le principe du «moindre mal» ?

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La question que je voudrais aborder est celle de la position de Malatesta (et on pourrait dire des anarchistes en général) concernant le principe du «moindre mal», ainsi fréquemment évoqué tant en politique que dans la vie quotidienne.

Ce principe est généralement considéré comme une expression de réalisme et de bon sens. Le fait que les anarchistes le rejettent est à son tour considéré comme une confirmation de leur manque de réalisme et de bon sens. Pour cette raison, j’estime important de montrer comment chez Malatesta ce rejet était dicté par des considérations de réalisme et de bon sens.

Je commenterai à deux reprises où Malatesta s’est opposé à la logique du moindre mal, dans deux textes différents: le premier est la polémique de 1897 avec Francesco Saverio Merlino, faisant référence au parlementarisme et à la participation aux élections: le second est la polémique avec Mussolini et avec Kropotkine sur l’interventionnisme pendant la Première Guerre mondiale *. J’essaierai de montrer comment, dans deux contextes aussi différents, les arguments de Malatesta sont sensiblement les mêmes, et j’espère montrer de cette manière comment ces arguments reflètent les principes fondamentaux de son anarchisme.

La polémique avec Merlino a commencé avant les élections qui ont eu lieu cette année-là, mais le point de départ de la discussion sur le moindre mal était après les élections car Malatesta a exprimé sa satisfaction du succès des socialistes. Merlino a profité de l’occasion pour déclarer que, si l’on permettait aux abstentionnistes de se réjouir des progrès des socialistes, on ne pouvait leur interdire de dire, avant les élections, qu’il fallait tout mettre en œuvre pour favoriser cette avancée: «Vos félicitations – écrit Merlino – Ils n’auraient pas pu être produits si certains n’avaient pas œuvré pour le triomphe du socialisme aux élections ».

Malatesta répond que les abstentionnistes se réjouissent lorsque les socialistes démocrates triomphent de la bourgeoisie, comme ils se réjouissent lorsque les républicains triomphent des monarchistes, ou même les monarchistes libéraux des clercs. «Le bien et le mal – écrit Malatesta – sont des choses relatives; et un parti, aussi réactionnaire soit-il, peut présenter des progrès contre un autre parti encore plus réactionnaire. On est toujours heureux quand on voit un clérical qui devient libéral, un monarchiste qui devient républicain, une personne indifférente qui devient n’importe quoi: mais il ne s’ensuit pas que l’on devienne monarchistes, libéraux ou républicains, nous, que nous pensons être plus avancés ».

Pour Malatesta, reconnaître les différences entre un parti et un autre ne signifie pas se tenir derrière tel ou tel parti. Malatesta reconnaît l’importance des libertés politiques, mais soutient en même temps que le meilleur moyen de les obtenir et de les défendre est de rester dans le champ de l’action directe: « Habituer le peuple à déléguer à d’autres la conquête et la défense de ses droits est là le moyen le plus sûr de laisser libre cours aux caprices des dirigeants ».

«Le parlementarisme – poursuit Malatesta – vaut mieux que le despotisme, c’est vrai; mais seulement quand il représente une concession faite par le despote par peur du pire. Entre le parlementarisme accepté et loué et le despotisme atteint par la force avec le désir populaire de libération, le despotisme est mille fois meilleur ». Ce qui compte pour Malatesta, c’est l’ambiance.

Et pour lui, les dispositions d’esprit pour l’action parlementaire et pour l’action directe sont inconciliables. En acceptant les deux méthodes de lutte, on est fatalement voué à sacrifier toute autre considération aux intérêts électoraux. Si quelque chose de bien peut être fait au Parlement, pourquoi les anarchistes devraient-ils en envoyer d’autres au lieu d’aller eux-mêmes? En substance, ce qui pour Merlino devrait être un terrain de combat accessoire deviendrait le terrain de combat prépondérant. « Merlino, sois sûr de ceci: si aujourd’hui on disait aux gens de voter, demain on dirait de voter pour nous. »

Pour l’essentiel, l’argument de Malatesta est que vous ne pouvez pas être parlementaire à temps partiel. Si on le devient, on finit par l’être indéfiniment.

Passons maintenant au débat sur l’interventionnisme. En 1914, Malatesta, bien que opposé à la guerre, écrit que la défaite de l’Allemagne était attendue, car il pensait que la révolution éclaterait probablement dans une Allemagne vaincue.

