Le centenaire de la mort de Jules Durand

L’Affaire Durand vue par l’Union des Syndicats du Havre en 1936

Un texte de l’USH (l’Union des Syndicats du Havre) paru en 1936 récapitule 10 ans après la mort de Jules Durand les faits et retrace assez fidèlement « L’Affaire Durand »; c’est donc un témoignage à froid pris avec le recul du temps qui nous est livré ici. La plupart des informations sont tirées des journaux « Vérités » (journal de l’USH) et « Le Progrès » (journal socialiste d’Hanriot, militant allemaniste avant 1905).

«  C’est le 25 Novembre 1910 que le crime s’accomplit. La Cour d’Assises de la Seine-Inférieure, siégeant à Rouen, condamna à mort Jules Durand, innocent.

Erreur judiciaire ? Non, Crime! Crime savamment organisé, froidement perpétré par des hommes avertis et qui n’avaient ni l’excuse du fanatisme religieux, ni celle de la folie patriotique.

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Dans la soirée du 9 septembre 1910, une rixe éclata quai d’Orléans, entre ouvriers charbonniers. Tous étaient ivres. Celui qui avait provoqué la bagarre devait en être la première victime. Transporté à l’Hôpital, il mourut dans la nuit.

« Congestion due aux coups reçus » disait le rapport du médecin, commis par le Parquet. On omit de signaler que l’homme était un buveur incorrigible, que, régulièrement, chaque jour, il rentrait chez lui pris de boisson et que le soir de la funeste bagarre il avait absorbé une quantité considérable d’alcool dans les nombreux débits qu’il avait visités.

De cette rixe entre ivrognes, les journaux, bien-pensants, en firent dès le lendemain un crime syndicaliste!

C’était la grève des ouvriers charbonniers du Havre. Le conflit, qui durait depuis quatre semaines, n’avait jusque-là donné lieu à aucun incident fâcheux. L’ordre et le calme régnaient aussi bien dans la rue que dans les réunions quotidiennes de grévistes.

Quelques hommes, abandonnant la cause de leurs camarades, avaient repris le travail à la Compagnie Générale Transatlantique. Parmi ceux-ci, un nommé DONGE, qui s’était fait remarquer par ses excitations et qui, l’un des premiers, avait préconisé la grève.

C’est cet homme, qui, à la sortie de son travail, après avoir erré de cabaret en cabaret, était allé, brandissant un revolver, provoquer des ouvriers charbonniers qui se tenaient près de la tente-abri, où fonctionnent les fourneaux économiques et qui est le lieu de stationnement habituel des chômeurs miséreux.

La provocation était préméditée, voulue, ordonnée même par les chefs de Dongé, qui avaient armé le bras de ce malheureux.

Au lendemain de la bagarre, qui avait mis aux prises une brute, un ivrogne, avec d’autres brutes, d’autres ivrognes, Monsieur Ducrot, agent général de la Compagnie Générale Transatlantique, fit appeler en son cabinet une délégation des charbonniers en grève.

Cette délégation se composait de: Louis Brierre, Jules Durand, Arthur Herler, René Porchet, Fleurin. La veille, M. Ducrot avait refusé toute entrevue aux représentants de l’organisation ouvrière qui s’étaient offerts de discuter avec lui des conditions de la reprise du travail. Cette fois, M. Ducrot avait un but, un espoir: profiter de l’émotion causée par la mort de Dongé pour intimider les dirigeants du syndicat, en faisant valoir que leur responsabilité morale était engagée dans cette affaire et les décider, par des suggestions et au besoin par des menaces, à mettre fin à la grève.

M.       Ducrot parla le premier:

«  Vous avez fait assassiné Dongé, un père de famille, vous êtes tous des assassins! »

Indignés par cette apostrophe véhémente, les délégués protestèrent avec force et rappelèrent M. Ducrot au sentiment des convenances.  Ils lui firent comprendre qu’ils n’accepteraient aucun reproche et qu’ils étaient venus uniquement pour l’entretenir des revendications syndicales. M. Ducrot s’emporta et tint le langage suivant:

« Je ne veux pas discuter vos conditions, reprenez tous le travail, nous verrons après. Mais j’ai à vous dire que l’opinion publique est très montée contre vous et qu’elle vous rend responsables de la mort de Dongé. Il n’y a qu’un moyen de calmer les esprits et d’éviter toutes suites fâcheuses:  « Conseillez à vos camarades de reprendre le travail après-demain, lundi ». S’adressant à Jules Durand, M. Ducrot lui dit: «  Vous m’entendez, Durand, suivez mes conseils, c’est vous le plus intelligent et par suite votre responsabilité est plus grande. »

Jules Durand se borna à répondre qu’on ne pouvait à aucun titre rendre le syndicat responsable de la mort de Dongé, simple conséquence d’une rixe entre alcooliques, entre non-syndiqués, et que, relativement à la grève, la délégation ne pouvait prendre aucun engagement.

