
Anarchisme, communisme et trotskysme au Havre avant 1940
Nous ne reviendrons pas sur le doute semé à propos de l’anarchisme de Jules Durand, nous avons suffisamment produit de documents et livres sur le sujet. Nous ne reviendrons pas sur l’invalidation de fait des témoignages écrits et oraux de militants communistes sur l’anarchisme de Durand dans les années 1960-70 (Eudier, Le Marrec…). C’est aux militants communistes d’intervenir dans le débat, à moins qu’ils ne comptent discréditer leurs prédécesseurs locaux. Dans ce cas, il va falloir réécrire de nombreuses notices du Maitron. Nous ne reviendrons pas sur la mise à l’écart du cofondateur des Amis de Jules Durand parce qu’il faisait de l’ombre à celui qui allait devenir président de l’association éponyme. Il possède suffisamment de réseaux pour se défendre lui-même.
Nous ne savons pas si le trotskysme aura un avenir au Havre parce que nous n’avons pas de boule de cristal; ce dont on est sûr, c’est que les trotskystes n’ont aucune racine, tradition, ni passé au Havre avant-guerre contrairement aux anarchistes.
Pardon, il existerait plutôt un passif trotskyste. En 1938-39, il existait un groupe de militants trotskystes qui gravitait autour du journal Le Prolétaire (parution de neuf numéros) avec un certain René Binet comme animateur du journal et du groupe. Précédemment, en 1936, Binet avait même une responsabilité nationale au P.C.I.: « Dès la fondation du Parti communiste internationaliste, en mars, il en fut un membre responsable élu au comité central. Trotskyste orthodoxe dans ses positions sur l’URSS, il considérait que la nature prolétarienne de l’État soviétique ne pouvait être mise en doute. Il faut relever, toutefois, le qualificatif de « stal-fasciste » qu’il utilisa dans un article de La Commune.[…] Avec la guerre, René Binet, prisonnier en Allemagne, entama une évolution politique qui l’amena à exprimer de plus en plus nettement sa sympathie vis-à-vis du nazisme allemand jusqu’à envisager de s’enrôler dans les Waffen-SS combattant sur le front soviétique (selon Coston, op. cit., cet engagement fut effectif en 1944).[…] Devenu « théoricien » du racisme, grand adepte du national-socialisme, étroitement lié aux milieux internationaux fascistes, il publia en 1946 une feuille, Le Combattant européen, où étaient associés d’anciens Waffen-SS, qui lui valut d’être arrêté en octobre 1946 en compagnie de seize autres personnes et de purger plusieurs mois de prison. L’Humanité qui avait, trouvé un authentique hitléro-trotskyste, donna une certaine importance à cet événement. (https://maitron.fr/binet-rene-valentin/, notice BINET René, Valentin par Jean-Michel Brabant, Rudolph Prager, version mise en ligne le 20 octobre 2008, dernière modification le 10 juin 2024.)
Après lecture de son livre sur le racisme (livre qui nous a été donné par Pierre Aubéry), on constate que Binet est au final un précurseur du grand remplacement.
Cette histoire du trotskysme havrais n’est que peu étudié par les militants trotskystes locaux et c’est bien dommage. Bien entendu, puisque Binet était devenu fasciste, il n’était plus trotskyste. Ce n’était pas le premier à avoir renié ses engagements précédents. Mais il serait intéressant de savoir ce que sont devenus les autres militants de ce groupe. Ont-ils suivi Binet chez les nazis ? Ont-ils arrêté tout militantisme ? Ont-ils fait de l’entrisme dans tel ou tel parti politique ? Que de questions…
Le Parti communiste havrais ne pèse pas bien lourd au Havre avant 1936 ; il suffit de consulter le journal Vérités aux archives nationales ou municipales. Nous avons publié récemment sur le site du Libertaire quelques articles relatifs à la stèle de Jules Durand qui sont révélateurs de l’ambiance à l’époque.
Les dirigeants communistes français de l’époque aidés par de nombreux intellectuels ont couvert les crimes de Staline. Durant la Grande Terreur, 800 000 soviétiques sont exécutés et plus d’un million de victimes sont déportées au goulag entre 1937 et 1938. Déjà Lénine, en 1921, ordonnait la répression contre les paysans : « Dans tous les villages, emparez-vous de 15 à 20 otages, et en cas de quotas non remplis, alignez les tous contre le mur. » Il faudrait ajouter les mois de famine à partir du printemps 1932 et l’Holdomor en Ukraine. L’historienne Anne Applebaum posait une question pertinente dans « Famine rouge »: « Quelles décisions, quelle visée politique et, au-delà, quelle idée de l’humanité peuvent conduire à une infamie de cette ampleur ? »
Les anarchistes ont été bien longtemps, seuls, à dénoncer les crimes au pays du « socialisme réel ».
Quoiqu’il en soit, on est plutôt fiers au Havre d’avoir une filiation avec L’Idée Ouvrière (1887-1888), le Semeur de Normandie puis Le semeur contre tous les tyrans (1923-1936), La Raison puis Le Libertaire.
A noter que dans un ouvrage récent, un historien local, militant d’obédience trotskyste, a parlé d’un premier journal ouvrier paru brièvement au Havre en 1888 : L’Idée Ouvrière.
Il aurait été plus honnête d’indiquer que ce journal était un hebdomadaire anarchiste paru en 1887-1888 au Havre. Tenir un journal ouvrier hebdomadaire pendant une année supposait une équipe militante…
Et grâce au site Gallica BNF, il est aujourd’hui possible de consulter en ligne cet hebdomadaire anarchiste. Donc, cela va devenir de plus en plus difficile d’obscurcir la vérité, même en se cachant derrière son petit doigt ou son titre universitaire.
La cause commune stalino-trotskyste qui règne aujourd’hui autour de l’Affaire Durand nous éclaire un peu plus sur les pratiques communes de ceux qui ont un tronc commun marxiste-léniniste.
Micka. (GLJD)