comme un produit collectif et populaire, à l’instar des mouvements anarcho-syndicalistes, anarcho-communistes, insurrectionnels, coopératifs, individualistes et plateformistes, qui ne portent le nom d’aucun leader.

Bien que l’Académie soit structurée de manière hiérarchique et que ses études soient historiographiquement axées sur les auteurs, l’anarchisme, rejetant les grades et les dirigeants, s’est articulé en leur absence et a travaillé autour de thèmes, et non autour de personnalités.

Ainsi, tandis que les débats académiques se sont enfermés dans un langage hermétique et fermé sur le monde extérieur, l’anarchisme s’est étendu à partir des mouvements sociaux, allant même jusqu’à infiltrer les universités de l’extérieur ces derniers temps. (A suivre dans le Libertaire d’Avril)