M.       Ducrot, vexé, mit fin à l’entretien et prononça les graves paroles suivantes: « Vous regretterez, Durand, tout cela retombera sur votre tête ».

Dans la soirée, M. Ducrot porta plainte au Parquet contre Jules Durand, secrétaire et contre les frères Boyer, l’un secrétaire adjoint, l’autre trésorier du syndicat des charbonniers. Ses menaces et sa plainte au Parquet eurent un effet presque immédiat: peu d’heures après, les hommes désignés par M. Ducrot étaient en prison.

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Si invraisemblable, si monstrueux que cela puisse paraître, le récit qui précède n’en est pas moins rigoureusement exact.

Il  nous a été répété, confirmé à plusieurs reprises par les délégués qui, avec Durand prirent part à l’entrevue chez M. Ducrot.

Mais il  est important de justifier l’arrestation de Jules Durand et ses camarades. Et pour poursuivre, il  fallait des accusations précises.

M.       Ducrot, aidé par M. l’Ingénieur Delarue se chargea de cette besogne. Il fut secondé par l’extrême complaisance d’un Parquet docile à ses instructions.

Jules Durand fut accusé d’avoir, trois semaines auparavant, au cours d’une réunion de grève, fait voter la mise à mort de Dongé. Quatre grévistes avaient à l’unanimité prononcé la sentence.

Accusation invraisemblable, folle, mais que les magistrats prirent au sérieux.

Le Parquet se transporta à bord d’un bateau de la Compagnie Générale Transatlantique où travaillaient les hommes qui devaient être entendus comme témoins. Un de ces derniers, le nommé Paquentin, qui fut parmi les accusateurs de Durand à l’instruction et aux Assises et qui plus tard hanté par le remord se rétracta, a exposé au cours de l’enquête en vue de la révision du procès comment les témoignages à charge furent recueillis.

Il  a déclaré: «  Dongé est mort à l’hôpital le samedi matin. Dans l’après-midi, MM. Delarue et Fouques sont venus nous l’annoncer à notre travail, à bord du bateau. Je travaillais dans les soutes.  On m’appela: Paquentin! Paquentin! – Qu’est-ce qu’il y a ? – M. Delarue vous demande ».

Je montai et Monsieur Delarue me dit: « Dongé est mort, on l’a tué lâchement. Nous allons le venger. »

Et il m’a demandé si on n’avait pas décidé sa mort dans une réunion de grève. On a simplement décidé de le supprimer du syndicat, ai-je répondu. Je fus alors conduit près de M. Ducrot et pour suivre notre chef dans ses intentions de venger Dongé, nous nous sommes mis d’accord pour charger. »

« Cela se passait sur le balcon qui conduit au cabinet de M. Ducrot où nous attendions pour être introduits et interrogés par lui les uns après les autres. M. Delarue se tenait sur notre passage et ne cessait de dire: N’ayez pas peur de charger. C’est dans ces conditions identiques que nous fûmes introduits dans le même bureau et interrogés, plus tard, par le Juge d’Instruction. »

M.       Delarue n’a pas contredit ces graves déclarations de Paquentin. Il  s’est d’ailleurs vanté d’avoir mis toute l’affaire en marche.

                                            ***

Les enquêtes de justice ont établi de façon irréfutable- car M. Delarue a passé aux aveux- que chacun des témoins à charge recrutés par la Compagnie et qui accablèrent Durand, reçut vingt francs avant le départ pour Rouen. On sait également que M. Delarue a payé à ces malheureux plusieurs repas dans un grand restaurant et qu’il leur offert le théâtre et le concert. C’était a déclaré M. Delarue  pour toute excuse, la récompense de leur fidélité à la Compagnie.

On demeure confondu devant semblable inconscience.

