
L’Humanité du mercredi 24 février 1926
L’épilogue d’un crime de la justice bourgeoise
LE PROLÉTARIAT HAVRAIS A FAIT HIER
A JULES DURAND DE SOLENNELLES OBSÈQUES
Le Havre, 23 février. (Deo notre envoyé spécial.) La classe ouvrière du Havre n’oublie pas ses martyrs.
Ce matin, elle a fait il Jules Durand, l’ancien secrétaire du Syndicat des charbonniers, de solennelles et émouvantes obsèques.
Devant la mort d’un des leurs, unitaires, confédérés, autonomes, faisant trêve à leurs discussions, s’étaient unis. Fraternellement mêlés en un immense cortège, ils ont ainsi donné à cet enterrement la signification d’une puissante démonstration d’implacable haine contre le régime capitaliste et sa criminelle justice.
Dans leur grande majorité, les ouvriers havrais ont chômé la matinée. Bien avant 9 heures, heure fixée pour les obsèques, la foule envahit la gare des marchandises où est arrivé, cette nuit, venant de l’asile d’aliénés de Rouen, le corps de notre malheureux camarade Durand.
La terrasse et le bâtiment, actuellement en grève, sont présents ainsi que des métallurgistes, des employés de tramways, des dockers, des marins, etc.
On remarque une délégation de douanier en tenue.
Tous les charbonniers du port sont venus apporter à leur regretté compagnon l’hommage de leur reconnaissance.
Lefrançois condamné avec Durand, et libéré depuis peu porte fièrement l’étendard du syndicat.
La mère de Durand pauvre vieille de 73 ans, épave de cette douloureuse affaire -fait peine à voir. Le visage ravagé; par les larmes; les .cheveux blanchis depuis longtemps, paraissant plus blancs encore, sous les longs voiles noirs, elle trouve un touchant réconfort dans- cette sympathie qui monte du cœur profond- de la’ grande famille ouvrière qui l’entoure. ̃
Les drapeaux rouges claquent au vent. Des couronnes innombrables, de petits bouquets offerts par des enfants, marquent en quelle estime la population du Havre tenait cet honnête travailleur que fut Jules Durand.
Du wagon, décoré de tentures noires, quatre camarades charbonniers hissent le cercueil sur le corbillard et le cortège s’ébranle.
Sur le parcours
Cette estime de la population se manifestera sur tout le parcours de la gare au cimetière. De l’aveu de tous, depuis les sanglants événements de 1922, on n’avait vu pareille affluence dans les rues du Havre.
La foule s’est massée sur le cours de la République. Les trottoirs sont encombrés et les fenêtres garnies de monde.
Au passage du corbillard, les têtes se découvrent, des femmes se signent, les yeux s’embuent. Combien d’hommes et de femmes ont pleuré aujourd’hui au Havre ? On sent la colère contenue de tous ces travailleurs devant l’horreur du crime.
Elle éclate soudain, place du Rond-Point. Des cris de « A bas les capitalistes !» «Assassins ! Assassins ! » retentissent.
Après avoir gravi lentement une côte interminable, nous arrivons au cimetière. De nombreuses gens nous y ont précédés. A l’entrée de la nécropole, des mères soulèvent leurs petits pour leur montrer, sous le drap noir, frangé de rouge, qui le recouvre, le cercueil où repose pour toujours celui qui, pour avoir défendu ses frères de misère, fut cyniquement condamné à mort par une bourgeoisie féroce.
Minute poignante soutenue par des camarades, la vieille mère veut dire un ultime adieu à son fils ; elle veut voir encore son « petit Jules » elle fixe le fond de la fosse où l’on vient de descendre le cercueil. « Comme il est grand dit-elle ».
Les représentants de toutes les organisations ouvrières viennent ensuite saluer la dépouille de Jules Durand. Tour à tour, Cupillard, des confédérés Daeschner, Le Gal, des unitaires et Bour, au nom de la C.G.T.U. et de la Fédération des Ports et, Docks, relatent le dur calvaire gravi par le condamné de classe de 1910.
Chacun défile ensuite devant la tombe.
Manifestation spontanée
Est-ce fini Non. Le cortège se reforme à la sortie du cimetière. On se groupe derrière les drapeaux et l’on se dirige vers la ville. L’Internationale s’élève puissante, comme un cri vengeur. Le chemin que l’on parcourut tristement tout en chantant des hymnes révolutionnaires.
La manifestation se poursuit ainsi, sans incident, jusqu’au cercle Franklin où a lieu la dislocation.
Que nos maîtres le sachent, une telle mort ne reste pas invengée.
Quand l’heure fatale sonnera pour la bourgeoisie, le prolétariat lui aussi, sera sans pitié !