
L’Affaire Durand, nous l’avons vu, se déroule dans un contexte de répression nationale contre la CGT et les anarchistes (lois scélérates…). En 1910, pour le patronat havrais, il faut à la fois arrêter la grève qui met en péril les intérêts économiques des puissants et stopper la CGT havraise qui allie une direction syndicale anarcho-syndicaliste et un syndicalisme de masse. En réprimant au plus haut degré, il faut faire un exemple d’où la condamnation à mort de Durand pour un crime qu’il n’a pas commis ni incité à le commettre.
La justice de l’époque est l’allié naturel du patronat ; elle défend les coffres forts. Il s’agit pour la bourgeoisie de semer l’épouvante et la frayeur dans le milieu militant. Et cette bourgeoisie est républicaine. Pour les libertaires de l’époque, le système « démocratique » est un tout : presse, police, magistrature, gouvernement et patronat agissent de concert pour poursuivre les militants ouvriers sous le moindre prétexte.
Certains historiens ont tendance à ne voir que deux blocs politiques opposés avant 1914, mais en réalité il existe un troisième bloc conséquent et militant, avec la CGT qui pose une alternative politique dans la Charte d’Amiens de 1906, Charte constitutive du syndicalisme français.
Les syndicalistes révolutionnaires sont à court terme pour la défense des revendications immédiates (salaires, conditions de travail…) mais d’autre part ils considèrent que le syndicalisme doit préparer l’émancipation intégrale des travailleurs, qui ne peut se réaliser que par l’expropriation capitaliste, et aussi, il préconise comme moyen d’action la grève générale et il considère que le syndicat, aujourd’hui groupement de résistance, sera, dans l’avenir, le groupe de production et de répartition, base de réorganisation sociale.
C’est le contexte politique de l’époque qui détermine ce texte fondateur du syndicalisme. Le Parti Socialiste s’est unifié en 1905, et nombreux sont les socialistes qui souhaitent inféoder ou subordonner le syndicalisme à des fins partidaires. D’où la réaction syndicale très influencée par les anarchistes qui refusent toute tutelle politique, de là, une indépendance viscérale du syndicalisme vis-à-vis de tout parti politique.
Les anarchistes considèrent que la République qui se retranche derrière la devise « Liberté, égalité, fraternité » ment car en réalité cette devise est fictive pour les travailleurs. La pauvreté, c’est l’esclavage (Bakounine) et il ne peut y avoir liberté si l’esclavage existe. L’égalité de même est factice et illusoire parce qu’il existe des riches et des pauvres, des gens bien logés et bien nourris quand d’autres, le plus grand nombre, vivent dans des taudis et ne mangent parfois qu’un repas sur deux. Et la fraternité ne peut exister quand il existe des classes sociales. Les riches logent dans de confortables maisons dans des quartiers ségrégués; leurs enfants fréquentent des établissements scolaires huppés…Le mélange ne s’effectue pas. Pour Proudhon, la Révolution de 1789 a permis l’égalité politique mais cette dernière ne peut exister s’il n’y a pas d’égalité économique et sociale. La Révolution économique reste à faire…
La bourgeoisie ne s’y trompe pas. Il ne faut pas que la vérité se propage si elle veut maintenir ses privilèges.
Donc l’Affaire Durand, c’est effectivement un crime judiciaire, mais c’est avant tout une affaire de luttes des classes. Et d’ailleurs, Jaurès, qui est socialiste, ne s’y trompe pas ; dans un article resté célèbre « La question tragique », il pose le problème « républicain »: « Il s’agit de porter au cœur même du prolétariat organisé la menace et l’épouvante ; ils espèrent que les militants, effrayés de suivre un chemin qui longe un abîme, renonceront à la propagande, à l’effort de l’organisation si souvent pénible et amer, et que sur un prolétariat décomposé le Capital règnera sans peine. Il s’agit de savoir si c’est là ce que veut la République. J’ose dire qu’il n’est pas de question plus tragique. » (L’Humanité du 28 novembre 1910)
Pour l’anarchiste Jean Grave, si la justice cède, c’est qu’elle est acculée à lâcher prise sous l’effet de l’opinion : « Les gouvernements – qu’on se le mette bien dans la tête – ne marchent jamais que par la crainte du fouet. » (Les Temps Nouveaux du 25 février 1911)
De toute façon, la République en place est loin de la République sociale et universelle souhaitée par les travailleurs conscients. On pourrait même dire que la République est contre les militants de la CGT.