C’est donc M. Delarue – pour ne pas dire M. Ducrot- qui est le pivot de toute l’accusation. C’est lui qui a fait le racolage des témoins à charge, qui distribuait les récompenses. Et cet homme viendra devant la Cour d’Assises – ainsi d’ailleurs que M. Ducrot – non seulement surveiller son oeuvre de démence, mais renforcer encore par ses propres déclarations les dires de ses sujets.

Et l’on ne saurait trop le répéter: il n’y eut point d’autres témoins à charge que des gens travaillant pour le compte de la Compagnie Générale Transatlantique. Fait plus significatif encore, tous les témoins charbonniers de la Compagnie appartenaient à la même bordée, la bordée Fouques.

Je ne veux point revenir ici sur les témoignages de ces malheureux. Ils furent d’une incohérence, d’une imprécision telle que M. Delarue, lui-même, en fut frappé.

En effet, le « metteur en marche » de l’affaire a déclaré devant Maître Bazenet l’avocat général chargé le premier d’enquêter, en vue de la révision du procès, qu’à Rouen, en écoutant les témoins qu’il  avait amenés, il avait très nettement ressenti l’impression qu’il  s’était trompé.

                                                           ***

Quelques mots encore sur la manière dont l’affaire fut instruite au Havre.

Durand père, informé de la gravité de l’accusation que l’on essayait de faire peser sur son fils innocent et voulant aider sa défense, fournit au Juge d’Instruction une liste de 100 témoins à décharge. Il eut pu facilement en trouver 500, tous ceux qui avaient assisté aux réunions du syndicat.

Soixante-quinze témoins furent entendus. Unanimement, ils déclarèrent que jamais Durand ne prononça aucune parle de violence. Entre autres affirmations intéressantes et précises et dont l’instruction n’a tenu aucun compte, il y a eu celle de Brierre, qui fut tout particulièrement décisive. Brierre dit au juge qu’il avait présidé toutes les réunions du syndicat et que Durand n’avait cessé de recommander le calme.

A Maître Bazenet, Brierre a confirmé ses déclarations: «  Je présidais toutes les réunions, avant et pendant la grève. Jamais il n’a été mis aux voix aucune motion de violence contre qui que ce soit. Je m’y serais d’ailleurs opposé et Durand, qui était toujours conciliant, eut fait comme moi. Ce que je ne me suis jamais expliqué, c’est qu’après avoir été entendu à l’instruction, je n’ai pas été appelé à témoigner en Cour d’Assises. S’il y avait un coupable, ce devait être moi, le président, et c’est moi qu’on devait condamner à mort ».

Ainsi donc, par un hasard au moins étrange, on avait éliminé de la liste des témoins à décharge tous ceux dont les déclarations en faveur de Durand avaient de la précision, étaient catégoriques. Seuls avaient été retenus quelques témoins dont les dires plutôt vagues, timides et par cela même de nature à impressionner défavorablement le jury.

Cependant les hommes indiqués par la Compagnie furent tous appelés à Rouen. On a pu juger de la valeur de leurs témoignages par les aveux de Paquentin: on en jugera encore par ce fait que Leprêtre, l’un des plus acharnés accusateurs de Durand dit à sa soeur Madame Cornou, la veille du procès, «  qu’il ne savait rien de l’affaire, mais qu’il  parlerait comme les autres ».

C’est dans ces conditions révoltantes que le procès de Jules Durand  fut instruit par le Parquet du Havre.

Nous voici aux Assises à Rouen. Le jury avait été habilement choisi, trié sur le volet. Je ne donnerai pas de noms.  Plus d’un parmi ceux qui condamnèrent Durand ont depuis manifesté d’amers regrets: « je ne savais pas, je ne pouvais pas savoir ».

Un président partial à l’excès: un ministère public agressif, impitoyable. Il  importait pour le triomphe de l’ordre, d’obtenir la tête de Durand.

J’ai sous les yeux d’acte d’accusation tel qu’il fut remis à l’accusé dans la prison Bonne-nouvelle à Rouen et lu à l’audience à l’intention du jury.