L’interventionniste Mussolini s’est accroché à cette phrase en arguant que, si pour les besoins de la révolution il était nécessaire que l’Allemagne soit vaincue, ceux qui travaillaient pour la défaite de l’Allemagne faisaient un travail révolutionnaire. Mussolini écrit: « Si le triomphe de la Triple Entente est le » moindre mal « , n’est-ce pas l’intérêt du prolétariat de garantir ce » moindre mal « et d’éviter le » plus grand mal « ? »

Malatesta répond qu’il espère la défaite de l’Allemagne, «mais je n’ai pas dit qu’il est toujours utile de participer à la réalisation de ce que l’on espère, car souvent une chose est utile à la condition qu’elle ne coûte rien ou, tout au plus, qu’elle coûte moins que ce qu’elle vaut matériellement et moralement. Rien n’est tout à fait équivalent en nature et en histoire, et tout événement peut agir pour ou contre les objectifs que l’on propose: ainsi, en toute circonstance, on a une préférence, un désir sans toujours quitter la route, posséder directement et favoriser tout ce qui est jugé comme une possibilité indirecte d’être utile ». Par exemple, vous voudrez peut-être qu’un certain gouvernement accède au pouvoir plus qu’un autre (Joe Biden mieux que Donald Trump).

Le prix qui serait payé si nous le faisions, écrit Malatesta, est celui de «l’abdication volontaire de ses propres idées et de sa propre dignité ». C’est s’écarter de son propre chemin, abandonner ses propres fins pour adhérer à celles des autres, même temporairement.

« Une meilleure domination étrangère obtenue par la force avec le désir populaire de libération – poursuit Malatesta – que l’oppression d’un gouvernement indigène acceptée avec douceur et presque avec gratitude dans la conviction qu’elle nous libère d’un mal plus grand. »

Comme il l’avait fait avec Merlino, il objecte également aux interventionnistes que la logique de la position dans laquelle on se place finit par être plus forte que toute bonne intention. En bref, il n’y a aucune possibilité de souscrire temporairement à d’autres fins. Et Malatesta rejette donc l’argument selon lequel l’option interventionniste est dictée par le caractère exceptionnel du moment: «Si un accord avec le gouvernement et la bourgeoisie est jugé nécessaire pour se défendre contre le« danger allemand », ce besoin persistera même après la guerre ». Quelle que soit l’ampleur de la défaite allemande, rien n’aurait pu empêcher les patriotes allemands de se préparer à la vengeance, auquel d’autres pays auraient dû répondre avec une férocité similaire s’ils ne voulaient pas être à nouveau pris au dépourvu. Ainsi, le militarisme deviendrait une institution permanente de tous les pays. Qu’auraient alors fait les anarchistes interventionnistes autoproclamés? Auraient-ils continué à se définir comme antimilitaristes, à devenir sergents recruteurs pour le gouvernement aux premières voix de la guerre? On aurait même pu soutenir que tout cela aurait pris fin lorsque le peuple allemand se serait débarrassé de ses dirigeants. Mais les Allemands auraient aussi eu la prudence d’attendre que le militarisme soit détruit en Russie et dans les autres pays. Et ainsi la révolution serait remise aux calendes grecques.

En bref: choisir le moindre mal signifiait entrer dans un jardin sans issue. Il n’y a aucune perspective de lutter temporairement pour le moindre mal, puis d’entreprendre successivement la lutte pour l’anarchie. Une fois que la voie du moindre mal a été engagée, on ne peut que continuer sur elle, abandonnant ainsi indéfiniment l’anarchisme.

A l’origine de ces arguments se trouve la conscience aiguë d’un phénomène bien connu et largement débattu en sociologie, celui de «l’hétérogenèse des fins». En synthèse extrême, il s’agit de ceci: chaque action intentionnelle menée pour un certain objectif, basée sur les conséquences de ce que l’on attend de cette action, finit toujours par générer des conséquences inattendues, les soi-disant «conséquences imprévues de l’action intentionnelle». La nécessité de faire face à ces effets collatéraux engendre un autre phénomène connexe, celui de «l’abandon des fins», c’est-à-dire le fait que les moyens tendent à devenir des fins par eux-mêmes, dans une spirale régressive qui se poursuit indéfiniment.

L’antidote malatesta et anarchiste à ce problème consiste à s’abstenir d’actions basées sur des calculs opportunistes et à respecter le principe de cohérence entre les fins et les moyens.

 

* Vous pouvez lire la plupart des textes cités dans cet article dans le livre Nueva Humanidad d’Errico Malatesta. Écrits pour la diffusion de l’anarchisme (Ediciones Antorcha, 2015).

Davide Turcato

PS : nous avons changé H.Clinton par Joe Biden par souci d’actualisation.

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