L’anarchisme doit tracer son propre chemin

Il est urgent de reprendre la pratique anarchiste et de reconquérir notre capacité de confrontation. Un paradigme en phase avec notre époque est plus que jamais nécessaire. Il ne s’agit pas d’un redémarrage, comme le prétendent certaines voix mélancoliques qui nous qualifient de « néo-anarchistes ». Reprendre est tout le contraire de redémarrer. Nous ne proposons certainement pas une « réinitialisation ». Lorsqu’on « réinitialise » quelque chose – pour employer le terme technique –, tout ce qui a précédé est effacé et un nouveau système d’exploitation est installé. En revanche, reprendre quelque chose, c’est lui donner une continuité. Autrement dit, les cartes sont rebattues et la partie continue. Ce qui, bien sûr, ne signifie pas reprendre là où nous nous étions arrêtés, ni que la partie continue avec les mêmes acteurs. Il est impossible de revenir exactement au même point dans le temps, mais rien ne nous empêche de goûter à la joie de jouer à notre époque.

Il en va de même pour le renouveau. Il ne s’agit pas de devenir différent, mais de se revitaliser. D’expérimenter. Renouveler, c’est travailler sur l’ancien. C’est enlever tout ce que le temps a abîmé. C’est décaper la rouille et enlever la peinture ternie. C’est polir et repeindre avec créativité. En sachant que tout ce qui est renouvelé vieillira à nouveau et nécessitera une nouvelle rénovation. De nouvelles transformations. C’est le cas de la praxis anarchiste. Un siècle et demi plus tard, elle doit se dépoussiérer et afficher à nouveau des couleurs vibrantes, et surtout, ses propres couleurs. Or, pour se renouveler et se transformer, elle doit expérimenter. L’expérimentation directe est la pierre de touche qui donne à la conception anarchiste sa spécificité et ouvre la porte à l’exploration théorique et pratique.

Aujourd’hui, chacun se sent « inclus ». Or, la seule chose qui se soit largement répandue dans les masses numériques est l’ignorance et la complicité avec le système. Les rares personnes qui se perçoivent encore comme « exclues » sont plus proches du fascisme et des mouvements identitaires que du désir anarchiste de libération totale. Cette tendance croissante s’inscrit dans le climat social actuel marqué par la montée du populisme à l’échelle mondiale. Il est donc nécessaire d’élaborer une nouvelle voie de lutte contre le totalitarisme de la « rationalité technologique ». Bien entendu, cela doit se faire sans renoncer aux repères conceptuels que nous avons définis – issus d’un anarchisme résolument post-gauche –, tout en étant conscients de la nécessité d’une redéfinition constante en fonction de l’évolution du contexte.

Mais comment agir, tout en restant fidèles à notre cadre conceptuel, dans un contexte totalement inédit ? Il est réconfortant de savoir qu’à d’autres moments de la longue lutte anarchiste, les anarchistes ont dû improviser au fur et à mesure. Cette « insuffisance » témoigne non seulement de notre nature nomade, mais implique aussi de reconnaître le caractère exploratoire et imprévisible de l’anarchisme.

Par conséquent, nous n’adhérons pas aux programmes de « réinitialisation » de la lutte qui, d’emblée, annulent la performativité séditieuse et le potentiel émancipateur. Il nous appartient d’expérimenter, d’explorer ce monde en mutation et d’esquisser in situ les nouvelles conditions du conflit, conscients du caractère éphémère de toute feuille de route. Ainsi, loin de l’optimisme de la rationalité technologique, il est nécessaire de chercher de nouvelles armes.

Une fois de plus, nous devrons tracer notre propre chemin. Ce qui est bien différent d’« avancer dans le noir », comme le proclament souvent certaines voix critiques. L’anarchie n’a jamais eu besoin d’être éclairée. Elle s’est toujours enorgueillie de son extraordinaire vision nocturne et de son talent pour illuminer la nuit. Le véritable problème réside chez ceux qui persistent à regarder dans le rétroviseur (à gauche), à ​​reculer et à s’obstiner à vouloir un « triomphe final ». Ils oublient ainsi que toute l’expérience passée a été captée par la logique de la domination. Ceux qui agissent de la sorte renoncent à notre spécificité et à notre autonomie et se considèrent comme une branche desséchée de l’arbre généalogique « de gauche ». Ils réduisent l’anarchie à un point dans l’espace. Ils la confinent à un lieu défini. Ils l’assujettissent. Ils la cristallisent en un ordre, parachevant ainsi la logique « giga-nano » de la nouvelle domination.

D’après Gustavo Rodríguez