A relire ce document, jauni par le temps, j’éprouve un sentiment indicible de colère:

«  Dongé s’était attiré l’animosité d’ouvriers charbonniers du Havre pour avoir repris le travail dès le lendemain du jour où il avait paru adhérer à la grève. Deux des accusés, les frères Boyer, avec lesquels il avait eu des difficultés et lui en avaient conservé rancune, flétrirent au syndicat sa conduite et proposèrent de lui infliger une bonne correction. L’accusé Durand, renchérissant, déclara que ce n’était pas suffisant, qu’il fallait s’en emparer, le faire disparaître. A plusieurs reprises les mêmes menaces furent proférées par les deux Boyer et Durand et, sur la proposition de ce dernier, la mort fut votée. Une commission fut nommée à l’effet de rechercher et  de châtier les renégats, notamment Dongé. La conduite à tenir à cet effet fut indiquée. Il fallait entourer ceux dont on voulait se venger, les frapper tous à la fois de façon qu’on ne put savoir qui avait porté les coups. Ces excitations répétées et connues de tous les ouvriers charbonniers devaient être suivies d’effet… »

« Durand Jules de s’être rendu au Havre complice de l’homicide volontairement commis sur la personne de Dongé avec préméditation et guet-apens en provoquant les nommés Mathien, Couillandre, Lefrançois et Bauzin à commettre ce crime par promesses, menaces, abus d’autorité et de pouvoir, machination ou artifices coupables ou en leur donnant des instructions pour le commettre. Crimes prévus et réprimés par les articles 59, 60, 295, 296, 297, 298, 302 du Code pénal emportant une peine afflictive  et infamante. »

« Au Parquet de la Cour d’Appel de Rouen, le 8 Novembre 1910, Le Procureur Général, signé…. »

Je ne livrerai pas à la curiosité, je pourrais écrire à la vindicte publique, le nom du magistrat qui a signé ces lignes mensongères… »

                                                                           ***

Jules Durand lutta fièrement avec l’énergie du désespoir, contre toutes les puissances de haine et d’erreur dressées contre lui.

Il s’entendit condamner à la peine capitale et l’arrêt dont s’ajouta la lecture portait cette précision cruelle qu’il aurait la tête tranchée sur une des places  publiques.

Bauzin, défendu par Maître Contray, les deux frères Boyer, défendus par Maître Jennequin, furent acquittés. Ces derniers avaient été accusés par les témoins qui accablèrent Durand et les mêmes charges étaient relevées contre eux.

Mathien et Couillandre qui avaient reconnu avoir pris part à la rixe provoquée par Dongé, furent condamnés, le premier à douze ans de travaux forcés, le second à huit ans. Mathien se suicida à l’île de Ré, avant le départ du convoi pour la Guyane. Couillandre est mort au bagne.

Lefrançois, dont l’innocence fut établie depuis par des témoignages certains, fut également condamné à huit ans de travaux forcés.

Un journal que je ne désignerai pas, mais dont les comptes rendus des débats d’Assises furent singulièrement tendancieux et contribuèrent peut-être à fausser l’opinion du jury, publia, au lendemain de l’atroce sentence de mort, l’entrefilet suivant:

« Les frères Boyer ainsi que Bauzin et le père Durand, sont rentrés hier soir au Havre, par le train de onze heures. Nous avons pu interviewer ce dernier, dont la douleur faisait vraiment peine à voir, en présence du malheur qui l’accable. « Pensez donc, nous dit-il, mon pauvre garçon qui n’avait jamais eu une heure de prison dans sa vie, qui était un ouvrier honnête, laborieux, ne se livrant jamais à la boisson…Le condamner à mort, c’est horrible. Comment apprendre une telle nouvelle à ma femme ? Ce n’est pas un homme que l’on atteint, ce sont trois êtres que l’on frappe à la fois… C’est épouvantable…. » Et l’infortuné père  arpentait le quai à grands pas, dans un état de nervosité, hélas, bien naturel, comme s’il voulait chasser le douloureux souvenir qui s’attachait à ses pas.

«  A l’arrivée du train au Havre, une cinquantaine de charbonniers, massés sur le quai, se précipitèrent au-devant de nous pour connaître les résultats détaillés de l’audience, car déjà le terrible verdict n’est plus un secret pour eux.

L’émotion que cette sentence de mort cause parmi ces rudes travailleurs est considérable: elle fait l’objet de tous les commentaires et l’on sent déjà que l’effervescence qui régnait hier soir parmi eux n’est pas près d’être calmée…. »

Regrets tardifs ? Larmes de crocodile ?

