Centenaire de la mort de Jules Durand

Il est étonnant que la commémoration du centenaire de la mort de Jules Durand se fasse uniquement sous l’angle judiciaire, c’est-à-dire celui où Jules Durand a été victime d’une erreur judiciaire. Les plus hardis parleront d’une machination ; c’était d’ailleurs le titre de la brochure de Patrice Rannou : « L’Affaire Durand – La machination contre Jules Durand », éditée en février 2010 par les Editions CNT-RP. Cette brochure annonçait la sortie du roman d’Emile Danoën, « L’Affaire Quinot » et entendait célébrer le centenaire de cette machination puisque Jules Durand fut condamné à avoir la tête tranchée sur une place publique de Rouen, le 25 novembre 1910, alors qu’il était innocent.

En ne parlant que d’une erreur judiciaire, on occulte tout un pan du contexte de cette affaire. On passe à côté notamment de la Charte d’Amiens dont on célébrera en octobre 2026, les 120 ans. Cette Charte a été votée par la quasi-totalité des délégués ouvriers de la C.G.T. présents dans la ville picarde. Elle précède de quatre années l’Affaire Durand et il est impossible de ne pas parler de cette affaire sans aborder l’armature théorique du syndicalisme révolutionnaire de l’époque. Les syndicalistes se fixaient comme objectif l’émancipation des travailleurs par une transformation d’ensemble de la société, la disparition du salariat et du patronat, et ce par la promotion d’un syndicalisme de lutte de classes en toute indépendance d’action vis-à-vis des organisations politiques qui cherchaient à mettre sous tutelle les travailleurs par l’intermédiaire des syndicats. La Charte d’Amiens évoquait l’expropriation capitaliste, la grève générale etc. et se posait comme une alternative au système patronal et étatique ; le syndicat « aujourd’hui groupement de résistance, sera, dans l’avenir, le groupe de production et de répartition, base de réorganisation sociale. »

Le syndicalisme révolutionnaire français exerça une influence extraordinaire aux quatre coins de l’Europe et même sur le continent américain.

On comprend bien l’intérêt actuel des politiciens de tous bords de se focaliser sur l’erreur judiciaire. La tradition ouvrière a été largement recouverte par la bolchevisation du mouvement ouvrier postérieure à la révolution d’Octobre. Même si au Havre, il fallut attendre l’après Seconde Guerre mondiale pour que ce phénomène se produise. D’ailleurs il suffit de constater les tribulations et manipulations des militants communistes havrais autour de la stèle de Jules Durand pour s’en apercevoir. En ce qui concerne les politiciens de droite, ces derniers préfèrent aussi comparer Jules Durand à Dreyfus, ce qui évite de parler de la lutte des classes. Deux histoires faussement parallèles, nous y reviendrons.

Cependant, nous ne pouvons que nous réjouir de l’exposition à propos de Jules Durand à la bibliothèque Armand Salacrou au Havre. C’est une exposition de qualité avec les affiches tirées à l’époque pour sauver Durand de la peine de mort puis de la prison.

Nous n’avons pas boudé notre plaisir quand Edouard Philippe a parlé du syndicaliste anarchiste Jules Durand lors de l’inauguration de l’expo. Nous avons apprécié de même quand la presse locale, le lendemain, a parlé de l’anarcho-syndicaliste Jules Durand. Les faussaires qui avaient tenté de semer le doute sur l’anarchisme de Durand ont dû être bien déçus. Au vernissage, près de deux cents personnes quand même. Plusieurs anarchistes, bien sûr, notamment la vieille garde, et des anarcho-syndicalistes (anciens de Fouré Lagadec…). Une ombre au tableau : pas de jeunes. Pourtant les jeunes ont l’air sensible à l’Affaire Durand, notamment les étudiants. Mais voilà, les têtes grises foisonnaient mais pas les jeunes. Pourtant l’Affaire Durand est toujours un combat d’actualité : pour le justice, pour les techniques de lutte à réactualiser (grève générale, grève perlée, action directe…), pour une égalité économique et sociale.

Le groupe libertaire Jules Durand qui existe sans discontinuer, depuis 1962, au Havre, continuera à défendre la mémoire d’un héros du peuple : Jules Durand. Nous le faisons en dehors de toute coterie afin de préserver notre indépendance et ne pas subir de pressions. Petite question : où sont les co-fondateurs de l’Association des Amis de Jules Durand ?

Micka (GLJD)