Bauzin, qui fut acquitté, l’alibi qu’il avait invoqué ayant été reconnu exact, malgré les mensonges de l’accusation, nous fit quelques jours après le crime judiciaire de Rouen, un récit émouvant de la scène qui suivit immédiatement la condamnation de l’infortuné Jules Durand:

« Le verdict était à peine prononcé que nous fûmes mis tous ensemble dans une salle non loin de celle où avaient eu lieu les débats. Nous étions là réunis, Durand, les frères Boyer, Mathien, Couillandre, Lefrançois et moi. Et il   advint ceci que tous, acquittés ou condamnés, nous ne pensions qu’à l’affreuse sentence concernant Durand. Chacun de nous cherchait des paroles de réconfort et d’espoir pour le malheureux qui, les yeux hagards, les traits terriblement contractés, nous répondait à peine, perdu qu’il semblait dans un rêve d’horreur. Tout-à-coup, le malheureux s’abattit comme une masse sur le sol. Il avait perdu connaissance. Nous nous empressâmes autour de lui; l’un des frères Boyer appela au secours et sollicita en vain un verre d’eau d’un geôlier qui apparut à la fenêtre. «  Cela va bien se passer », se contenta de répondre froidement cet homme. Et tandis que Mathien maudissait les juges et lançait des imprécations, Couillandre et Lefrançois s’occupaient du malade, cherchant à le ranimer, pleurant tous deux à chaudes larmes.

« Dans la voiture cellulaire qui nous ramenait tous ensemble à la prison, il ne fut question que de Durand, et les autres condamnés, oubliant leur propre peine, ne trouvèrent de paroles que pour plaindre l’innocent qui venait d’être si cruellement frappé ».

« Qu’on m’interroge ajouta Bauzin, que des juges m’appellent et m’entendent encore, je leur dirai mon opinion sur Jules Durand, je leur répéterai qu’il était innocent, que j’assistais aux réunions de grève, qu’il n’a jamais, à aucun moment, prononcé la moindre parole de violence: je leur dirai ce que m’ont dit Mathien, Couillandre et Lefrançois, je leur dirai qu’on a condamné à mort un honnête homme, un garçon aimé et estimé de tous; je crierai que Durand est un martyr et qu’il a droit à la plus éclatante des justices.

                                                                      ***

La nouvelle de la condamnation à mort de Jules Durand provoqua au Havre la plus vive effervescence.

Les meetings se multiplièrent et de partout, de tous les milieux, vinrent des protestations indignées.

Mais il fallait agir et agir vite, si on voulait sauver de l’échafaud ou du bagne le condamné innocent.

Quelques jours après le verdict de Rouen, un Comité de Défense se constitua dont Descheerder fut désigné comme président. Voisin fut adjoint comme secrétaire.

Disons tout de suite que toutes les organisations d’Avant-Garde et tout particulièrement les Syndicats, le Parti Socialiste et la Ligue des Droits de l’Homme, apportèrent à la défense de Jules Durand le concours le plus dévoué.

Puis nous vint une aide inespérée, précieuse parmi toutes.

Un parlementaire que nous connaissions à peine, fit signer par deux cents députés un recours en grâce en faveur de Jules Durand et se mit à notre entière disposition pour aider à l’oeuvre de révision et de réhabilitation.

C’était Paul Meunier, député de l’Aube.

Grâce à ses démarches appuyées par l’opinion publique, le Président Fallières signa la commutation de peine du condamné.

La sentence de mort était remplacée par sept années de réclusion.

C’était en janvier 1911. Peu de temps après, Paul Meunier obtint la libération provisoire de Jules Durand. Le malheureux revint au Havre, parmi les siens.

Trop tard, hélas. La raison du pauvre condamné avait sombré dans l’épouvantable drame. Le 5 avril 1911, nous dûmes le conduire à l’asile des aliénés de Quatre-Mares, à Sotteville-lès-Rouen où il décéda en Février 1926.

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Quelques années plus tard, sur l’initiative de l’Union des Syndicats Ouvriers du Havre et de la Région, un monument a été élevé, au cimetière Sainte-Marie du Havre, pour rappeler à tous que la classe ouvrière n’oublie pas ceux qui ont souffert et se sont sacrifiés pour elle.

L’UNION DES SYNDICATS OUVRIERS DU HAVRE ET DE LA REGION.